
La rencontre-débat à laquelle j'ai participé
à Montpellier, le 25 avril dernier, sur l'afropessimisme,
organisée par le Comité départemental de
l'Unicef avec la Maison des Tiers-Mondes, nous a donné une
nouvelle preuve de la pertinence et de l'utilité de la
démarche de la Cade. Soixante-dix personnes, dont une
trentaine d'Africains, y ont assisté, confirmant, par leur
présence, la position particulière qu'occupe cette
capitale régionale dans les rapports Nord-Sud et, par leurs
questions, l'actualité de la réflexion sur les
réalités africaines. Cette réflexion est en
effet d'une brûlante actualité alors que la discussion
sur l'avenir des relations entre l'Union européenne et les
pays ACP au-delà de l'an 2000 est entrée dans une phase
active après la parution du Livre Vert de la Commission
européenne, et après qu'a commencé la
préparation des Assises de la coopération
française.
On dit encore trop souvent que l'Afrique est exclue du jeu
international, qu'elle ne pèse plus dans les rapports de force
mondiaux depuis la fin de la guerre froide, qu'elle est hors jeu.
Curieuse façon ne trouvez-vous pas de lire la presse car,
enfin, la lecture des journaux prouve bien que l'Afrique existe et
que ce qui s'y passe nous concerne et concerne le reste du monde.
Regardez ce qui se passe au Zaïre.
Nous ne prétendons pas à la Cade ignorer ce qui va mal
en Afrique et opposer aux drames que connaît ce continent je ne
sais quelles informations optimistes. Non ! Nous militons pour que
l'Afrique et les Africains ne soient pas les objets de notre
ignorance ni les victimes de notre mépris, mais les sujets de
notre curiosité, de nos questions et de nos réflexions.
Ce faisant, ce continent ne manquera pas alors, et tout
naturellement, de nous apparaître avec ses espoirs, ses raisons
d'espérer, ses capacités à devenir un partenaire
pour un avenir meilleur et partagé.
Je vous pose la question : ne pensez-vous pas que le moment est venu
de songer à la création de « Clubs de coordination
pour l'Afrique de demain » en province et aussi chez nos voisins
de l'Union européenne ?
Michel Levallois
L'univers de la science apparaît complexe tant il est vrai que
les diverses disciplines sont de plus en plus
spécialisées, tandis que leur fonctionnement et leur
rapport à l'économie et à la
société ne sont pas très évidentes pour
les profanes. Se posent aussi, notamment en Afrique, des questions
clés tels la place et le rôle des instituts de
recherches, les moyens matériels et, surtout, le statut des
chercheurs à l'heure où les Etats, confrontés
à d'énormes difficultés, se désengagent
dans bien des domaines.
Ce 22 avril à l'IIAP, la Cade a invité des
scientifiques d'horizons divers à « plancher » sur
l'Afrique de la recherche : Albert Sasson, docteur ès
sciences, ancien conseiller spécial du directeur
général de l'Unesco, Roland Waast, sociologue à
'Orstom, Pascal Affaton, géologue béninois, Kabongo
Muanza, neuropsychiatre et immunologiste zaïrois, Abou Amani,
hydrométéorologue nigérien. Et bien d'autres
invités, tels l'Ivoirien Bakary Touré,
spécialiste de génétique végétale,
le géographe Jacques Bonvallot et François Vicariot de
l'Orstom, le professeur Léoplod Messan Gnininvi, ancien
directeur général de la recherche au Togo et Jean
Pichot du Cirad qui ont également nourri le débat de
leurs expériences.
Ce débat était animé par Gérard Winter,
ancien directeur de l'Orstom, actuellement président de
l'Inter-Réseaux.
Gilbert Lam Kaboré
Roland Waast : «Reconstruire
durablement des capacités scientifiques»
Sociologue à l'Orstom (sciences techniques et
développement) et animateur du réseau international
Alfonso, sur l'analyse des sciences hors d'Occident, Roland Waast
retrace ici la longue évolution de la science moderne et de la
recherche en Afrique*, tout en insistant sur la
nécessité de « reconstruire » ce secteur en
s'appuyant sur ce qu'il estime être le pan le plus «
robuste : les chercheurs ».
On commence à faire le bilan de la science coloniale. Ce fut,
presque partout, dans les pays du Sud, la première forme
instituée de science moderne. Mais l'essor scientifique
africain n'apparaît qu'avec les indépendances. Et, en
quelques années (1960-1985, et surtout 1970-1985) des efforts
sans précédent furent consentis pour former des
compétences, équiper des laboratoires, créer des
organismes directeurs. En quinze ans, de 1970 à 1985, les
financements ont été multipliés par sept, les
effectifs de chercheurs et la production scientifique par dix.
