
Les Assises de la coopération et de la solidarité
internationale se tiendront à Paris les 17 et 18 octobre.
Pendant deux jours, sous la présidence de Jacques Pelletier,
président du Cfsi, les acteurs publics et privés de la
coopération, Ong, élus nationaux et locaux, tireront un
bilan de trente années de pratique d'aide au
développement et essaieront de dégager les axes de la
solidarité internationale au seuil du 21e siècle. Pour
avoir suivi au nom de la Cade les travaux qui ont
précédé ces Assises, je voudrais affirmer ici
trois convictions à propos de nos relations avec l'Afrique, ce
continent qui sera, qu'on le veuille ou non, le sujet et l'enjeu
principal, quoique non exclusif, de ces débats.
Depuis deux ans, les travaux que mène la Cade dans le souci de
voir et de montrer l'Afrique autrement qu'à travers les
préjugés ethnicistes et pessimistes, nous ont
révélé un continent en profonde mutation
plutôt qu'en crise. Un continent à la recherche de son
avenir, à la recherche de ses propres réponses face aux
grands enjeux du monde moderne. Je ne sais pas si l'Afrique sera
l'Asie du 21e siècle, mais il est certain que ce continent
immense, si vieux d'humanité et si jeune de par sa population,
n'a pas dit son dernier mot.
Notre deuxième conviction : nos relations avec ce continent ne
peuvent plus être ce qu'elles ont été trop
souvent jusqu'ici, c'est à dire des relations inégales
d'aide et d'assistance. L'Afrique ne peut plus être le terrain
de manoeuvre des Ong et la proie des réseaux. Il nous faut
changer notre regard, rompre avec un clientélisme
dégradant, renouveler des pratiques de coopération
polarisées sur les pays du « champ » et la
francophonie, les ouvrir à l'Union européenne, inventer
avec les gouvernements et les populations africaines un autre
dialogue et d'autres modes d'intervention.
Troisième conviction : la démocratie, le respect des
droits de l'homme et la bonne gouvernance font partie
intégrante de toute stratégie de développement,
de toute lutte contre la pauvreté et la misère. Les
bouleversements que vient de connaître la région des
Grands Lacs et l'ex-Zaïre, la guerre civile du Congo, pour ne
citer que ces tragédies, nous rappellent que l'aide au
développement et l'aide humanitaire ne peuvent dispenser d'un
traitement proprement politique des tensions et des crises que
traversent les sociétés et les États africains.
L'éducation à la citoyenneté, la
prévention et la gestion des conflits sont devenues des
tâches prioritaires pour asseoir la légitimité
des gouvernements et des institutions nationales, régionales
et sous-régionales, pour conjurer la montée de la
violence et de l'anomie sociale, pour assurer le respect de la vie et
la dignité de la personne humaine.
Puissent les Assises de Paris et les débats qu'ouvrira
bientôt l'Union européenne sur le devenir des Accords de
Lomé prendre en compte ces perspectives.
Michel Levallois
Réunis en conclave début janvier 1994 dans la capitale
sénégalaise, les chefs d'Etat africains des pays de la
zone franc ainsi que le ministre français de la
Coopération annoncent, à l'issue de leurs discussions,
une dévaluation du franc Cfa de 50 %. La nouvelle valeur du
franc Cfa est fixée non plus à 50 F Cfa pour 1 FF mais
à 100 F Cfa pour 1 FF dans 13 pays membres de la zone :
Sénégal, Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire,
Niger, Tchad, Bénin, Togo, Cameroun, Guinée
Équatoriale, Gabon, Congo, Centrafrique. Cas particulier, les
Comores bénéficient d'une parité
différente fixée à 75 F Cfa pour 1 FF.
Rapidement, la nouvelle fait la une des journaux, alimente les
discussions dans les rues et les chaumières. Ici et là,
les responsables politiques se lancent dans des campagnes
d'information, qui, hélas, n'apaisent pas vraiment la crainte
des populations. Cette dévaluation, dit-on, était une
réponse à l'évolution négative des
économies africaines.
Près de quatre ans après la dévaluation, le
temps des bilans : l'opération aurait-t-elle réussi ?
Le 30 septembre à Paris, lors de sa rencontre-débat, la
Cade a posé la question à Jacques Alibert de
l'Académie française d'Outre Mer, Denis Cogneau,
économiste à Dial-Orstom et Pierre Moussa du Forum
Europe-Afrique.
