Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°43 - Mars 2001

Débat du mois :

L'Islam en Afrique au sud du Sahara

 

 Sommaire :


Editorial :
L'esprit de l'Afrique prend toujours la forme de l'éléphant...

…car l'éléphant ne peut être vaincu par aucun animal, ni par le lion, ni par le buffle, ni par le serpent. C'est sur cette phrase que s'achève le recueil d'aventures africaines que nous livre Ryszard Kapuscinski, EBENE, paru chez Plon, dans la collection Feux croisés. Ne vous laissez pas abuser. Il s'agit de bien autre chose que d'un récit pittoresque et haletant de la découverte de l'Afrique et des Africains par un journaliste polonais. Cet ouvrage a d'ailleurs été élu meilleur livre de l'année 2000 par la rédaction de Lire.

Arrivé au Ghana, en 1957, Ryszard Kapuscinski n'a cessé de sillonner le continent, de Dakar à Massaoua, de Tombouctou à Zanzibar, de Lagos à Nairobi. Il a croisé Amin Dada, Nyerere, N'krumah…Evitant les itinéraires officiels et les palais, logeant dans les bidonvilles, s'enfonçant au fond de la brousse en camion de fortune, il a poursuivi une quête passionnée pour tenter de connaître et de comprendre les Afriques et les Africains des indépendances. Son Afrique est celle des dictatures, des coups d'état et des guerres civiles, de la sécheresse, des bidonvilles.

De ces voyages, il a rapporté des notes qu'il livre en un récit passionnant, émouvant et extrêmement instructif. Car ce Blanc qui n'appartient pas à un pays colonisateur mais à une Pologne qui, pendant cent trente ans a été la colonie de trois États étrangers, porte sur l'histoire et les habitants de l'Afrique un regard d'une extrême rigueur. Il n'a ni le remords, ni le complexe de l'ancien colonisateur déçu par son pupille. Rien ne lui échappe et il ne ménage ni les Africains, ni les anciens colonisateurs. Et pourtant, ce n'est pas un réquisitoire, c'est un livre bouleversant d'humanité, humanité que restitue une remarquable traduction. Il a pour l'Afrique et les Africains une véritable empathie. Et cet amour respectueux lui permet de ne rien éviter, de ne rien cacher, de ne s'interdire aucune critique.

Lisez et faites lire ce livre. Vous y trouverez des synthèses lumineuses sur la crise des grands Lacs, sur l'Ethiopie, sur le Libéria, sur les Touaregs. Vous vous régalerez des réflexions originales et fortes de cet ingénu en colonisation, sur l'image que nous avons, nous, Européens qui avons colonisé, puis décolonisé, et qui avons du mal à porter sur ce continent un regard juste. Dans un court avant-propos, Kapuscinski se défend d'avoir voulu écrire un livre sur l'Afrique, "véritable océan, planète à part, cosmos hétérogène et immensément riche" car "en réalité, à part la notion géographique, l'Afrique n'existe pas". Mais l'image "commode et simplificatrice" que nous avons de l'Afrique, ici en Europe, existe. Et Kapuscinski la rejette :

"L'image que se fait l'Europe de l'Afrique se présente ainsi : famine, enfants squelettiques, terre sèche et crevassée, bidonvilles, massacres, sida, foules de réfugiés sans toit, sans vêtements, sans médicaments, sans eau et sans pain.
Le monde vole donc à son secours.
L'Afrique a toujours été perçue, et elle continue de l'être, comme un objet, comme le reflet d'une autre étoile, comme un terrain d'action pour les colonisateurs, les marchands, les missionnaires, les ethnographes, toutes sortes d'organisations caritatives (en Ethiopie seulement il y en a plus de quatre-vingt).
Néanmoins elle existe, en dépit de tout, pour elle-même, en elle même : continent éternel, fermé et isolé, terre de bananeraies, de petits champs irréguliers de manioc, jungle, Sahara immense, fleuves qui se dessèchent lentement, forêts qui s'éclaircissent, villes malades et monstrueuses, espaces chargés d'une électricité nerveuse et violente
". (Page 231)

Michel Levallois


L'Islam en Afrique au sud du Sahara

Compte-rendu de la rencontre-débat du 28 février 2001

Deuxième d'une série de trois rencontres-débats de la CADE consacrées à la place des religions dans l'Afrique d'aujourd'hui, la rencontre du 28 février a été consacrée à l'Islam. Cette religion, implantée au sud du Sahara et à partir des côtes orientales d'Afrique bien avant la période coloniale, s'y est développée de multiples façons et a pris un certain nombre de visages propres à l'Afrique Noire, sans pour autant s'isoler du monde musulman et des courants de pensée et de controverse qui le traversent.