Trois sortes d'institutions y contribuent à parts
égales : les universités, des centres nationaux de
recherche, sous tutelle de ministères techniques
(essentiellement l'Agriculture et la Santé) ; des centres
régionaux ou internationaux, soutenus par les donateurs du
Nord, pôles de référence (agriculture et
santé aussi). Sauf exceptions, mines en Afrique australe,
sucre à Maurice..., la recherche privée est
inexistante.
De nombreuses coopérations participent à l'effort
scientifique par des financements et par l'assistance technique. Ces
interventions sont d'abord substitutives car des programmes sont
menés par les équipes du Nord et des institutions
nationales sont confiées en gestion aux métropoles de
science. A partir de 1970, elles prendront la forme d'un partenariat,
parfois précaire, mais jamais interrompu. Ce sont des soutiens
publics.
La recherche qui se développe est influente selon les
publications citées et pratique : elle relève pour plus
de 80 % des sciences médicales et agricoles. Les sciences de
base et de l'ingénieur ne comptent que pour 8 % de
l'activité en 1990 ­p; contre 20 % dans l'ensemble des pays
en développement et 40 % dans les pays industrialisés.
Certains peuvent juger les résultats modestes ou peu visibles.
Par contraste avec la situation de 1960, ils sont pourtant
spectaculaires. En 1985, au zénith, l'Afrique scientifique
fournit près de 1 % de la production recensée dans le
monde (contre 3 % pour l'Asie, et 1,5 % pour l'Amérique
latine).
L'Afrique a ses géants : l'Afrique du Sud au premier chef, qui
compte pour un tiers de sa production ; l'Afrique du Nord, Egypte en
tête (mais Tunisie et Maroc sont proportionnellement bien
représentés) ; le Nigéria, suivi par le Kenya
et, à distance, la Côte-d'Ivoire, le
Sénégal et le Zimbabwé.
Chose plus remarquable, dans de nombreux pays, même en
l'absence presque générale d'un statut du chercheur,
des communautés scientifiques se sont formées. Des
figures de science sont apparues, universellement reconnues, de
petits milieux de spécialistes assurent leur reproduction, et
parfois des institutions phare concentrent les talents de
façon persistante.
Depuis 1985, la « globalisation » a changé la
problématique du développement. Par conviction, ou en
raison des politiques d'ajustement struc-turel, les Etats
réduisent leur champ d'action et diminuent les dépenses
publiques. Par ailleurs, le triomphe du libéralisme et la fin
de la guerre froide marquent l'effondrement du bloc socio-cognitif
qui soutenait les
« sciences nationales ».
L'apprentissage et les coopérations technologiques dans le
cadre d'accords entre firmes sont valorisés. Partout dans le
monde, la recherche privée est encouragée. Elle fournit
le modèle de professionnels assujettis aux sollicitations du
marché.
A l'opposé, les institutions publiques sont critiquées
pour leur bureaucratie et leur inattention à la demande de la
clientèle civile. Les valeurs des chercheurs, ainsi que leur
mode de professionnalisation, sont dénigrés à
cause de leur désintérêt des contraintes
économiques.
Un nouveau mode de production scientifique mondialisé et
lié au secteur privé voit le jour. Il se réalise
pleinement au sein de la « triade »
Etats-Unis-Europe-Japon, mais également au Sud. Il contredit
ainsi la régulation de la production organisée par les
communautés scientifiques.
Dans ce contexte mondial, la science nationale africaine,
guère vouée aux techno-sciences et peu liée aux
entreprises, est touchée de plein fouet.
Les subventions d'Etat ont sensiblement diminué. Les salaires
sont devenus faibles et irréguliers. Dans une majorité
de pays, le fonctionnement des programmes est assuré à
80 % par des coopérations internationales. Mais
précisément, certains bailleurs de coopération
scientifique révisent leur politique et diminuent leur
contribution. Tous les bailleurs n'ont pas la même attitude
mais leur soutien ne suffit pas à compenser ces coupes
claires.
La crise financière a provoqué celle des institutions.
Les organes directeurs se sont effondrés les premiers. Nombre
d'établissements sont désertés par les
chercheurs et les programmes.
Ces crises se nourrissent d'une perte de confiance. Les peuples et
les gouvernements sont devenus sceptiques à l'égard des
ambitieux projets du passé. Et, dans nombre de pays, on
observe une baisse sensible de la production influente.
Nombre de chercheurs désertent les laboratoires pour
exercer un second métier. Beaucoup changent tout à fait
de profession. Enfin, la migration vers des lieux plus accueillants a
pris une ampleur jamais égalée. Les jeunes chercheurs,
prometteurs ou confirmés, sont ceux qui prennent aujourd'hui
le plus volontiers le chemin de l'exil.