Gilbert Lam Kaboré
Président de l'Association pour l'étude des
problèmes d'Outre Mer, membre fondateur du Conseil des
investisseurs français en Afrique Noire (Cian), Jacques
Alibert nous livre sa « part de vérité » sur
la dévaluation du franc Cfa. Selon lui, cette décision
a permis de redynamiser les économies des pays africains de la
zone franc, même si des obstacles restent à lever.
Invité à la rencontre-débat de la Cade du 30
septembre, il reprend ici les grandes idées qu'il a
développées lors de la conférence qu'il a
prononcée à l'Académie des Sciences d'Outre Mer
à Paris le 23 juin dernier*.
Jacques Alibert a retenu trois principaux aspects pour
analyser le bilan de la dévaluation du franc Cfa :
Intervenue le 12 janvier 1994, la dévaluation du franc Cfa n'a
pas été une décision inattendue comme certains
l'ont laissé entendre. L'opération a été
bien préparée et bien menée.
Le taux unique de dévaluation de 50 % par rapport au franc
français ­p; adopté pour les 13 pays de la zone
franc ­p; a été une mesure de sagesse puisque les
chefs d'Etat ont ainsi affirmé leur solidarité, ceux
qui avaient besoin d'un taux moins fort de dévaluation
s'inclinant devant ceux qui avaient besoin d'un taux plus
élevé.
Le choix d'un taux élevé était judicieux car il
permettrait d'éviter des dévaluations en cascades.
Dans leur déclaration commune, les chefs d'Etat africains ont
décidé l'ajustement global de leurs économies en
vue d'une croissance durable. Objectif : améliorer la
compétitivité qui avait complètement disparu,
relancer les exportations, susciter à la fois le retour des
capitaux émigrés et l'épargne intérieure.
Il s'agissait de rétablir les grands équilibres en
trois ans. Les mesures visaient à contenir la hausse des
salaires, pour éviter la spirale inflationniste des salaires
et des prix, à libérer les échanges et à
rétablir la croissance par les exportations, à rendre
les économies plus concurrentielles et plus souples, à
promouvoir la régionalisation et à développer
les ressources humaines.
On voulait obtenir une croissance du PIB de 3 % par an dans la
période 94-96, une croissance des exportations de plus de 6 %
par an, une inflation inférieure à 50 % sur trois
ans.
Pour y parvenir, il convenait de limiter la hausse des traitements
publics, de réduire le déficit budgétaire,
d'élargir la base d'imposition, de libérer la politique
commerciale et de prévoir des subventions temporaires pour le
secteur urbain non structuré qui serait
particulièrement défavorisé par
l'opération.
Aussi bien le FMI que la Banque mondiale, qui avaient quasiment
exigé la dévaluation et promis d'aider les Etats
concernés si une telle opération avait lieu, ont ouvert
les crédits tandis que la France accompagnait le
mouvement.
En deux mois, le FMI a mis en place onze programmes en accord avec
les pays concernés ; il a versé 507 millions de dollars
­p; ce qui représente 56 % de l'ensemble des concours
à l'Afrique sub-saharienne. Quand à la Banque mondiale,
dans la seule année 1994, elle a consenti 1,3 milliards de
dollars de nouveaux crédits, soit 44 % de son appui à
l'Afrique sub-saharienne.
Pour sa part, dès janvier 1994, la France a annulé la
dette d'aide publique au développement, soit 25,4 milliards de
FF, en totalité pour 10 PMA (pays les moins avancés),
soit 6,7 milliards ; de moitié pour quatre PRI (pays à
revenu intermédiaire), Côte d'Ivoire, Cameroun, Congo et
Gabon, soit 18,6 milliards. La France a également
apporté son soutien au Club de Paris pour faciliter des
rééchelonnements et allégements de dettes. La
France a consenti un effort supplémentaire en créant
dès janvier 1994 un fonds spécial de
développement doté de 300 millions de F
(complété de 100 millions en juillet). Ce fonds
était destiné à soutenir de petites
opérations ponctuelles sous forme de dons et de subventions
conjoncturelles à utilisation immédiate au profit des
populations les plus défavorisées.
Au lendemain de la dévaluation, le 14 janvier, les banques
centrales ont majoré leur taux d'intervention dans le souci de
restreindre le crédit et éviter ainsi les
emballements.
Quelques faits montrent que la situation était effectivement
tendue. A Abidjan, la police économique a fermé des
magasins pour sanctionner les hausses excessives. L'administration a
bloqué les prix de quarante produits de première
nécessité. A Dakar, les prix ont été
bloqués et leur contrôle instauré.
