
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade - mars 1998 - n°18
Débat du mois – L’Afrique du pétrole: les enjeux
Edito
La pauvreté comme défi économique
La lutte contre la pauvreté a
été longtemps considérée plus comme un défi
social et une obligation morale que comme un objectif économique. La croissance et le développement devaient la
faire disparaître en réduisant les
inégalités, mécaniquement en quelque sorte. Ces certitudes ne sont plus de mise aujourd'hui. Les pays développés
courent après une croissance qui dope
les marchés financiers et boursiers mais qui crée peu d'emplois et augmente le nombre des exclus. Quant aux
économies africaines, à commencer
par la plus performante et la plus développée d'entre elles, celle de l'Afrique du Sud, elles ne pourront jamais, aux
conditions actuelles, répondre à la
demande d'une population qui va doubler dans les trente prochaines années. Non parce que les hommes et les femmes
seraient trop nombreux, mais parce
que les économies publiques africaines qui ne sont pas assez articulées sur les capacités et les besoins de
leur marché intérieur se rétractent
et laissent la place à une économie dite informelle, mais qui est l'économie réelle, car c'est elle qui fait vivre la
grande majorité de la population et qui fournit le plus grand nombre
d'emplois.
Alors que tous les indicateurs économiques montrent que
l'Afrique paraît sortir de la crise, le moment est sans doute venu de
changer de stratégie afin de mettre au coeur des politiques économiques
et des actions de développement, les pauvres eux- mêmes, et non la
pauvreté, c'est à dire les millions de
consommateurs et de producteurs africains qui essaient de survivre au prix
d'incroyables efforts d'ingéniosité et de créativité. Ne serait-il pas possible d'en
faire les principaux acteurs, et non plus seulement les bénéficiaires,
d'une économie qui serait sociale dans ses finalités, politique dans ses
instruments (tels que la monnaie, le crédit, la fiscalité, la planification, les
équipements et les services publics) ?
Dans son dernier ouvrage dont nous rendons compte en page
7, la Banque mondiale affirme que la lutte contre la pauvreté doit être
désormais la finalité de son action. Il reste à tirer toutes les
conséquences de cette nouvelle orientation en donnant toutes
ses chances à une économie populaire alternative qui fera
disparaître la pauvreté car elle sera au service du plus grand nombre. Ce n'est
pas tout à fait une utopie car une grande partie des ressources humaines,
sociales et entrepreneuriales de l'Afrique sont déjà
engagées dans cette voie: Cette idée sera le thème de la rencontre du 29
avril
Michel
Levallois
Découverte de nouveaux champs de pétrole dans le
golfe de Guinée, reprise de la production
en Angola et au Gabon, construction
d'un oléoduc pour sortir le pétrole
du Tchad à travers le Cameroun, ces informations parues ces derniers mois dans la
presse permettent-elles d'espérer une consolidation de la reprise économique que connaît l'Afrique ? Cette question n'est pas aussi incongrue qu'il y parait car, paradoxe ou scandale, le
pétrole est devenu une des conditions de la richesse des pays développés en
même temps qu'il a été jusqu'ici un
obstacle au développement dans les pays producteurs du sud. Contrôlée par des multinationales, fortement intégrée
aux économies du Nord, et fort peu à celles du Sud, la production pétrolière des pays africains n'a eu que peu d'effets d'entraînement. Ses retombées dans les
pays producteurs se sont limitées au versement de salaires élevés qui ont
pénalisé les autres secteurs de l'activité, et à celui d'une manne fiscale qui a été le plus souvent confisquée et gaspillée, quand elle n'a pas servi à financer des manoeuvres politiques, à payer
des armes et des mercenaires.
Les enjeux du pétrole en Afrique, tel était le sujet de
la rencontre de février qui, calendrier
oblige, a eu lieu à l'IIAP le 4 mars dernier.
M.L.