Ces départs ne sont pas tous définitifs ni
orientés vers le Nord qui est saturé. Quelques pays de
la région, proposant des conditions décentes d'exercice
et de vie, offrent les positions d'attente et peut-être de
réinsertion. Le potentiel scientifique se redistribue sur le
continent. On évolue vers des pôles régionaux,
liés entre eux, Maroc, Tunisie, Egypte, Afrique du Sud, et
entre lesquels ne subsistent que de minces poches de
compétence dans des niches particulières.
La résistance de la communauté scientifique, des
chercheurs, notamment des figures chevronnées, persiste dans
leurs travaux avec le soutien souvent informel de collègues et
de laboratoires avec lesquels ils coopéraient au Nord. Leur
résistance rencontre aussi l'intérêt des
équipes de spécialistes internationales, soucieuses de
garder à travers le monde des correspondants capables de mener
des travaux longitudinaux ou d'assurer la « vérité
terrain ».
Quand à la réaction d'«
établissements-phare », un certain nombre d'entre eux a
en effet entrepris d'organiser leur entrée dans le nouveau
mode de la production scientifique. Ces « institutions à
succès » sont souvent de petits laboratoires
associés à des entrepreneurs régionaux. Mais on
trouve aussi des établissements de bonne taille. Cependant,
tous les domaines de la science ne se prêtent pas aussi bien
aux financements extérieurs ; et certains, fort utiles, ne
rencontrent pas de demande solvable.
Allons-nous vers une reconstruction institutionnelle ? Nombre de
donateurs pressent les gouvernements « d'aider la science en
reconstruisant son environnement institutionnel » : subvention
technologique aux entreprises, réformes législatives,
conseil, intensification de la télé-information,
intéressement des chercheurs, etc. Ce sont surtout les
pôles à prétention techno-scientifique qui
s'engagent sur cette voie, mais aussi quelques pays « modestes
» de longue date soucieux de se créer d'originales niches
techno-scientifiques.
Les donateurs prônent aussi des coalitions de recherche
supranationales. Cette initiative recueille souvent l'adhésion
des chercheurs mais elle suscite moins d'enthousiasme auprès
de gouvernements soucieux d'exercer un contrôle,
désireux de bénéfices locaux, et d'ailleurs pris
par l'urgence et sceptiques à l'égard de la
science.
En la matière, la volonté des Etats reste une
question centrale. Le mode privé de production ne remplace pas
le mode national. Les firmes continuent d'externaliser la recherche
de base sans pour autant être prêtes à
transférer au Sud des connaissances auxquelles s'attachent
pouvoir et avantages compétitifs. La recherche est un domaine
stratégique et, à terme prévisible,
l'avancée des métropoles scientifiques mettra un peu
plus en difficulté les pays les moins avancés.
Le laisser-faire n'est pourtant pas de mise partout. Les pays
émergents l'ont prouvé. Sans doute est-il temps de
renoncer aux grands programmes publics qui masquent un manque
d'initiatives privées. Mais la mise à jour des savoirs
techno-scientifiques nécessite stratégies,
persévérance, énergie et clairvoyance. Les plus
pauvres et tard ralliés pourront-ils y parvenir ? L'exemple du
Maroc, de la Tunisie, mais aussi de Maurice ou de l'Ouganda, pays qui
entame une remontée scientifique notable, sont là pour
montrer les voies du possible.
Reste que la reconstruction ne peut être durable que si elle
s'appuie sur ce qu'il y a de plus robuste : les chercheurs. Il est
prioritaire de soutenir aujourd'hui les programmes et les
professionnels de qualité, les projets d'aide et les instances
officielles ont encore trop tendance à l'oublier.
* Pour en savoir plus, consulter la bibliographie commentée
en page 8.
L' ancien sous-directeur général de
l'Unesco, conseiller spécial du directeur
général de cet organisme international, est de ceux qui
voient, indépendamment des crises économiques et des
aléas, la recherche scientifique comme un
élément moteur des économies et des
sociétés africaines. Extraits des propos d'un
convaincu, qui n'occulte pas la nécessité pour les
bailleurs de fonds et les partenaires extérieurs de s'adapter,
eux aussi, à la nouvelle donne.
Pour Albert Sasson, scientifique marocain, en Afrique, le visage de
la recherche est contrasté. En Afrique du Sud par exemple, la
recherche couvre un vaste champ, qui va de la biotechnologie
végétale au nucléaire. En Côte- d'Ivoire,
les recherches sur le palmier à huile ont donné des
résultats spectaculaires ; il en est de même pour la
canne à sucre à l'île Maurice. Des
avancées donc.