On s'attendait donc à la valse des étiquettes. Elle a
eu lieu. Sans doute les quatre premiers mois ont-ils
été difficiles à vivre, en raison d'une brutale
hausse des prix à la consommation. Néanmoins,
l'inflation a été rapidement maîtrisée,
à telle enseigne que les effets de la dévaluation ont
été moins rigoureux que ceux attendus. D'ailleurs, les
taux d'inflation ont diminué dès le deuxième
semestre de l'année 1994.
Quelle est la portée de la dévaluation dans la
durée ? Les comités monétaires de la zone franc
qui se tiennent tous les six mois ont récemment donné
des chiffres révélateurs. Les taux d'inflation se sont
fortement réduits après le premier semestre 1994, au
point de chuter à 5 % environ, avec des variables selon les
Etats, dès l'année 1995. Cette baisse s'est maintenue
en 1996, et la situation devrait encore s'améliorer cette
année.
Ce qui est surprenant, c'est que les prix ont moins augmenté
qu'on pouvait le penser. Cela est dû pour beaucoup à la
« sagesse salariale ». Les salaires n'ont pas
augmenté de façon inversement proportionnelle au taux
de dévaluation. Les prix des produits de première
nécessité n'ont pas fortement augmenté comme on
pouvait le craindre. Cela tient au fait que les Africains ont
changé leurs habitudes de consommation. Sur la côte, on
a redécouvert la viande en provenance du Sahel, qui a
remplacé les viandes d'exportation. D'autres produits vivriers
que l'on ne consommait pas ont été remis au goût
du jour. En outre, l'effet mécanique de la dévaluation
sur le prix des biens importés ne s'est pas produit. A cela,
plusieurs raisons : il y a eu substitution de produits basse gamme
à ceux haut de gamme, modification des sources
d'approvisionnement au profit des pays les moins chers. Par ailleurs,
les exportateurs ont consenti des rabais pour garder des
marchés ; les Etats ont baissé les droits ad valorem et
les importateurs et commerçants ont baissé leurs taux
de marge.
D'une manière générale, les intrants n'ont pas
subi la hausse à la quelle on pouvait s'attendre. Il
s'avère que l'on a fait des sacrifices, au niveau des
exportateurs, des importateurs et des intermédiaires.
Les coût des facteurs, transports et électricité
par exemple, n'ont pas évolué comme on pouvait le
craindre ; dans nombre de cas, ces coûts n'ont pas
augmenté de plus de 35 %.
Dans le même temps, les produits de rente, café, cacao,
bois, et coton notamment ont connu une embellie parce que ces
secteurs ont profité immédiatement de la prime de
dévaluation représentée par la hausse de leurs
prix exprimée en F Cfa.
Les productions de café, de cacao, de coton, de riz, de bois,
d'hévéa, de poisson et de viande ont été
dynamisées. Avec 450 000 tonnes de coton produit en 96, le
Mali est passé au deuxième rang des producteurs
africains, devancé seulement par l'Egypte.
Bien sûr, il en est résulté pour certains une
baisse du pouvoir d'achat, notamment chez les fonctionnaires. Mais de
l'avis des experts, cette réduction du poids financier d'une
fonction publique pléthorique contribue au
rétablissement des grands équilibres.
La dévaluation a également favorisé le secteur
informel. On achète le repas de midi aux petits vendeurs de la
rue, les petits métiers fleurissent. On s'entasse dans les
taxis.
Autant d'éléments qui ont contribué à la
création d'une atmosphère nouvelle. Les voyageurs qui
observent les mouvements urbains ont tous été
impressionnés par les changements intervenus en 1995/1996 par
rapport à la période antérieure à la
dévaluation.
La libéralisation est en cours. Les filières de
production et d'exportation sont dans l'ensemble
reconstituées. La paysannerie prospère
désormais, elle le méritait bien d'ailleurs.
L'écart entre la ville et la campagne a sensiblement
diminué. Dans le budget des Etats, la masse salariale est
passée de 60 % des recettes budgétaires hors dons en
1993 à 32,2 % en 1996. Globalement, le revenu réel
urbain a diminué et le revenu rural a augmenté.
Tout le monde a su se serrer la ceinture. Les difficultés
commerciales ont été très vite jugulées
puisque dès 1995, les importations nécessaires pour un
certain nombre d'intrants ont repris.
Satisfaction sur le plan agricole, mais moindre satisfaction sur le
point industriel.