La Lettre de la CADE n° 18 – Mars
1998 – page 1
l'Afrique du pétrole : les enjeux
Les trois intervenants que nous avons eu le plaisir d'accueillir, se sont montrés parfaitement complémentaires. Jean-Pierre Favennec, ingénieur et professeur à l'Ecole Nationale Supérieure
du Pétrole et des Moteurs (ENSPM) a d'abord
dressé l'état des lieux et situé
l'Afrique par rapport à la consommation et à la production mondiale. Quelques transparents ont
illustré son propos.
Olivier Vallée, économiste et consultant,
auteur d'un ouvrage sur les "gemmocraties"
- aux éditions Karthala - a rappelé l'épopée
française de la conquête de l'autonomie pétrolière, du BRP à
Elf et de l'Algérie à l'Angola. Enfin, Roland Pourtier,
géographe, spécialiste du Congo Zaire,
a évoqué les liens de l'exportation pétrolière
avec les économies des pays producteurs. Les
participants à cette rencontre — une cinquantaine - ont apprécié cette analyse des enjeux du pétrole présentée
par des observateurs qui n'ignoraient pas
le rôle et la place d'Elf-Aquitaine mais qui n'étaient pas les porte parole de cette grande multinationale.
Le pétrole en quelques chiffres
Le pétrole demeure une matière première importante pour laquelle il existe peu de substituts. "Sans concurrence
réelle pour le carburant, il est de plus en plus utilisé dans
des produits dérivés"estime Jean-Pierre Favennec.
Consommation : 8 milliards de tonnes d'équivalent pétrole par
an dans le monde
Part du pétrole : 40 %.
Evolution de la demande d'énergie : + 20 à 30 %
dans 25 ans.
Le pétrole représente 60 %
de cette demande d'énergie.
Prix du pétrole : 15 $US le baril, 100 $
US la
tonne.
Réserves
Charbon: 1000 ans
Pétrole et gaz : 40 à 50 ans de consommation
courante.
Les deux-tiers sont localisées au
Proche-Orient (Arabie Saoudite, Iran,
Irak, Koweït, Emirats Arabes Unies) ; le reste est situé en Ex-URSS (Sibérie), au Venezuela, au Mexique et
enfin en Afrique (Nigeria, Angola,
Gabon, Congo essentiellement).
La place de l'Afrique
L’Afrique consomme 250 millions de tonnes
d'équivalent pétrole (essentiellement du pétrole). Elle dispose de réserves au Nigeria et en Angola
pour 20 ans de production.
Alors que la production mondiale est
de 3000
millions de tonnes par an, le Nigeria en produit 100, l'Angola 30, et le Congo et le Gabon de 10 à 18 millions de tonnes par an.
Le Nigeria est le seul pays africain
producteur
de pétrole à appartenir à l'OPEP.
Les perspectives
Avec la
découverte du gisement de Girassol en Angola, la production du second producteur africain,
s'élevant actuellement
à environ 35 millions de tonnes par an, est estimée à 50 à 60 millions de tonnes/an en 2004. Quant au Tchad, il va
peut-être devenir un pays exportateur de pétrole avec la probable mise en exploitation de gisements pour l'instant
inexploités (champ de Sedigi et Bassin de Doba).
On prévoit aussi de construire une raffinerie à Ndjaména,
et un oléoduc qui traverserait le Cameroun et permettrait l'exportation. D'après les prévisions, la production s'élèvera à 10 millions de tonnes/an.
On constate néanmoins une relative faiblesse
de la production africaine par rapport à l'ensemble du monde, et
surtout le Proche-Orient.