N'est-ce pas l'Etat qui imprime sa marque en matière de
recherche dans nombre de pays africains ? Certes. Mais la tendance
inverse mérite d'être signalée : c'est le cas en
Afrique du Sud où des fondations sont nées avec pour
principal
objectif le soutien à la recherche ; il en est de même
au Maroc.
En matière de coopération, dit-il, des organismes tels
l'Inra, le Cirad et l'Orstom en France font un travail remarquable en
Afrique, même si leurs pratiques suscitent parfois quelques
critiques. Des malentendus ont ainsi parfois conduit au rapatriement
de chercheurs occidentaux, lesquels sont ensuite revenus après
l'aplanissement de divergences supposées ou
avérées. Ce qui, selon lui, traduit la «
prédominance d'un certain pragmatisme ».
Des évolutions sont nécessaires, martèle Albert
Sasson, qui cite le cas du Maroc où on a pu constater que
les
« missions d'études n'ont servi à rien parce que
le terrain n'était pas mûr : aujourd'hui, avec la
compétition économique féroce, on arrive
à la conclusion qu'il faut investir sur place en
matière de technique et de recherche ».
Ce constat, commente-il, est valable dans les autres pays
méditerranéens soumis à une rude
compétition plus que d'autres pays africains parce que plus
proches de l'Europe.
Dans d'autres régions, on constate un regain
d'intérêt pour la recherche. A l'île Maurice par
exemple. Dans ce pays, il y a une quinzaine d'années,
explique-t-il, les secteurs du tourisme et de la bonneterie
étaient dominants. Et aujourd'hui, on assiste à
l'émergence de secteurs de pointe tels la joaillerie et
l'horlogerie. De même au Kenya, grâce à la
recherche sur la génétique végétale,
l'exportation des fleurs figure au quatrième rang en apport de
devises après le tourisme, le café et le
thé.
Des batailles, insiste Albert Sasson, ont été
gagnées grâce à la recherche scientifique : par
exemple l'éradication de l'onchocercose grâce aux
travaux effectués dans plusieurs pays africains. L'Afrique
n'a-t-elle pas été distancée ces
dernières années par l'Asie dans le domaine de la
production d'hévéa ? Avec les travaux menés dans
plusieurs pays avec la collaboration du Cirad, le continent pourrait,
estime Albert Sasson, retrouver sa place de leader, à
condition que, ici, comme dans bien d'autres domaines, la
vulgarisation soit assurée par des relais efficients. A
condition aussi que la coopération internationale dans le
domaine de la recherche s'adapte aux exigences du moment.
A ce sujet, Albert Sasson cite le cas de la coopération
réussie entre le Japon et le Maroc qui lui a permis de
contribuer à la mise sur pied d'un laboratoire de
biotechnologie. Le Japon a injecté, précise-t-il, de
l'argent frais dans cette opération sans lier son aide
à une quelconque obligation d'achat de matériels
japonais. Des Japonais qui soutiennent, avec le même esprit, la
recherche au Kenya.
Neuropsychiatre, immunologiste et spécialiste du paludisme, le
docteur zaïrois Kabongo Muanza travaille actuellement à
l'Ur-Inserm de l'hôpital de la
Pitié-Salpêtrière à Paris avec le
professeur Gentilini. Le paludisme, l'un des problèmes de
santé les plus aigus du continent avec ses milliers de morts
par an ? La gravité de la situation, insiste Kabongo Muanza,
ne fait pas l'ombre d'un doute. Pour « rendre le paludisme
supportable », avant que l'on trouve un vaccin, il faut mettre
l'accent sur la recherche et y consacrer les moyens
nécessaires. Mais, citant son pays, le Zaïre, le docteur
Muanza note avec tristesse : «Les instituts de recherche ont
fait faillite, laissant sur le carreau un personnel universitaire de
grande qualité » Que faire ? Les uns dit-il, migrent vers
des pays où ils pourraient offrir leurs services. Les autres
restent sur place, dépendants des seuls programmes de
recherche soutenus par des partenaires extérieurs dans le
cadre des politiques de coopération. Seulement voilà,
« dans le cadre de ces programmes, les choix des thèmes
sont imposés aux chercheurs locaux » par les bailleurs de
fonds étrangers. Néanmoins, comme bien d'autres
chercheurs partis chercher refuge ailleurs, Kabongo Muanza, qui
consacre son temps à la recherche sur le paludisme pulmonaire
et à l'animation du Groupe interdisciplinaire de recherche sur
l'Afrique (Giraf), est décidé à se battre pour
que la science et les chercheurs africains retrouvent la place qui
est la leur en tant que moteur du développement du continent.
Rude bataille en perspective.