Est-ce à dire que tout est joué ? D'autres points
restent en suspens, notamment la réforme bancaire qui n'est
pas terminée mais qui est en bonne voie. Reste aussi à
mobiliser l'investissement privé et à assainir
durablement l'environnement du secteur privé. Il est
fondamental de se souvenir que la création de l'Union
économique et monétaire de l'Ouest africain (UEMOA)
date de la veille de la dévaluation, c'était le 10
janvier ; c'est à cette date que les Etats ont
décidé d'accélérer la création de
structures communes en matière de régionalisation, ce
qui aboutit aujourd'hui à l'élaboration d'un droit
commun des affaires, au moins en Afrique de l'Ouest. L'une des
difficultés c'est que l'Afrique de l'Ouest a pris une avance
sur l'Afrique centrale. La Communauté économique et
monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) a vu le jour en mars
1994.
Les deux zones divergent quand au succès de la
dévaluation. Ces divergences ne risquent-elles pas
d'entraîner un jour ou l'autre l'éclatement de la zone
franc ? C'est un point d'interrogation assez crucial et assez grave.
Pour autant, il ne faut pas être pessimiste. Il faut poursuivre
les privatisations, l'assainissement de l'environnement du secteur
privé, la réforme bancaire. Ceci dit, on peut admettre
que l'opération de dévaluation du franc Cfa ­p; et
au delà, le nouveau dynamisme qu'elle a insufflé ­p;
est un succès.
Propos recueillis par G.L.K.
* Marchés Tropicaux a publié dans son n° 1795 du
15 août 1997, l'intégralité du texte de la
conférence sur la dévaluation prononcée par
Jacques Alibert à l'Académie des Sciences d'Outre Mer
à Paris.
Economiste à l'Orstom, Denis Cogneau est le
co-auteur d'une étude récente de modélisation de
macro-économie comparée de la Côte d'Ivoire et du
Cameroun dont l'objectif est d'évaluer l'impact
spécifique de la dévaluation du franc Cfa dans ces deux
pays.
La dévaluation n'est qu'un élément de politique
économique ; elle a d'abord des effets financiers de court
terme sur les comptes extérieurs et les comptes
budgétaires. L'évaluation macro-économique des
pays de la zone franc ne peut se limiter à une comparaison de
leur situation avant et après la mesure car d'autres facteurs
sont intervenus en même temps que la dévaluation. C'est
pourquoi les retombées spécifiques de la
dévaluation du franc Cfa ont été parfois
contestées. En Côte d'Ivoire où la croissance est
repartie avec des taux de 7 % en 1995 et 6 % en 1996, certains
observateurs ont attribué ces performances à
l'amélioration des termes de l'échange
consécutive à l'augmentation des cours du café
et du cacao. Les fluctuations du dollar, en particulier sa
récente réappréciation, ont aussi
contribué à l'embellie.
Peut-on imaginer que, sans la dévaluation, les pays africains
de la zone franc auraient pu augmenter encore leur endettement et
accéder à des financements internationaux
supplémentaires ? Dans cette hypothèse, le bilan de la
dévaluation simulée apparaît négatif, mais
elle n'est pas crédible.
Si, en revanche, on retient des conditions réalistes,
l'évaluation de l'ajustement monétaire est positive.
Dans le cadre de la dévaluation, les flux financiers nets en
devises en direction des pays africains ont été en
effet très importants. Les résultats de nos
modèles indiquent que, même en supposant des flux nets
stables en faveur de ces pays, en l'absence d'une dévaluation,
les résultats auraient été nettement plus
négatifs.
La dévaluation a eu une conséquence relativement
positive non seulement sur les pays concernés, mais
également sur le compte d'opération du trésor
public français qui abrite les avoirs des Etats africains de
la zone franc en devises.
Si l'on a des incertitudes sur l'impact de la dévaluation
à long terme, c'est tout simplement parce les données
statistiques détaillées font défaut au Cameroun
et en Côte d'Ivoire.
On peut néanmoins dire que le principal succès de la
dévaluation ­p; c'était le principal objectif ­p;
s'est exprimé en termes financiers. Pour autant que les
statistiques budgétaires disponibles permettent de le voir, on
a enregistré un rétablissement des finances publiques.
Pourquoi ? Les salaires réels des fonctionnaires ont
été réduits. Le Cameroun constitue une exception
car les salaires y avaient été réduits avant la
dévaluation. Les ajustements d'effectifs ­p; ce fait n'est
pas lié à la dévaluation ­p; ont aussi
bénéficié aux finances publiques. Sans oublier
la réforme importante de la fiscalité, dont on peut
penser qu'à long terme elle produira des effets positifs.