Les raffineries
Une très faible quantité du pétrole est
raffinée en Afrique, qui continue à dépendre des importations. La
tentative de centraliser le raffinage dans la structure créée à
Port Gentil dans le cadre de l'UDEAC (Union
Douanière et Economique de l'Afrique Centrale) a échoué lorsque le Cameroun a quitté l'UDEAC. Par la suite,
plusieurs petites entités de raffinage ont été créées mais, peu rentables,
elles ont fermé, notamment au
Sénégal, au Ghana et au Togo. La
raffinerie de Côte d'Ivoire continue de traiter quelques millions de tonnes de pétrole
et n'a pas de politique expansionniste
parce que ce pays dispose déjà de la rente du cacao. Quant au Nigeria, il existe trois
grosses raffineries qui fonctionnent mal et il n'est pas interdit de penser avec Jean-Pierre Favennec
que ce pays préfère exporter du
pétrole et importer des produits
dérivés.
La lettre de la
CADE n° 18 – Mars 1998 – page 2
De l'importance du pétrole africain
pour la France
Olivier Vallée a adopté une perspective historique où l'on s'aperçoit que la production de pétrole est liée aux volontés politiques, aux découvertes
et à l'évolution du marché mondial.
La nécessité de
voir la France se doter d'une politique énergétique
qui garantirait son autonomie est apparue
sous Clémenceau. Dans cette optique, l'Etat français a créé au Gabon la Société
Pétrolière d'Afrique Equatoriale Française
en 1943 mais les premières
découvertes de gisements n'ont eu lieu qu'en 1957. Le Général De Gaulle
a confirmé cette politique qui a été activement
menée par le BRP (Bureau de Recherche du
Pétrole), situé au Gabon, et la RAP
(Régie Autonome du Pétrole) en
Algérie, qui assuraient la
prospection. L'objectif d'autonomie
pétrolière de la France est atteint
en 1961 : 91 % du pétrole consommé
est extrait par des groupes français. La même année, on assiste à la fusion de BRP, RAP et Aquitaine pour donner naissance à Elf Aquitaine, qui devient le nouvel acteur de
l'indépendance énergétique française. Cette indépendance repose désormais sur trois ancrages africains.
Le Gabon
Les gisements généraient à la fin
des années 1970 un milliard de dollars de revenu. Après une période de baisse, les exportations ont repris dès 1989, suite à la découverte deux ans plus tôt du grand gisement terrestre de Rabi-Kounga, qui assure
aujourd'hui à lui seul 60 % de la production annuelle. A partir de 1992, le
marché du pétrole gabonais s'ouvre à
d'autres opérateurs et l'on voit
apparaître des « juniors compagnies », filiales des
grands groupes, qui diminuent en conséquence la part des réserves appartenant à Elf-Gabon.
Le Nigéria
Elf était présente au Nigéria avec 4 millions de tonnes
produites au milieu des années soixante,
mais le soutien de la France aux sécessionnistes
biafrais de 1967 à 1970 a provoqué
son éviction. En 1971, le Nigéria entre en conflit
avec BP et Shell en raison de leur collaboration avec le régime d'apartheid, ce qui redonne sa chance à Elf, qui ne réussira
cependant jamais à rattraper ses rivales.
Le Congo
Le boom pétrolier du Congo a eu lieu à partir de 1980 avec 6 millions de tonnes extraites
en eau profonde. Elf est en situation de duopole
avec la société italienne Agip. Elle a
découvert un nouveau gisement marin à N'Kossa, exploité dès 1996.
L'Angola
Elf a cherché dans ce pays de
nouveaux points d'ancrage où "ses savoir-faire
financiers, techniques et politiques pourraient être exploités" car l'Angola occupe le second rang des pays producteurs de pétrole en Afrique sub-saharienne
derrière le Nigéria.
Ses revenus pétroliers représentaient en
effet 5 milliards de dollars en 1997
et ils sont estimés à 6,8 pour 2003. Elf a passé dans
ce pays des accords avec les autres
compagnies présentes telles que Exxon.
Elf aujourd'hui
Les deux-tiers
de la production du groupe Elf
viennent d'Afrique et le succès de cette
entreprise repose, selon Olivier Vallée, sur
l'alliance entre « une stratégie économique efficace et des prouesses techniques » certaines, notamment dans l'exploitation off-shore. La société extrait
aujourd'hui 9 millions de tonnes au Congo, 7
au Gabon et 4 au Nigéria.