Après Niamey, Niger, où il a vécu
plusieurs années durant, le Béninois Pascal Affaton,
ancien président de l'Association des
géologues africains, est, actuellement, à
l'université d'Aix-Marseille.
Peu de documents scientifiques existent sur la recherche en Afrique
pendant la période précoloniale, même si l'on
trouve, dans les rapports des explorateurs, une mine d'informations
sur les activités commerciales, agricoles et minières
qui s'exerçaient sur le continent. Ces sources ainsi que les
résultats de recherches ethnographiques, historiques ou
archéologiques permettent d'affirmer que l'Afrique
précoloniale menait, pour sa propre consommation ou pour
l'exportation, des activités d'exploitation minière ;
ce qui suppose des activités de recherche. Les minerais les
plus couramment exploités étaient le fer qui servait
à la fabrication d'outils, de statues, de bijoux, d'objets
d'art ou de culte, etc., l'or, signe de richesse et de puissance, le
cuivre et le sel.
Globalement, de 1850 à 1960, on a assisté à
la structuration et à l'institutionnalisation des
activités de recherche, avec la création d'organes
spécialisés ­p; direction fédérale des
mines, services des mines et de la géologie, service de
l'hydraulique, et d'instituts de recherche, l'Ifan pour les sciences
naturelles et humaines à Dakar, l'école des travaux
publics à Bamako, l'école d'agriculture à
Bingerville, etc. Au cours de cette phase, des cartes
géographiques, topographiques et géologiques sont
élaborées tandis que d'importants gîtes miniers
de fer, de bauxite, de phosphates, de pétrole, d'or, de
diamants, d'uranium, etc., et dont l'exploitation est parfois
lancée, sont découverts. La publication de
thèses, mémoires et notes scientifiques abonde entre
1950 et 1960.
Au cours de la période coloniale, analyse le géologue
Pascal Affaton, « la recherche a été conduite en
fonction des applications que l'on pourrait faire des
résultats, et c'est à cette période qu'a
été créée la série des colloques
de géologie africaine afin de diffuser les résultats
des travaux dans les différentes régions ».
En Afrique francophone, au lendemain des indépendances, des
structures fédérales ou régionales ont
volé en éclats, donnant naissance à des
structures nationales ne disposant pas de bases logistiques ou du
personnel adéquat. Dans les autres pays, les anciennes
structures sont restées en place avec un équipement
minimum, même si les équipes de recherche ont
été réduites. Dans la foulée, de
nouvelles universités ainsi que des instituts des sciences de
la terre sont créés.
L'Orstom a su s'adapter à cette nouvelle situation, en nouant
de nouveaux partenariats et a développé ses
implantations entre 1960 et 1990 au Sénégal, en
Côte-d'Ivoire, au Congo, au Togo, au Burkina Faso ou encore au
Niger, couvrant des domaines tels l'hydrologie, la cartographie
pédologique ou la géomorphologie.
La Société géologique d'Afrique a
été créée en 1970 pour répondre
à la nécessité de diffuser les résultats
des divers travaux et le Journal of African Earth Sciences
lancé en 1986, avec le soutien de Pergamont Press, de l'Unesco
et de la France.
Mais, dans les années quatre-vingts, les nouvelles politiques
minières nationales se heurtent à la faiblesse des
dotations budgétaires, qui provoquent une certaine
paralysie.
D'où la naissance des offices, des organismes parapublics
à caractère commercial dont la finalité est de
doter les organismes de recherches de moyens adéquats.
Par ailleurs, des programmes de recherches sont maintenus ou
initiés avec des partenaires extérieurs. Citons les
projets pilotés par des organismes tels le Pnud
(équipement, recherche et formation) et l'Unesco (les projets
Picg de l'Unesco et de l'Uisg), ceux financés par l'Union
européenne ou l'ancienne Union soviétique, ceux
menés par les sociétés pétrolières
et minières elles-mêmes et enfin les programmes
inter-universités.
Il en résulte que de nombreuses thèses en
géoscience sont réalisées par des Africains qui,
grâce à ce cursus, sont immédiatement efficaces
à l'issue de leurs études.
En définitive, pour aboutir à des résultats
exploitables, la recherche pour le développement doit reposer
sur un véritable partenariat pluridisciplinaire. Des
recherches prometteuses restent à poursuivre avec des outils
de plus en plus sophistiqués. Les agro-minerais gagneraient
à être davantage valorisés. Mais il faut veiller
à combattre la pollution présente dans les zones
d'exploitation des carrières, pollution engendrée, par
exemple, par l'exploitation du pétrole au Nigéria, des
phosphates au Togo et de l'or (orpaillage) au Burkina, au Ghana ou au
Niger. L'exploitation à petite échelle (« les
petites mines ») peut s'avérer une alternative.