Quatre chercheurs et universitaires ont traité de certains de ces visages qui traduisent des appropriations spécifiques par les sociétés africaines, leurs exposés et la discussion qui s'en est suivie ayant permis, au-delà des spécificités, de les recadrer dans l'ensemble du monde musulman.

Les exposés

Jean Schmitz, chercheur de l'IRD (ex-ORSTOM), a édité, avec Emmanuel Grégoire, un ouvrage collectif paru en 2000 aux éditions de l'Aube, dans la collection "Autrepart", intitulé "Afrique noire et monde arabe". Il fait quelques observations générales, avant d'aborder le sujet dont il traitera plus particulièrement : il note d'une part que l'Islam africain ne connaît pas de "phase islamique", d'autre part que les confréries, que l'on s'attendait à voir disparaître, connaissent au contraire une grande vitalité, notamment en Europe et en Amérique. Cela correspond à un mouvement général de l'Islam, avec le déclin de la phase de l'Islam militant des intellectuels et de "réislamisation par le bas". Les jeunes universitaires du Maroc ou du Sénégal par exemple, reviennent à des formes de religiosité diffuse et proche d'une certaine tradition. Jean Schmitz remarque également que l'Islam noir, après avoir été perçu , à partir des années 1920, comme peu digne d'intérêt, suscite depuis quelques années un regain d'attention et, partant, de travaux.

Un Islam qui sort de sa période "islamique" et qui connaît une "réislamisation par le bas". Un Islam noir longtemps considéré comme peu digne d'intérêt, qui suscite un regain d'attention.

Abordant le sujet qu'il entend traiter, l'Islam en Afrique de l'Ouest, l'intervenant rappelle l'idée défendue par Théodore Monod, selon laquelle il ne faut pas considérer le Sahara comme une barrière. Dans les années soixante, il avait proposé une division de l'espace saharien en plusieurs faisceaux méridiens où alternaient des zones hostiles en général à la présence et aux échanges et des zones qui y étaient plus propices. Dans sa contribution à l'ouvrage cité ci-dessus, intitulée "L'Islam en Afrique de l'Ouest : les méridiens et les parallèles", Jean Schmitz reprend cette clé de lecture, selon laquelle il ne faut pas se contenter d'identifier une opposition nord/sud, un monde arabo-berbère, musulman, et un monde noir à fort "substrat" animiste, puis chrétien.

En fait, la diffusion de l'Islam s'est longtemps faite selon des axes méridiens. L'on constate que les pistes caravanières, essentiellement nord/sud, se situent dans les zones hostiles. Il s'établit donc, aux extrémités, de véritables "ports" : il s'est implanté à l'extrémité nord de véritables loges zaouïa, qui n'avaient pas seulement une vocation religieuse, mais qui participaient aux échanges économiques et qui épousaient dans une large mesure les rivalités tribales ; les extrémités sud ont été les points de départ des différents "Djihad" qui ont traversé l'histoire de l'Afrique occidentale au 19ème siècle.

Voir carte ci-dessous : L'Islam et le Sahara : couloirs méridiens et routes de pèlerinage

 

Un Islam noir, en Afrique occidentale, issu d'échanges anciens, dans tous les domaines, avec le Maghreb, qui suivaient des faisceaux méridiens et qui ont été accompagnés par la diffusion d'une influence religieuse fondée sur les confréries.

La raison d'être des confréries a été de rassembler à ces extrémités les membres dispersés autour de pôles particuliers, elles ont donc aussi été le véhicule de l'islamisation, puis des différents mouvements rénovateurs : au 19ème siècle, c'est autour et à partir des mêmes confréries que se constitueront les États musulmans, tel celui d'El Hadj Omar.