Entreprise étatique jusqu'en
1994, Elf est désormais privatisée et l'actionnariat étranger occupe une large place, 30 à 35 % des parts appartenant à des fonds de
pension américains. Cependant, l'Etat
français est majoritaire dans les deux
filiales Elf Gabon et Elf Congo, ce qui place le groupe
Elf en position de jouer un rôle particulier
dans les relations franco-africaines.
Le contexte économique actuel des pays
africains a obligé Elf à se repositionner car les
Etats sont soumis à la logique des plans
d'ajustement structurel et à la nécessité de revoir leur gestion budgétaire. Ces transformations nécessitent
une augmentation des recettes fiscales et
donc une révision des coûts de production, ce qui suppose une nouvelle répartition de la rente pétrolière entre
opérateurs et producteurs.
La lettre de la
CADE n° 18 – Mars 1998 – page 3
Le rôle du pétrole dans le développement
Si
l'Afrique ne représente que 10 % de la production mondiale, le pétrole peut être
considéré depuis 1960 comme le principal moteur des
transformations politiques, économiques et sociales
des pays producteurs. Le pétrole
représente en effet 80 à 95 % des exportations des pays du Golfe de Guinée, il est donc fondamental pour les économies
concernées.
R oland Pourtier souligne d'abord
l'irrégularité des revenus du
pétrole, conditionnés par les
variations du marché. En effet, à
partir de 1973, on peut parler "12 Glorieuses" pour
les pays bénéficiaires du choc
pétrolier. Mais, à partir de 1986,
les producteurs de pétrole entrent
dans une période moins faste
qualifiée de "12 calamiteuses", où les ressources financières venant du pétrole chutent. Depuis deux ans, la situation semble cependant s’améliorer.
L’analyse des effets de cette
manne nous révèle que, dès les indépendances, ces ressources financières inespérées ont provoqué
de nombreux gaspillages et Roland Pourtier
considère que "la préparation de «l'après pétrole»
s'est faite sur de mauvaises bases".
La place
du pétrole dans les Etats rentiers
Le pétrole est arrivé en même
temps que les indépendances dans des sociétés où il était nécessaire de construire un pouvoir d'Etat et de l'inscrire géographiquement. Dans ce contexte, le pétrole a joué un rôle d'accélérateur. Roland Pourtier considère que
la rente a eu des effets sur la
constitution de l'élite politique qui
l'a accaparée en même temps qu'elle
s'appropriait le pouvoir, fondant des
Etats dont le fonctionnement repose
sur des systèmes redistributifs. La richesse appartient en effet à la minorité de la population qui gravite autour du pouvoir. La rente du pétrole a alimenté la stratification sociale et accentué les inégalités de revenus, même si, dans des pays peu peuplés tels que le Gabon (qui compte un million d'habitants) , elle a touché
beaucoup de monde.
Quelle
part de la rente revient à l'Etat ?
L’idée que les grandes
compagnies exploitent les pays producteurs
de pétrole est erronée selon Roland Pourtier. On peut en effet estimer qu'une
moyenne de 75 à 95 % des revenus du
pétrole vont aux Etats. Olivier Vallée relève de son côté que les Etats africains n'ont
pas tous réussi de la même manière à capter la rente. Il ne met cependant pas en cause les
multinationales étrangères. En
effet, le Nigéria a défini dès les années
soixante dix des normes nationales de
contrôle de production très sévères à
travers la Banque Centrale et la
Société Nationale des Pétroles (NPC).
Il a ainsi pu drainer 60% du prix de
vente du baril alors que les Etats gabonais et congolais
n'en captent quant à eux que 30%. Certes, une part des fonds de la NPC
nigériane est détournée, mais la part revenant à l'Etat reste plus importante au Nigéria,
elle a par ailleurs permis
l'importation de pièces industrielles.