Ils sont venus de l'Orstom, du Cirad, de l'Inra, du
Groupe Prao-Orstom/Lth, de l'Inserm, Aire-Développement, et de
bien d'autres organismes. Chercheurs, enseignants et étudiants
ont pris part le 22 avril à l'Iiap à Paris à la
rencontre-débat de la Cade sur « l'Afrique de la
recherche » , animée par Gérard
Winter.
Que retenir de ce débat d'un très haut niveau ? Un
premier constat s'impose : le temps des vaches grasses est
révolu. Bakary Touré, ancien recteur de
l'université d'Abidjan, aujourd'hui ambassadeur de la
Côte-d'Ivoire auprès de l'Unesco, se souvient des
années soixante-dix, « période de croissance
», époque où il commençait ses travaux dans
le domaine de la génétique végétale. La
recherche était alors considérée comme
primordiale, à tel point qu'en 1971, les autorités
politiques ivoiriennes créèrent un ministère
spécifique chargé de la recherche scientifique.
Aujourd'hui, reconnaît-il, « la situation s'est
dégradée » dans bien des pays africains. Les
budgets consacrés à la recherche ont fortement
baissé ­p; en Côte-d'Ivoire, il a chuté des
deux tiers ­p;, tandis que le statut des chercheurs et des
structures de recherche sont devenus aléatoires.
Néanmoins, Bakary Touré estime, comme bien d'autres
intervenants, que la recherche a le vent en poupe dans des pays
émergents tels l'Afrique du Sud, le Kenya ou encore le
Zimbabwé et que l'afflux de chercheurs africains vers les
« pôles d'excellence » ainsi constitués est
bénéfique pour le continent. Mais l'ambassadeur va plus
loin en préconisant la recherche systématique d'une
synergie. Les pays africains pourraient mettre en commun les
structures de recherche, couvrant les grandes régions du
continent. Par ailleurs, ajoute-il, on pourrait créer des
réseaux souples afin de recycler les chercheurs africains qui
sont dans les pays occidentaux.
A entendre l'ambassadeur ivoirien, le regroupement est un passage
obligé si l'on veut redynamiser la recherche en Afrique. Il
regrette que le projet francophone de réseaux de chercheurs,
qui devait voir le jour avec l'Iisrda (dans les locaux de l'ancien
centre Orstom d'Adiopodoumé en Côte d'Ivoire), n'ait pas
abouti et suggère que l'exemple du Burkina, pays où une
partie des taxes sur les pays pétroliers était
reversée à la recherche, soit
généralisé.
Le géographe Jacques Bonvallot, chef du service des relations
extérieures de l'Orstom à Paris ne cache pas qu'en
matière d'emploi des chercheurs africains, « il y a un
véritable gâchis » car le chercheur africain «
reconverti en chauffeur de taxi » n'est pas une espèce
rare. Au Cameroun, sur une simple décision politique, un
institut de sciences sociales a été fermé,
laissant sans emploi des dizaines de chercheurs.
Jacques Bonvallot stigmatise l'éparpillement des ressources
humaines. Pourquoi les géologues du Burkina, du Togo et du
Niger, etc. ne se regroupent-ils pas ? Peut-on croire que chaque pays
peut entretenir une unité de recherche efficiente ?
Heureusement, conclut-il, les choses bougent. Et l'exemple du tout
nouveau Forum africain de la recherche agronomique (Fara), qui a
succédé à la Coraf, « permet à de
nombreux chercheurs du continent de parler d'une même voix dans
des enceintes internationales est une avancée significative
».
Mais, voilà, pour généraliser ce type de
démarche, il importe de balayer un certain héritage du
passé. En effet dans les années cinquante-soixante, dit
en substance le professeur Léopold M. Gnininvi, ancien
directeur de la recherche au Togo, la recherche était
considérée comme « un symbole de
souveraineté ». D'où la réticence
manifestée par certains à l'égard des
réseaux et des regroupements. Selon lui, il importe de
s'intéresser aux particularismes des pays à success
stories en matière de recherche scientifique dont on parle
aujourd'hui. Il cite le cas du Ghana, pays anglophone, hier
économiquement sinistré et bien mal en point
comparé à la Côte-d'Ivoire ou au Togo par
exemple, où « on note aujourd'hui un dynamisme en
matière de recherche ». Et les raisons, dit-il en
substance, méritent d'être davantage expliquées
:« dans les pays francophones, il y a une sorte de
complicité (avec les partenaires financiers extérieurs,
NDLR) qui fait que, au fond, on (les chercheurs, NDLR) fait ce que
l'on nous demande de faire ». Le professeur Gnininvi note par
ailleurs qu' « on aurait dû davantage investir dans les
domaines de recherche où il y avait une demande sociale
». Enfin, il insiste également sur la
nécessité d'une recherche régionale et
sous-régionale, tout comme la nécessité de
soutenir des équipes plutôt que des institutions.