Il faut comprendre que la diffusion de l'Islam, mais surtout la formation de ses élites religieuses, suivent des voies particulières. La formation commence par l'école coranique, qui enseigne le Coran par une répétition indifférente à la compréhension de ce qui est appris, se poursuit par une étude des livres de droit religieux et, à partir d'un certain niveau, par une véritable "déambulation propédeutique", c'est à dire par le cheminement de l'étudiant auprès de maîtres, jusqu'à devenir le disciple de l'un d'entre eux , par un libre choix mutuel, souvent accompagné de l'établissement d'autres types de relation renforçant les liens (par exemple, le disciple épousant une fille du maître et l'emmenant avec lui lorsqu'il devient maître à son tour) Dans un troisième temps, il y a initiation au moule et aux formules de la confrérie. C'est également ainsi que se fait le cheminement de l'apprentissage élémentaire à la direction de la confrérie.

Des démarches réformistes qui ont influencé, sans les détruire, les confréries de l'Islam noir.

C'est cette démarche que les réformistes ont tenté de contester, pour se rapprocher des systèmes de formation de l'Occident. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la majeure partie de ces réformistes n'étaient pas issus de milieux étrangers aux confréries.

Depuis une vingtaine d'années est apparu un autre type de réformisme importé, à travers la formation d'Africains dans les pays arabes et les dons, souvent considérables, faits par ces mêmes pays, dans un but de prosélytisme épousant naturellement les visions des pays arabes concernés. C'est ainsi que le développement d'universités islamiques dans le nord du Nigeria a précédé et permis l'instauration de la Chari'a. Mais ces comportements prosélytes utilisent beaucoup l'oralité, par conséquent les langues locales.

Jean Copans, de l'Université de Picardie/Jules Verne, traite ensuite de la confrérie des Mourides, à laquelle il avait consacré une recherche il y a une vingtaine d'années et à laquelle il s'est récemment de nouveau intéressé. Cette confrérie n'est pas la plus importante par le nombre de ses fidèles en Afrique Occidentale, mais c'est celle qui fait le plus parler d'elle, surtout à l'étranger, sur le long terme du 20ème siècle. Cet intérêt s'explique plus par des raisons circonstancielles, qui font qu'elle est mieux connue que d'autres (et, tout récemment, parce que le nouveau Président du Sénégal, Abdoullaye Wade, est lui-même mouride), que par des raisons de fond.

Une confrérie dont le fondateur est un Sénégalais ; une confrérie qui a fasciné les autorités coloniales, de façon négative puis de façon très coopérative ,mais aussi les observateurs, par ses capacités d'innovation et de transformation de la société et de ses modes de production.

L'Islam confrérique résulte d'une longue tradition, mais ses fondements théologiques sont mal connus. La confrérie Mouride se rattache à l'un des deux grands courants confrériques, la Quadriya (l'autre étant la Tidjaniya). Elle a été fondée à la fin du 19ème siècle par Amadou Bamba, qui avait reçu une formation approfondie dans le cadre de la Quadriya. Au départ, les rapports entre le fondateur et les autorités coloniales ont été très conflictuels. À partir de la première guerre mondiale, il y a eu un rapprochement très net et une certaine forme de collaboration, les autorités coloniales ayant de façon générale accordé une certaine sympathie à un Islam qui structurait la société, les responsables mourides en ayant de leur côté tiré parti dans la mise en place de ses structures de base et dans leur entreprise d'encadrement de la migration de leurs fidèles vers l'est du pays et le développement de la culture de l'arachide. L'expansion qui en est résulté s'est poursuivie après l'indépendance, notamment par l'attribution de nouvelles terres (parfois dans des conditions qui ont prêté à critiques) et l'intérêt soutenu des "développeurs", particulièrement séduits par la démarche mouride. De même, la confrérie a poursuivi sa politique de relations héritée de l'époque coloniale avec le gouvernement sénégalais : clientélisme politique en échange d'une certaine forme de gouvernement indirect. L'évolution récente et actuelle des relations de la confrérie à partir de ce cadre a été mal étudiée, mais la situation n'est certainement plus la même aujourd'hui.