Au niveau économique, l'argent du pétrole a eu peu d'effets
d'entraînement.
Selon Olivier Vallée, la rente n'est pas un mal en soi, si elle est ventilée judicieusement. La question est de
mesurer la part consacrée à son renouvellement
et celle dévolue à la consommation.
Or, les pays africains ont privilégié
les dépenses ostentatoires,
notamment parce "qu'il n'existait au départ pas de structures économiques disponibles pour réinvestir la manne pétrolière" selon Roland Pourtier.
Dans les pays du
Tiers-Monde producteurs de pétrole,
l'intervenant constate en effet une "déconnexion
entre les capacités de production et l'origine de
l'argent". L'argent du pétrole a renforcé la mentalité rentière des Etats qui n'ont pas
adopté une orientation entrepreneuriale. Ainsi,
la consommation a été préférée à
l'investissement, des dépenses improductives
dans l'immobilier ont été effectuées
et des capitaux se sont enfuis. De
plus, l'Etat a construit des usines
et des complexes agro-industriels
peu rentables qui se sont effondrés au moment de la chute des cours du pétrole.
La rente pétrolière a également
favorisé le déclin des campagnes et l'accroissement des villes : plus de 60 % des Congolais et 73 % des Gabonais vivent en ville (dont 40 % à Libreville). Au Gabon, la petite agriculture
a diminué car les salaires ne pouvaient pas s’aligner sur ceux proposés dans le
secteur du pétrole. Le même phénomène s’est produit au Nigéria,
mais les effets ont été moins brutaux en raison du nombre d’habitants (100
millions). Enfin, l’emploi public a augmenté avec notamment 88.000
fonctionnaires et 30.000 emplois parapublics au Congo.
En même temps, me pétrole a financé le transgabonais, la construction de Libreville et des
infrastructures d’enseignement au Gabon.
Les conséquences géopolitiques : le pétrole au coeur des
conflits
L’accès aux gisements de pétrole
était l'un des enjeux de la guerre du Biafra entre 1967 et 1970. De même, le différend qui oppose le Gabon et la Guinée Equatoriale au sujet des Iles Elobe est dû à la présence de pétrole dans cette zone. C'est le même cas de figure entre le Cameroun et le Nigéria au sujet de la presqu'île de Bakassi.
Les enjeux autour du Cabinda sont en lien
avec la présence de pétrole dans
cette région. Enfin, le pétrole a
financé la guerre civile au Congo.
Vers une réorientation de la rente pour le développement ?
Après l'échec des projets
agro-industriels infondés, des nouvelles actions sont
aujourd'hui encouragées et Roland Pourtier observe dans de nombreux Etats une volonté d'effectuer
des investissements mieux appropriés. Ainsi, l'Institut Gabonais du développement (Igad),
dont les fonds proviennent de la
rente pétrolière, apporte un soutien
aux petits entrepreneurs et à la
petite
agriculture. De même, à travers Agri-sud,
anciennement appelé Agri-congo et financé par les dividendes du pétrole perçus par le gouvernement congolais, la rente a permis de financer des petites exploitations agricoles pour alimenter le marché de Brazzaville.
Finalement, Roland Pourtier remarque que la crise de 1986 a aussi
eu des
effets positifs puisque, "au lieu
d'être rentier, c'est-à-dire assisté, on
devient innovateur car on n'a plus le
choix".
Néanmoins, Olivier Vallée
souligne que, une fois les salaires versés et le
paiement (théorique) du service de la dette effectué, il reste peu d'argent pour effectuer des investissements dans des entreprises ou des projets de développement. Ainsi, au Congo,
si le pétrole a généré un revenu de 190
milliards de francs CFA en 1997, 102
milliards ont été dépensés pour la
guerre entre mai et octobre 1997.
Le pétrole, une chance pour l'Afrique
?