Ce 22 avril, la gestion des instituts de recherche n'a donc pas
échappé au regard critique des spécialistes.
D'entrée, Jean Pichot, chef des Systèmes
agro-alimentaires au Cirad, a fait observé qu'à ce
stade du débat, « la crise des institutions
n'était pas suffisamment apparue ». Selon lui, « on
a créé des usines à gaz (des institutions) qui
sont pratiquement toute mortes aujourd'hui ; c'est la preuve qu'on
aurait dû plutôt financer des équipes performantes
». La situation est d'autant grave aujourd'hui qu'il y a une
crise de l'Etat, ce qui explique la faiblesse, voire l'absence de
vulgarisation en aval de la recherche. Mais, reconnaît Jean
Pichot, les approches nouvelles de recherche en terme de
réseaux sont prometteuses. Ce sont ces réseaux qui font
que l'on perçoit mieux la place des agriculteurs et que l'on
reconnaît leur savoir-faire. Des réseaux qui sont
nés en réaction à la crise, ajoute
François Vicariot, et qui s'organisent sans tout attendre de
l'Etat ou de l'extérieur. Le même insiste, « les
chercheurs cherchent et les politiques doivent veiller à ne
pas gêner les premiers ».
Le mot de la fin est revenu à Albert Sasson, ancien conseiller
spécial du directeur général de l'Unesco. «
Il y a eu, reconnaît-il, une période de gaspillage
où chaque pays voulait créer son institut de recherche
et refusait de collaborer avec ses voisins. » Aujourd'hui,
dit-il, les choses changent et l'on voit apparaître deux grands
types d'organisation :
Pour Albert Sasson, l'aide japonaise au Maroc est un exemple de
coopération à suivre car elle met l'accent sur le
développement des capacités du pays
bénéficiaire tout en lui laissant la latitude de
choisir le matériel qui lui paraît le mieux
adapté.
Gilbert Lam Kaboré
Génération sacrifiée ! Jugement excessif,
peut-être. Mais tout de même : le parcours du
Nigérien Abou Amani, ingénieur de génie civil de
l'Ecole polytechnique de Thiès au Sénégal
(promotion 1990) et titulaire d'un doctorat de l'Ecole polytechnique
de Montréal au Canada, avec une spécialisation en
hydrométéorologie et ressources en eau (1995), illustre
à merveille les questions suscitées par la formation et
l'emploi optimum des chercheurs africains. Jusqu'à l'obtention
de son baccalauréat série E (mathématiques et
techniques), explique-t-il, « j'ai
bénéficié d'une formation publique du
gouvernement du Niger. Ma formation d'ingénieur à
Thiès a été financée par le gouvernement
canadien à travers le projet Ecole polytechnique. Ma formation
doctorale a aussi été financée par le
gouvernement du Canada à travers son programme de bourse
d'excellence de la francophonie. Durant ma première
année de séjour post-doctoral au sein du groupe PRAO
(précipitation Afrique de l'Ouest) de l'Orstom au LTHE
(Laboratoire d'étude des transferts en hydrologie et
environnement), j'ai bénéficié d'une allocation
de recherche de l'Orstom. Cette deuxième année de
séjour post-doctoral est financée par l'AUPELF-UREF par
le biais de son programme de bourse d'excellence post-doctoral
(Génie para-sécheresse).»Certes, Abou Amani a
évoqué son thème de recherche sur la «
modélisation de l'erreur d'échantillonnage des pluies
sahéliennes par différents capteurs ». Mai il
aussi évoqué les difficultés de la recherche en
Afrique, sujet que l'on ne peut occulter tant il est vrai que dans
nombre de pays africains, les budgets de formation ont subi des
coupes drastiques ces dernières années.
Aujourd'hui se pose la question de l'emploi des chercheurs. Mais si
la formation n'est pas maintenue, la relève risque de ne pas
être assurée. Abou Amani a conclu son intervention en
rappelant ces propos prononcé par Michel Levallois en 1994
lors des Journées du programme environnement du Cnrs alors
qu'il était président de l'Orstom : « Il va
falloir aider, conforter, appuyer les communautés
scientifiques du Sud car elles existent mais en général
n'ont pas les moyens de fonctionner, de publier (...) il faut
qu'elles puissent se faire entendre en tant que voix du Sud
».
Gageons que le message serra entendu. Car au-delà de ce cas
individuel, le message d'Abou Amani interpelle non seulement les
responsables politiques africains mais aussi tous ceux qui sont sont
convaincus que science rime avec partage.