Les structures de base reposent sur la relation personnelle entre le marabout (les marabouts sont tous issus de la famille du fondateur), qui a la "baraka" et le talibe ("l'étudiant"), ainsi qu'avec le fidèle et sa famille. Cela se traduit par des collectifs de jeunes travailleurs célibataires qui apprennent le Coran et travaillent la terre, collectifs qui sont les piliers de la migration mouride. La recomposition et la récupération de l'ordre pré-colonial par la confrérie, sa capacité à innover et à encadrer des activités de production (autour de l'arachide, mais pas seulement cela), sa domination sur l'économie "informelle", son internationalisation récente (en Afrique et hors d'Afrique, dans les milieux de migrants), sa supposée capacité à innover dans la création et dans la gestion de structure urbaines, ont tellement impressionné les observateurs qu'ils en ont fait l'essentiel, allant jusqu'à assimiler la confrérie à un système collectiviste, voire soviétique. Outre que cette approche de la réalité mouride n'a pas permis d'en analyser sérieusement d'autres aspects, notamment dans le domaine proprement religieux, la réalité est beaucoup plus nuancée : à côté des collectifs de jeunes migrants, il y a une large place pour de vrais villages et une exploitation familiale. La notion même que les relations personnelles se fondent sur un libre choix implique que ce choix peut être remis en cause, ce qui laisse une certaine liberté aux personnes.

Il n'en reste pas moins que la confrérie a su depuis ses origines et encore aujourd'hui, sans rupture avec le passé, innover dans le domaine social, dans le contrôle et l'organisation des activités de production, et s'insérer dans la nouvelle économie mondiale. Les différentes étapes de cette évolution/adaptation ont donné lieu à de véritables stratifications, qui expliquent que les observateurs se sont trompés en pronostiquant le déclin de la confrérie.

Emmanuel Grégoire, directeur de recherche à l'IRD et co-éditeur scientifique avec Jean Schmitz de l'ouvrage mentionné en introduction, aborde la diversité des relations contemporaines entre le monde arabe et l'Afrique Noire. Il y a en effet véritable continuum entre les deux rives du Sahara, pas seulement religieux, culturel ou linguistique.

Des relations et des échanges anciens entre populations du sud et du nord du Sahara, progressivement insérées depuis une quarantaine d'années dans le cadre d'une économie et de mouvements migratoires régionaux et intercontinentaux.

Si la traite esclavagiste a disparu, il existe toujours au nord du Sahara (Algérie et surtout Libye) un besoin de main-d'œuvre peu qualifiée et un réservoir au sud de jeunes chômeurs attirés par ces possibilités d'emploi. Cela a créé depuis plus de cinquante ans des migrations, la constitution de communautés très soudées dans un grand nombre de villes du Maghreb (Tamanrasset, Ghardaïa, Bengazi, Tripoli...), assurant en particulier l'accueil des nouveaux arrivants. Les Touaregs maliens et nigériens ont joué au départ un rôle déterminant dans ces mouvements, notamment en raison des grandes sécheresses de 1974 et de 1984 et années suivantes, mais les origines se sont diversifiées, incluant même l'Afrique centrale. Ces migrations se terminent parfois en Europe, mais elles donnent aussi lieu à des retours dans des conditions difficiles (expulsions/pogroms du sud de la Libye, encore en septembre 2000).

Des relations économiques et d'échanges commerciaux entre les deux rives du Sahara, anciennes mais aussi en cours de reconstitution sur des axes restés traditionnels.

Les relations économiques ont toujours été fondées sur un commerce caravanier transsaharien, en partie éteint pendant la période coloniale, mais qui tend à renaître sur des bases qui ne sont pas si éloignées des flux anciens, bien entendu sous la forme motorisée de camions ou de convois de camions. Ce ne sont cependant pas les acteurs d'autrefois qui l'assurent, les Touaregs ayant été marginalisés faute de capacité d'investir dans le matériel de transport nécessaire.

Les grands axes : un axe occidental qui part du sud marocain ou de Colomb Béchar et aboutit sur les rives du Niger ; un axe partant d'Alger, traversant le sud algérien et aboutissant, soit à Niamey, soit à Kano ; un troisième axe part de Tripoli et se dirige vers le Niger ou vers le Lac Tchad ; un dernier axe, enfin, partant de Benghazi vers le nord ou le nord-est du Tchad. En fait, ces axes se prolongent vers les ports de la côte du golfe de Guinée, au Nigeria, au Bénin, au Ghana ou en Côte-d'Ivoire.