Oui, a répondu Michel Levallois,
car les réserves et les perspectives de production et de consommation sont prometteuses et pourraient assurer aux économies du sous-continent un fort taux d'indépendance énergétique. Dans un contexte de mutations politiques, il appartient désormais à l'État de mieux gérer cette
manne dans la perspective d'un
développement plus équitable. Il serait
nécessaire que les gouvernements
parviennent à utiliser la rente pétrolière pour stimuler la demande intérieure et la production locale, pour accroître l'épargne, pour réaliser des investissements
publics et privés à fort taux
multiplicateur. Ce qui n'est pas sans
poser le problème plus général du
choix d'une politique économique différente de celle qui a été suivie jusqu'ici.
Propos recueillis par
CM.
EIf-Aquitaine : une diplomatie africaine
réservée?
Les enjeux pétroliers en Afrique ne se réduisent pas aux intérêts
et aux stratégies d'Elf Aquitaine, ce que les
interventions et les questions dans la salle ont bien fait apparaître. Il n'en reste pas
moins qu'Elf, huitième groupe pétrolier
mondial, entreprise publique jusqu'à
sa privatisation en 1994, première
entreprise française par le chiffre d'affaires
est, directement ou indirectement,
un acteur important dans les
stratégies qui se déploient et s'affrontent en Afrique. La police et la justice enquêtent sur plusieurs affaires de corruption. Les députés
"Verts" ont demandé que soit
constituée une commission d'enquête
parlementaire "relative au bilan de l'entreprise Elf
Aquitaine et de ses filiales dans les Etats africains
et à ses conséquences sur les rapports de la France avec ces
Etats". Cette initiative est soutenue
par le réseau Voltaire qui a lancé une campagne
de clarification des rapports entre l'Etat, Elf et l'Afrique afin
de mettre fin à ce qu'ils
dénoncent comme une "diplomatie africaine réservée".
La Lettre de la CADE n° 18 – Mars 1998 – page 5
Jean Clauzel a assisté à "Africités 98" qui s'est tenu à Abidjan du 26 au 30 janvier et nous a fait parvenir ses
impressions sur cette rencontre qui lui est apparue comme un événement en matière de développement local et
de décentralisation. Organisée par le PDM (Programme de Développement Municipal), cette manifestation a réuni environ un millier de participants, pour la plupart
africains, notamment des élus locaux, des représentants d'organisations internationales, d'administrations et
d'agences de coopération bilatérale, d'organismes
de recherche. Trente cinq nations étaient représentées.
Je retiens d'abord d'Africités trois conclusions générales relatives aux journées
elles-mêmes puis trois séries d'observations
portant sur l'avenir de la manifestation et de la décentralisation tel que perçu par les Africains, enfin une notation qui n'est peut-être
pas que de détail.
Les villes africaines
s'affirment
Ces journées ont été incontestablement une
réussite par le nombre des participants, leur qualité, leur
connaissance et leur analyse souvent lucide des problèmes,
leur assiduité aux travaux engagés dans les différents ateliers.
Elles ont créé l'événement en matière de municipalisation
et de décentralisation. La donnée "décentralisation"
sera désormais perçue comme celle de l'Afrique et pas seulement
comme celle de tel ou tel État africain. Africités est aussi un succès pour son organisation, le P.D.M., dont la situation s'est trouvée affirmée et renforcée. Les contributions
entendues, les prises de position
auxquelles elles ont donné lieu se
sont avérées en conformité avec les actions décidées par la France et les réflexions conduites par elle. La France a été l'initiatrice de l'appui aux États d'Afrique subsaharienne francophone en matière de décentralisation. Depuis, elle a été rejointe par d'autres bailleurs de
fonds tels la Banque Mondiale, l'Union
européenne, les coopérations canadienne,
néerlandaise, allemande. Les
journées, plus que celles des communes en général ont été celles des villes et même des grandes villes. Bon nombre des propositions faites ont pris appui
sur le proche passé, le présent et l'avenir de la croissance
urbaine en Afrique. Il n'est pas interdit de se demander
si les résultats attendus de cette
croissance ont toujours été présentés
ou suffisamment nuancés. Tel me
paraît être en particulier le cas des rapports
ville-campagne dans une perspective d'aménagement du territoire. La
régionalisation a été parfois évoquée,
jamais traitée.