La dévaluation a stimulé l'afflux de financements
extérieurs et la résorption du déficit
budgétaire et permis une relance des investissements publics
en Côte d'Ivoire, mais c'est loin d'être le cas au
Cameroun. Ce pays bénéficie moins d'apport net en
devises de la part des bailleurs de fonds multilatéraux. Par
ailleurs, les prix du pétrole n'ont pas augmenté comme
celui du cacao alors que le Cameroun est confronté à la
décroissance de son gisement.
La compétitivité, elle, demeure une zone d'ombre
même si la dévaluation a favorisé les produits
locaux ainsi qu'une relance des exportations traditionnelles et des
productions industrielles.
La redistribution en faveur des campagnes a été
beaucoup plus importante au Cameroun qu'en Côte d'Ivoire
où les salaires minimaux des fonctionnaires ont
augmenté plus que les prix payés aux producteurs. Car
au Cameroun, les principales filières ayant été
libéralisées, l'Etat n'a plus directement le
contrôle sur les prix aux producteurs, ce qui n'est pas le cas
en Côte d'Ivoire.
Nous ne pouvions pas en deux heures d'horloge traiter de
tous les aspects de la dévaluation du franc Cfa­p;
d'ailleurs, ce n'était pas l'ambition de la Cade. En posant la
question du succès de la dévaluation, nous avons voulu
entendre le point de vue de ceux qui ont constaté que cette
mesure a eu des effets positifs sur les économies des pays
concernés. Nous n'ignorons pas que cette analyse n'est pas
partagée par tous, et nous avons conscience de n'avoir pas
abordé les faiblesses et les insuffisances structurelles des
pays de la zone franc. C'est pourquoi nous avons demandé
à Philippe Engelhard, économiste à Enda
Tiers-Monde, de nous faire part de son analyse.
M.L.
Le point de vue selon lequel la dévaluation du franc Cfa
serait un succes storie relève très probablement de
l'optimisme, voir de l'irréalisme ­p; moins d'ailleurs du
fait de ses conséquences que de la logique économique
dans laquelle elle s'est inscrite.
Personne ne peut nier qu'une dévaluation du Franc Cfa
pouvait être nécessaire à un moment ou à
un autre. Il est cependant à craindre que cette
dévaluation ne soit inscrite dans une logique
économique inadéquate parce que la perception qu'on a
le plus souvent des économies et des sociétés
africaines n'est pas la bonne.
Les populations africaines sont massivement pauvres. La plus grande
partie d'entre elles (70 à 80 %) vivent chichement de petites
exploitations rurales ou, en ville, de micro entreprises familiales
de l'économie populaire.
L'idée selon laquelle la croissance économique soutenue
viendra rapidement à bout de la pauvreté est une
fiction qu'on n'a pas le droit d'entretenir.
Supposons que la croissance du PIB soit durablement de 6 %. Le revenu
réel par tête n'augmenterait chaque année que de
3 % du fait de la croissance démographique (3 %) qui se
maintiendra encore longtemps à ce rythme en dépit de la
baisse de la fécondité. Or avec un taux de croissance
du revenu par tête de 3 %, il faudra près d'un quart de
siècle pour qu'un Africain à revenu moyen de la zone
franc atteigne le revenu actuel d'un Tunisien.
Les populations africaines pauvres sont de plus en plus jeunes, de
plus en plus urbanisées et donc de plus en plus exigeantes.
Elles n'attendront pas un quart de siècle pour voir leurs
conditions de vie s'améliorer. Déjà, bon nombre
de capitales de cette partie du monde sont des poudrières.
Il est encore plus irréaliste d'imaginer qu'une croissance de
6 % puisse être tirée par les exportations et les
investissements extérieurs. Seulement 6 % des investissements
du Nord vont vers le Sud (données de 1996). Or de ces 6 %, la
plus grande partie est destinée à la Chine, à
l'Indonésie, au Brésil et au Mexique.
Alors que faire ? D'abord stimuler la croissance de la
productivité dans l'économie populaire et les petites
exploitations agricoles. Mais l'histoire économique montre que
le moteur le plus puissant de la croissance de la productivité
réside dans un essor durable de la demande, et d'abord celui
de la demande intérieure.
Dévaluer n'était pas forcément le meilleur moyen
de stimuler le pouvoir d'achat intérieur. Il faut tout mettre
en uvre pour innover dans l'offre des biens et des services de base,
le but étant de réduire leur coût. C'est à
ces deux conditions qu'on viendra peut-être à bout de la
pauvreté et qu'on réunira en même temps les
conditions d'une croissance durable.