Les transports de marchandise concernent aussi bien l'échange de produits régionaux que des produits venant d'échanges intercontinentaux. Ils se font en dehors de tout cadre étatique et de toute organisation supranationale. Ils sont pour l'essentiel sous le contrôle de commerçants arabes de toutes nationalités. Ils traduisent, dans le cadre d'une économie majoritairement informelle, l'insertion d'échanges de tradition ancienne dans une économie moderne plus large et plus diversifiée. Il convient de signaler une dernière voie d'échanges qui, pour se faire par la voie aérienne et plutôt dans le sens ouest/est, n'en contribue pas moins un élément d'importance croissante dans les relations avec les pays arabes : la voie reliant l'Afrique occidentale aux rives de la Mer Rouge et à l'Arabie.

Le regain d'influence des pays arabo-musulmans en Afrique de l'Ouest correspond en partie au désengagement des Occidentaux. Il traduit également le désir de ces pays d'accroître leur influence, en particulier, mais pas seulement, dans le domaine religieux et culturel.

Jean-Claude Penrad, maître de conférence à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales présente un panorama très différent de celui qui vient d'être présenté pour l'Afrique de l'Ouest. L'Islam a en effet, en Afrique orientale, une longue histoire et une implantation qui ont suivi d'autres logiques.

Il est arrivé en suivant des voies et des activités commerciales, transocéaniques, à travers l'Océan Indien, à partir essentiellement de la péninsule arabique et du sous-continent indien. Pendant des siècles, il a été le fait d'individus ou de petites communautés implantés dans des comptoirs. Avant le 19ème siècle, il n'a donné lieu à aucun prosélytisme, il est resté un Islam de proximité, porté par des Ismaëliens au tout début, selon certains témoignages portugais, aussi par des Yéménites. En fait, il y a eu des vagues d'arrivées successives, liées aux événements politiques de la péninsule arabique.

Un Islam ancien mais localisé et très lié à des vagues successives de populations réduites, installées dans des comptoirs, représentant la plupart des tendances ou écoles de l'Islam, en raison même de la diversité de leurs origines et des causes politiques de leur départ du pays d'origine.

Avec l'arrivée des Européens et des Américains au 19ème siècle, la traite des esclaves est interrompue et on assiste à un double mouvement. D'une part, le sultan de Zanzibar va vouloir pénétrer le continent. Bien qu'Ibadite, il fera appel pour le seconder à des confréries sunnites, issues de la Quadriya : les relais commerciaux établis sur le continent deviennent aussi des relais des confréries, et les populations locales s'y agrègent. On assiste, à partir du milieu du 19ème siècle, à une expansion rapide de l'Islam, jusqu'en Zambie et au Shaba. La confrérie est très attirante, car elle est tolérante et laisse une grande capacité de choix. Le même mécanisme s'est déroulé dans l'Océan Indien occidental, aux Comores et à Madagascar.

D'autre part, le deuxième mouvement qui marque cette période est l'appel fait par le sultan aux "Indo-Pakistanais" (le terme n'est évidemment pas celui de l'époque), hindous, chrétiens mais aussi ismaëliens. Il en résulte qu'aujourd'hui, les communautés musulmanes participent de la même histoire, mais proviennent de toutes les catégories de l'Islam : sunnites, ibadites, chiites (ceux-ci pour l'essentiel Indo-Pakistanais). Quelques convertis récents se rattachent au chiisme, et sont issus d'associations missionnaires également récentes.

Un Islam qui s'est rapidement développé en milieu africain à partir du milieu du 19ème siècle, à partir de l'action de confréries sunnites, et aujourd'hui porteur de la variété issue des l'histoire. Un Islam qui n'est pas isolé du monde musulman.

Il y a donc depuis longtemps des relations étroites et permanentes avec Le Caire et le Proche-Orient, avec les milieux chiites et ismaëlites du Golfe (Iran) et surtout du sous-continent indien. Plus récemment, et surtout depuis 1973, on voit se mettre en place des courants wahabbites très intransigeants, qui exigent, contrairement aux autres courants, l'abandon des pratiques confrériques. Depuis 1995, constatant les réactions de défense et de défiance des fidèles des confréries, il se dessine un changement de stratégie, et des tentatives d'entrer dans ces confréries pour les faire évoluer de l'intérieur.

Les réseaux commerciaux anciens subsistent, quant à eux. Mais l'Islam qu'ils véhiculent a été marginalisé en raison de leur refus de l'éducation de type occidental, marginalisé en particulier dans les formes modernes de l'économie et de l'administration par les chrétiens.