Pas de décentralisation sans ressources
Les intervenants africains ont pris comme
socle à leurs réflexions et à leurs propositions des données
incontestables comme la mondialisation et la
croissance urbaine. Ils ont insisté sur l'intérêt
de la constitution de réseaux aussi bien
thématiques que géographiques. Ils
ont estimé que la coopération
décentralisée devait être développée tant dans le Sud qu'entre le Sud et le Nord. Ils sont revenus à plusieurs reprises sur la
nécessaire transparence des actions
conduites au niveau local.
Au cours des travaux s'est manifesté le
caractère réaliste des réflexions entendues sur certains
aspects essentiels de la vie des collectivités locales. Il a
été ainsi affirmé nettement et à plusieurs reprises, en particulier
par les maires de Dakar et de Durban, que les collectivités
locales devaient compter sur elles-mêmes et sur les
ressources, entre autres fiscales, qu'elles sauraient dégager
avant d'attendre des bailleurs de fonds la solution de leurs
problèmes. S'agissant du nombre de niveaux de collectivités
locales, l'orientation générale a été de se limiter à deux, celui
de la commune, lieu de l'administration et de la gestion de
proximité et celui de la région, espace de planification, de
programmation et d'aménagement du territoire. Les dangers de la
décentralisation ont été signalés même si les avantages en ont
été largement mis en avant. L’avenir paraît ouvert aux associations nationales
de maires, déjà nombreuses, actives et manifestant clairement leur ambition de se comporter en interlocuteurs et partenaires de gouvernements.
Une avancée importante a été faite dans le domaine financier : l'affirmation de la nécessaire prise en compte par les grandes institutions financières du fait municipal, en particulier lors de la mise au point de plans d'ajustement structurel.
Enfin les ministres africains en charge
de la décentralisation ont affirmé dans leur déclaration finale leur volonté "de
redéfinir la répartition des responsabilités entre les pouvoirs locaux
et nos gouvernements selon des chemins et des rythmes différents
adaptés à l'histoire, à la culture et aux moyens de nos pays respectifs."
le rôle des femmes
africaines
La place qu'occupent déjà les
Africaines dans des collectivités territoriales encore jeunes pour la plupart est apparue en cours des débats. Leurs interventions ont été multiples, nourries d'expérience et de sensibilité, généralement rigoureuses. Elles ont illustré les chiffres des statistiques, les femmes constituant 9,5 % des conseillers municipaux du Burkina Faso, 13%
des conseillers municipaux et 15% des conseillers
ruraux du Sénégal où 6 femmes sont maires. Les
femmes maires d'Afrique ont d'ailleurs tenu à adopter leur propre déclaration
finale tout comme les ministres en charge de la décentralisation
et la rencontre panafricains des maires.
Jean CLAUZEL
La
Lettre de la CADE n° 18 – Mars 1998 – page 6
Ouvrages
reçus
• Regards sur l'Afrique (1996-1997), Sous la direction de J.-P. Doumenge et de J.-E Lionnet, CHEAM, 13 rue du Four, 75006 Paris.
Le Cheam,
Centre des Hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes, organisme de
formation rattaché au Premier ministre,
partenaire de la CADE, a rassemblé en une
brochure de 150 pages les résumés des
conférences et des séminaires sur l'Afrique donnés
en 1996-1997. Ils sont regroupés sous trois chapitres, Cultures Sociétés et
Politiques, Les économies et les grands aménagements, Relations
internationales et aide au développement. Cette publication, destinée à des non
spécialistes est d'une lecture aisée, elle
donne un aperçu des questions qui se
posent aujourd'hui dans ce continent, de
la diversité des problèmes et des situations selon les pays. Une place importante y est faite à
l'Afrique non francophone et en
particulier au Nigéria et à l'Afrique du Sud. Saluons cette initiative d'un
organisme public pour diffuser et faire partager, en temps réel, les réflexions et les connaissances
dont il dispose sur le continent
africain.