En tout état de cause, si la dévaluation n'a pas
produit tous les effets pervers qu'on pouvait en attendre, on le doit
bien davantage au courage et à l'ingéniosité des
peuples africains qui l'on subie qu'au discernement de ceux qui l'ont
décidée.
Philippe Engelhard
Enda Tiers Monde, Dakar
L'impact de la dévaluation du franc Cfa sur le plan
macro-économique, la relance des investissements et des
activités économiques, la redistribution des richesses
nationales, l'avenir du franc Cfa et de la zone franc dans la
perspective de la prochaine entrée en vigueur de la monnaie
européenne, l'euro... Autant de questions qui ont fait l'objet
du débat organisée par la Cade le 30 septembre à
Paris à l'IIAP. Près de quatre ans après son
application, cette mesure, tant souhaitée par les uns et tant
redoutée par les autres, fait encore l'objet d'études
et de commentaires de nombreux analystes, responsables
économiques et politiques africains et occidentaux.
D'entrée de jeu, Michel Levallois,
délégué d'Enda Tiers Monde pour l'Europe, a
rappelé le contexte qui a prévalu à la
dévaluation du franc Cfa ­p; intervenue en janvier 1994 ­p;
et les premières réactions qui ont accompagné
cette mesure. Les gouvernements africains, l'opinion publique
africaine et d'une certaine façon les milieux français
impliqués dans les relations avec l'Afrique, soit à
travers les ONG soit à travers la coopération
officielle, ont perçu, dit-il en substance, la
dévaluation comme quelque chose de grave. « Une mesure
tellement grave que l'on a mis beaucoup de temps à s'y
résoudre ». Certains, commente Michel Levallois, l'ont
vue comme une « catastrophe » et d'autres comme une «
chance ». Une catastrophe selon ceux qui l'ont vécue
comme « un reniement, un lâchage des pays africains par la
France ». Une chance pour ceux qui y ont vu « la fin de
certaines chasses gardées et donc la fin de certaines
situations de rente ». Dans tous les cas, analyse le
délégué d'Enda, « dans le contexte de
l'histoire de la coopération française, ce fut un
événement politique et psychologique de première
importance. C'est sans doute ce qui explique que la
dévaluation, une mesure monétaire et financière,
qui, normalement, aurait été considérée
comme un acte de gestion sous d'autres cieux, a pris une toute autre
dimension dans la zone franc ».
Pour Pierre Moussa du Forum Europe-Afrique, la dévaluation a
revêtu un aspect politique, voire géopolitique. Selon
lui, « les organismes internationaux et la communauté
financière internationale étaient très fermement
pour la dévaluation alors que les Français et les
Africains étaient divisés. Néanmoins, en France,
certains ont compris que la zone Cfa se transformait en ghetto et
qu'il fallait stopper ce mouvement . D'ailleurs, les sanctions des
organismes internationaux frappaient les pays africains
concernés et, à travers eux, la France ».
Dans le concert des commentaires, les avis négatifs n'ont-il
pas souvent couvert les avis favorables ? A ce sujet, Michel
Levallois fait observer à la cinquantaine de personnes
présentes au débat ce 30 septembre à l'IIAP, que
« Jacques Alibert de l'Académie des sciences d'Outre-mer,
membre fondateur du Cian, africaniste, est l'un des rares chefs et
représentants de chefs d'entreprise à avoir
porté un jugement favorable sur l'impact de la
dévaluation du franc Cfa ».
Jacques Alibert estime en effet que la dévaluation a permis
aux grand indicateurs macro-économiques ­p; dettes,
déficits budgétaires, balance des paiements, etc. ­p;
de sortir du rouge car elle a favorisé le déblocage de
fonds extérieurs en faveur des pays de la zone franc.
Economiste à Dial-Orstom, Denis Cogneau abonde sensiblement
dans le même sens : « Les nouveaux prêts, les
rééchelonnements de dette et les subventions en faveur
des pays de la zone ont été des éléments
catalyseurs ».
Pour sa part, Louis San Marco note avec satisfaction « le regain
de dynamisme du marché intérieur, qui concerne au
premier chef les paysans ».