Pour mieux reconnaître, apprécier et valider les
activités et fonctions des scientifiques africains, il importe
de les distinguer en fonction de l'objet et de la finalité de
leurs travaux :
Les initiatives à prendre pour favoriser la science en Afrique pourraient se concentrer sur les points suivants :
En définitive, recherche et développement vont de
pair. La recherche finalisée favorise le développement
tandis que le développement favorise la recherche en
précisant ses objectifs et permettant de dégager des
moyens.
Gérard Winter
Ancien directeur général de l'Orstom,
président de l'Inter-Réseaux
Dix organismes de recherche et trois ministères
français ont décidé, en 1994, de mettre en place
un opérateur commun chargé de soutenir des
équipes de chercheurs, et non plus seulement des individus
isolés, préférant un soutien efficace en faveur
de quelques-unes à une aide morcelée. Les
équipes sont choisies avec soin, en fonction de leurs
qualité et relations scientifiques, de leurs moyens
matériels et de leur participation à des actions de
formation, de consultance ou d'expertise pour le
développement. Elles sont régulièrement
évaluées, ce qui est à la fois un
contrôle, une aide et un stimulant pour pour ses membres. Le
soutien accordé est scientifique ­p; par le
développement de liens entre équipes du Nord et celles
du Sud ­p; et financier par l'octroi d'une aide au fonctionnement
et d'une aide directe aux chercheurs sous forme de bourse . Ce
dispositif peut durer six ans avec évaluation et remise en
cause tous les deux ans.
*45 bis, av. de La Belle-Gabrielle. 94736 Nogent-sur-Marne Cedex.
Tél. : 33 01 43 94 44 14. Fax 33 01 43 94 44 39. Courrier
électronique : tricorno@aire.orstom.fr
« Un autre regard » sur la préhistoire du
sous-continent noir, Les royaumes du Soudan antique
présentés dans une magnifique exposition à
l'Institut du monde arabe jusqu'au 31 août 1997. Pour la
première fois, un grand pan de l'histoire de l'Afrique prend
forme, couleur et vie.
Ce que Méroé, dernier des royaumes de Kousch (300 av.
J.-C./23 ap. J.-C.), avait livré aux archéologues et
aux historiens, en particulier le fabuleux trésor d'une de ses
reines et la fameuse Vénus, montrait que les échanges
culturels se poursuivaient au temps de l'héllénisme,
entre la dynastie des Lagides et le dernier royaume de Nubie. Les
fouilles et les travaux de ces trente dernières années
témoignent de l'ancienneté et de la splendeur des
civilisations Kerma , Népata, Méroé qui, pendant
40 siècles, ont occupé la vallée du Nil, au sud
de la 2e cataracte, là où commençait le pays des
Noirs, la Nubie. Ainsi, depuis le néolithique, les cultures du
Soudan ont montré une spécificité qui a
fondé et nourri leurs rapports de parenté avec
l'Egypte.
De Sarajevo où il a pris il y a peu ses nouvelles fonction de
responsable de l'Information et des opérations à la
Banque mondiale, Patrice Dufour a écrit à la Cade en
ces termes : « Quoique je reste profondément
attaché à l'Afrique, je ne serai pas disponible au
cours de l'année qui vient (...) Une chose est certaine, c'est
que depuis un an, les médias parlent différemment de
l'Afrique. Nul ne peut nier les drames qui secouent le continent,
mais on remarque un beaucoup plus grand discernement et les
succès africains ne sont plus passés sous silence. Je
suis convaincu que la Cade n'est pas étrangère à
ce changement (...)
Stéphane Hessel, ancien ambassadeur de France auprès
des Nations unies à Genève, et Michel Roussin, ancien
ministre de la Coopération, viennent de publier
séparément les souvenirs de leur engagement politique,
l'un à gauche, l'autre à droite*. Beaucoup de choses
les séparent, mais ils ont en commun un profond attachement
pour l'Afrique, celle qui essaie de se construire. Ils portent un
regard critique sur les erreurs et les compromissions d'une
coopération française trop laxiste et d'une
coopération internationale trop arrogante, et
témoignent d'une foi lucide dans l'avenir de ce continent si
riche de possibilités.
Formons le vu que ces deux ouvrages auront plus d'impact que les deux
rapports sur la coopération française
réalisés par l'ambassadeur Hessel et que leurs
commanditaires, Messieurs Abelin et Rocard, n'avaient pas pu ou voulu
utiliser. Puissent-ils contribuer à nourrir les débats
en faveur d'une politique française plus
généreuse et plus exigeante à l'égard de
l'Afrique.
*Hessel (S), Danse avec le siècle (Seuil)
Roussin (M), Afrique Majeure (France-Empire)