 

Le débat

On peut classer les questions et commentaires des participants en quelques groupes relativement homogènes : des questions factuelles sur le mouridisme et son positionnement politique au Sénégal, sur la situation dans le nord du Nigeria - des questions ou commentaires à caractère plus général sur la notion de confrérie - des questions ou commentaires sur le rôle de certains pays arabes vis-à-vis de l'Afrique au Sud du Sahara - des questions ou commentaires sur l'éducation coranique.

Jean Copans, en réponse à la question de savoir quelles sont les relations et influences réciproques entre le Président Wade et la confrérie mouride, estime que le parcours politique du président, et ce dans la longue durée, n'a jamais fait porter l'accent sur son appartenance.

Certes, cette appartenance a forcément joué un rôle lors des élections, cela n'a pas été un élément déterminant de la campagne.

Il rappelle qu'Abdoulaye Wade, alors professeur d'université, avait écrit dans les années soixante un article aujourd'hui comme à l'époque assez peu remarqué, mais qui concluait à la faible influence des confréries sur la vie politique, opinion que partage Jean Schmitz.

Concernant les universités islamiques et la Chari'a dans le nord du Nigeria, Jean Schmitz ne peut que livrer des impressions, et non une analyse ou une information étayée. Selon lui, l'islamisation des universités se traduit par une catastrophe académique.

Une participante, se réclamant de ses attaches personnelles avec une confrérie musulmane, s'interroge particulièrement sur la place des confréries dans le conflit israëlo-arabe, qu'elle semble estimer importante.

Un autre intervenant relève qu'en effet, on en a peu parlé, et que plus généralement les premiers concernés mettent peu en avant leur appartenance à une confrérie. Est-ce à dire que le phénomène confrérique a été surévalué ?

Jean Schmitz confirme que sociologiquement, il y a de nombreuses définitions possibles de la confrérie, et que l'importance qu'on lui accorde dépend de celle que l'on retient ou privilégie. Par exemple, la grande force de la confrérie mouride (mais il est difficile de confirmer cette opinion par une véritable enquête) réside notamment dans le type de mariage qu'il a favorisé, qui crée des relations familiales extrêmement solides entre les élites dirigeantes des Mourides, y compris dans des milieux non religieux, dans le pays comme dans la diaspora. Si l'on donne une certaine importance à ce critère, il est clair que l'on doit considérer que le phénomène confrérique joue un grand rôle. En effet, l'une des bonnes façons de s'assurer la loyauté des gens, c'est de retarder l'âge au mariage et de s'assurer que celui-ci viendra en reconnaissance des services rendus et de la place prise par le fidèle dans sa confrérie, et qu'il le liera à d'autres membres influents.

Jean Copans précise qu'il ne faut pas concevoir les confréries comme des systèmes monolithiques à direction centralisée. Il y a en permanence des recompositions, des ajustements de réseaux...

Le poids de l'appui des pays arabes remonte à une étroite et ancienne liaison entre l'Islam et le commerce. Les commerçants arabes se sont identifiés à l'Islam en affirmation de leur identité dans des milieux où ils étaient étrangers.

Il existe d'autre part une longue tradition, voire une obligation, de réinvestir une partie des bénéfices du commerce dans des œuvres parrainées par la religion : écoles coraniques, mosquées, etc. Il n'est donc pas étonnant que les pays ou les groupes importants financent de telles œuvres, notamment en Afrique subsaharienne. Cela s'accompagne forcément de visées prosélytes, mais l'on constate que celles-ci sont loin d'atteindre leurs objectifs.

D'autre part, les "réformateurs" locaux, formés dans les pays arabes et convaincus des nécessités de la réforme, une fois de retour et réinsérés dans leur milieu, surtout lorsqu'à leur tour ils deviennent des notables, se réadaptent le plus souvent au phénomène confrérique.

Quant aux écoles coraniques, on y trouve de tout, depuis le plus "basique" jusqu'au plus sérieux. Mais en fait, cela ne va jamais très loin sur le plan technique et sur le plan des résultats Cependant, l'école coranique se substitue parfois à l'État lorsque celui-ci est défaillant, comme en Tanzanie.