La situation antérieure favorisait la consommation
importée, à savoir la ville et les salariés, et
défavorisait les producteurs, c'est-à-dire
essentiellement les paysans. Louis San Marco se réjouit donc
de voir la dévaluation relancer les marchés
intérieurs et ainsi bénéficier à
l'ensemble du paysannat non exportateur. Même s'il regrette que
les paysans n'aient pas davantage droit à la parole. En tout
état de cause, plusieurs intervenants constatent que les
filières d'exportation - coton, café, cacao ­p; se
sont reconstituées.
Président de la Commission économique du Conseil des
investisseurs français en Afrique noire (Cian) Michel Gauthier
se félicite de la « sortie de crise ». Car, dit-il
en substance, à la veille de la dévaluation, on
était dans une impasse totale. La crise durait depuis une
dizaine d'années. La France payait les échéances
des Etats, lesquels ne payaient plus leurs fournisseurs. Pendant ce
temps, « des montagnes » de franc Cfa sortaient
frauduleusement de la zone Franc à destination de pays
européens. A telle enseigne que, en 1993, les autorités
monétaire françaises prenaient la décision
d'interdire ces mouvements.
Aujourd'hui, constate Michel Gauthier, « la situation a
totalement changé ; il y a eu un gain de
compétitivité et un réel renouvellement des
investissements ». Il cite l'exemple d'une société
qu'il administre : « Nous investissons aujourd'hui 500 millions
de F par an en Afrique contre 50 avant la dévaluation ».
Mais, tempère Jean-Louis Mattei, directeur de la zone Afrique
à la Société générale, « les
investissements ne bénéficient pour l'heure qu'à
quelques secteurs : le pain, la brasserie et le ciment notamment
». Par ailleurs, ajoute-t-il, « il n'est pas vrai que les
banques refusent de prêter ; la réalité c'est
que, dans l'immédiat, dans certains pays, on n'enregistre pas
de projets d'investissement d'envergure ».
Il n'empêche, la dévaluation a aussi profité
à l'économie populaire, qui représente, quoi
qu'en disent les statistiques souligne Michel Levallois, parfois plus
de 70 % de l'activité économique réelle dans les
grandes villes africaines. Outre la restauration, ce sont des
secteurs tels les transports et la confection qui ont connu un regain
de dynamisme.
La redistribution des ressources en faveur des paysans, y compris
dans les filières non exportatrices, a retenu l'attention de
nombreux participants au débat. Même s'ils jugent
positive la nouvelle tendance enregistrée, ils ne
relèvent pas moins le fait que la dévaluation a fait
chuter le pouvoir d'achat des salariés. A ce sujet, pour le
père Georges Riffault (du foyer des Pères Blancs de
Bry-sur-Marne en France) qui a pris part au débat et qui nous
fait parvenir une note écrite, « il reste à
établir le véritable coût social de la
dévaluation ».
Le banquier Jean-Louis Mattei rappelle opportunément que la
baisse du pouvoir d'achat est significative et que « c'est la
solidarité qui a atténué le choc ».
L'impact social de la dévaluation est donc revenu sur le
tapis, même si les principaux intervenants au débat du
30 septembre souhaitaient ­p; l'occasion est rare ­p; mettre
l'accent sur les aspects positifs de la dévaluation, qui a
permis de rompre avec une situation de blocage.
Néanmoins, comme le rappelle Denis Cogneau, « la
dévaluation n'est pas une politique économique, elle
n'en est qu'un élément ». Autrement dit, reste
à en tirer le meilleur parti, surtout que les effets à
long terme sont difficilement mesurables.
Déjà, les interrogations sont nombreuses. La Banque
mondiale n'exige-t-elle pas entre autres le
démantèlement des filières coton et cacao ?
« Vieux producteur de coton » ainsi qu'il se désigne
lui-même, Louis San Marco est partisan de leur maintien «
compte tenu du bon résultat qu'elles enregistrent ; mais elles
coûtent cher et il faudrait peut-être diminuer les prix
».
Pour Michel Gauthier, « la garantie d'écoulement
donnée aux paysans est en effet un élément de
motivation pour les producteurs ; ceci dit, pour le cacao et le
café, le système mis en place en Côte d'Ivoire a
dérapé, rendant nécessaire la réforme des
filières ».
Si la dévaluation du franc Cfa a provoqué une embellie,
la question, fait observer Gérard Winter, président de
l'Inter-Réseaux, est de savoir « combien de temps elle va
duré. La dévaluation n'a de sens que si elle permet de
dégager des marges de manoeuvre suffisantes qui permettent de
gagner en compétitivité, en productivité et non
plus seulement sur le taux de change ; ce qui n'est pas sûr. Ne
risque-t-on pas de se retrouver à la case départ d'ici
trois ans ? »
D'ici quelques années, commente Michel Levallois, avec
l'entrée en vigueur de l'euro, le devenir du F Cfa, pour
l'heure rattaché au FF par une parité fixe, sera
justement au cur des débats.