• AUTREPART, Orstom, 1997.
La revue AUTREPART prend la suite des savants mais austères Cahiers des sciences humaines de l'ORSTOM. Couverture illustrée en couleur, papier moins luxueux, les titres des quatre premiers numéros montrent la différence avec la revue précédente : Familles du sud, Empreintes du passé, Les arts de la rue, Variations. La ligne éditoriale du Comité de rédaction est de "présenter les sociétés du sud dans leur complexité et dans leur mouvement constant de reproduction et de transformation", loin de "l'exotisme et du misérabilisme", d'être à l'écoute des groupes d'acteurs sociaux, attentif à pratiquer une approche multidisciplinaire "des arrangements nouveaux de pratiques et de significations". C'est dire d'une façon plus sophistiquée ce que nous essayons de faire à la Cade pour les pays africains. Nul doute que nous ne trouvions dans les livraisons d'AUTREPART des éclairages, des pistes, des clés d'analyses de ce qui se passe en Afrique.
• Faire reculer la pauvreté en Afrique subsaharienne,
Banque mondiale, Washington, 1997.
Cet ouvrage qui se veut d'accès
facile, rappelle les paramètres de la pauvreté en Afrique
Sub-saharienne et affirme avec beaucoup de
force la possibilité et la nécessité
de politique de lutte contre la pauvreté,
ce fléau qui frappe 250 millions de personnes, en particulier des
ruraux, qui ont moins d'un dollar par jour
pour vivre. La Banque affirme que la
lutte contre la pauvreté est sa priorité et doit être celle des
gouvernements africains et de ceux qui les
aident. On relève cette phrase : "Une croissance
agricole à fort coefficient de main d'oeuvre est
un moyen particulièrement important
de faire reculer la pauvreté".
• Sahel ; les paysans dans les marigots de l'aide.
M-C Gueneau et B-J Lecomte, L’Harmattan, Paris, 1998.
Nous avons bien apprécié ce livre
au titre accrocheur et à la table des
matières alléchante. Les amis de la Cade
verront tout de suite l'intérêt du témoignage de
ces deux spécialistes du développement qui ont toujours
eu le souci de ne pas être dupes des logiques souvent
perverses de l'aide et du projet. Au
Sahel, les acteurs du développement rural sont nombreux et disparates. En même
temps, les Etats doivent composer avec les
agences d'aide publique ou les ONG du Nord
et du Sud. Les acteurs se placent sur les chemins très balisés des budgets d'aide publique sont
intermédiaires et premiers bénéficiaires font
partie du système d'aide internationale. Si,
dans les année 70-80, les flux de l'aide extérieure s'écoulaient en longs fleuves paisibles vers les sociétés
publiques de développement, désormais, leur cours
est bien moins tranquille et ils s'assèchent parfois en "d'innombrables marigots". Ce livre analyse les
caractéristiques du système, en puisant dans des interviews de paysans du Sahel qui expriment la difficulté de construire des organisations en
tissant des relations positifs avec les acteurs de l'aide. L’analyse porte essentiellement sur le Burkina-Faso, le
Mali. le Sénégal et le Tchad. Chacun des 11 chapitres
tente de répondre à deux questions :
face à l'architecture de plus en plus
complexe du système d'aide, comment les
paysans, en particulier les femmes, parviennent-ils à construire leur propre développement ? Et que faire pour
ne pas freiner ou détourner leur effort, sous
couvert de les aider ?
Thiaroye
Un disque compact produit par Siggi Musique et ENDA Tiers-Monde pour El Hadj N'Diaye, un ancien vendeur de cola de la banlieue de Dakar qui a choisi d'être la voix de ceux qui n'en ont pas.