Alors que des responsables africains s'inquiètent, d'autres
voix s'élèvent pour dire qu'« il n'y a pas
péril en la demeure ; le franc Cfa étant une
construction politique, rien n'empêche la France de continuer
à gérer cette monnaie, qui serait en somme
rattachée à l'Euro ».
Dans ces conditions, prévient le Délégué
d'Enda pour l'Europe, « on risque de se retrouver dans le
même état d'esprit d'incertitude que celui qui a
précédé la dévaluation intervenue en 1994
­p; car si l'euro s'avère une monnaie forte et stable, et
s'il y a parité fixe Cfa/euro, les pays africains souffriront
à nouveau d'une réduction de leur
compétitivité et de l'évasion de leurs capitaux
». D'ailleurs, dit-il, « il y a fort à parier que
les pays d'Europe centrale demandent à
bénéficier des mêmes dispositions, tous comme les
anciennes colonies des autres pays de l'Union ».
L'Union européenne est-elle prête à gérer
un F Cfa surévalué ? Rien n'est moins sûr.
Faut-il maintenir une Zone franc africaine ou créer des
sous-zones monétaires ? Pour l'heure, les avis sont
partagés. Toutefois, des hommes politiques africains
soutiennent l'argument selon lequel « on ne peut pas être
maître de son développement si on n'est pas maître
de sa monnaie ». « Mais on a l'impression, estime Michel
Levallois, que ce débat est soigneusement évité.
Or dans les cinq ans qui viennent, pour la France, pour l'Europe,
pour les pays africains, la question sera au cur des débats
».
Selon Jacques Alibert, dans le cadre des relations France-Allemagne,
la question est déjà posée. « Les Africains
sont attachés par nécessité économique,
à l'Union européenne dans la mesure ou la zone franc
africaine fait en gros 60 % de son commerce avec cette région
du monde. Reste à savoir comment se fera l'articulation entre
les deux monnaies : elle sera éminemment complexe et en
Afrique on y pense ».
La dévaluation du franc Cfa aurait-elle réussi ? Les
aspects catalyseurs de cette mesure ont été
évoqués ce 30 septembre, même si la
pérennisation des acquis immédiats demeure une
interrogation.
Michel Levallois esquisse néanmoins les premières
conclusions du débat. « Les pays africains
concernés par la dévaluation ont fait preuve d'une
grande capacité de réaction et d'adaptation. C'est un
grand acquis que d'avoir prouvé que l'Afrique est capable de
faire face à la compétition économique
internationale et de se débarrasser d'une économie
totalement administrée. » Il ne reconnaît pas moins
que c'est un « succès à court terme » et
qu'« il reste beaucoup d'interrogations sur le long terme.
»
Mais au delà l'avenir du franc F Cfa, Michel Levallois voit
dans les négociations sur l'Après Lomé IV ­p;
et dans la perspective d'un accord Lomé V ­p; l'occasion
d'imaginer une autre organisation des marchés régionaux
africains. « Car l'Afrique n'a pas seulement besoin de
marchés internationaux ; elle a aussi besoin de dynamiques
marchés régionaux si l'on veut construire des
économies solides».
Gilbert Lam Kaboré
Cette rencontre, prévue les 17 et 18 octobre au grand
amphithéâtre de la Sorbonne à Paris, est une
grande première en France.
Plusieurs tables rondes sont prévues au programme : Une
meilleure concertation entre les acteurs ; Dire la solidarité
; Mondialisation et solidarité internationale.
En définitive, quelles propositions concrètes pour une
nouvelle coopération ?
A ce sujet, on écoutera les interventions de Roland Biache,
président du Closi, Charles Josselin, secrétaire d'Etat
à la Coopération, Jacques Pelletier, président
du Cfsi, Bernard Stasi, député européen, maire
d'Epernay et président de Cités Unies France ainsi que
Jean Paul Vigier, président de Coordination Sud.
Ces Assises sont l'aboutissement d'une série de consultations
régionales qui ont vu la participation de nombreuses Ong et
collectivités locales françaises ainsi que les
principaux ministères impliqués dans la
coopération internationale.
N.B.Bibliographie rassemblée par Anne Malécot du CHEAM
et l'équipe d'Enda.