Jean Nemo


Retour au Sahel

J'ai parcouru l'Afrique pendant de longues années au titre de mes fonctions au Ministère de la Coopération, notamment comme conseiller pour les questions économiques au Cabinet du Ministre. Bien sûr, je me suis efforcé de suivre l'évolution de ces pays au travers de relations personnelles avec des amis africains et de diverses publications mais je n'étais pas revenu sur le terrain depuis un quart de siècle. Je livre ici quelques impressions recueillies après un voyage par la route de Bamako à Ouagadougou organisé par S.O.S. Sahel, association humanitaire1 active depuis une vingtaine d'années. (Extraits)

Le plus frappant est l'énorme extension des capitales (Bamako et Ouagadougou) qui se sont développées bien plus rapidement que la population dans son ensemble. A Bamako, toute la zone entre la ville et l'aéroport, autrefois inhabitée, est couverte de cases et de petits commerces. Un deuxième pont, offert par le roi Fahd d'Arabie, permet d'éviter trop d'encombrements en direction de ces nouveaux quartiers.

Autre changement vite perceptible, l'apparition de productions locales nombreuses et variées : biscuits secs à la banane, tissus de toutes sortes, artisanat plus diversifié.

L'équipement hôtelier s'est également amélioré de façon spectaculaire. Alors que Bamako ne disposait guère que de l'Hôtel de l'Amitié, grande bâtisse sans caractère défigurant le site de la ville, on trouve aujourd'hui une série d'établissements diversifiés, le plus réussi ayant été construit par un footballeur malien rentré au pays fortune faite. Les villes de l'intérieur sont aussi bien mieux équipées. Elles se sont aussi étendues, mais dans des proportions bien moindres.

Quant à la "brousse", la vie au village ne s'est vraiment améliorée que là où des ONG ont pu apporter des investissements, certes modestes mais hors d'accès pour les ressources de la population.

Quelques anecdotes qui apportent un peu de concret à ces considérations :

- A Ségou, un natif de la ville travaille comme astrophysicien à la NASA. Il revient périodiquement chez lui et souhaite y prendre sa retraite. Il s'y fait construire une maison sans luxe tapageur.

- Un enterrement dans un village dogon est l'occasion d'une fête spectaculaire avec fantasia ; les vieux fusils de traite se bourrent avec une baguette comme sous Napoléon et l'amorce est allumée grâce à un silex. Au milieu du vacarme un respectable octogénaire me dit à l'oreille : "cela a de la gueule, hein !". C'est un ancien soldat de l'armée française qui a fait l'Indochine et coule désormais des jours heureux dans son village, vivant relativement grassement de sa modeste pension.

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- Les villages qui ont bénéficié de l'appui de SOS Sahel montrent une reconnaissance émouvante au passage de notre groupe ; c'est l'occasion de réceptions touchantes où les responsables exposent leurs projets et leurs réalisations (irrigation, plantations vivrières, dispensaires, centre d'aide aux mères et d'alphabétisation etc.). Les besoins les plus souvent évoqués concernent la santé. La qualité humaine des responsables, hommes ou femmes, est impressionnante de dignité, sans la moindre tendance à la revendication.

Les chefs de village sont des enfants du pays qui ont fait souvent d'excellentes études supérieures dans la capitale, comme ce haut fonctionnaire de l'Education Nationale du Burkina qui gère son village de Sao en y passant tout son temps libre. Ses administrés sont heureux d'être aidés mais comptent d'abord sur eux-mêmes.

Si l'on peut formuler brièvement le résultat de ces impressions et contacts multiples, le paysage semble très contrasté entre la "brousse" et les villes :

L'évolution des villages paraît assez satisfaisante en ce sens qu'elle ne s'accompagne pas d'excessive déculturation.

Les valeurs traditionnelles africaines se sont heureusement maintenues. Ainsi, les enfants et les vieillards sont toujours pris en charge par la collectivité et la solidarité est profonde, non seulement au sein d'une même famille mais au sein du village.

Cependant une véritable révolution est en cours par la généralisation de l'instruction, en particulier des femmes. La population est consciente des progrès qu'elle doit accomplir et des moyens à mettre en place pour y parvenir. Peut-être à cause de la proportion de jeunes, on ressent partout un grand dynamisme et une volonté de progresser grâce à la solidarité de tous. Les femmes jouent un rôle absolument déterminant dans cette révolution tranquille.

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Dans les grandes villes, on voit se développer toutes sortes d'activités qui relèvent de la débrouillardise et constituent la fameuse économie informelle, finalement grande créatrice d'emplois et de richesses (relatives).

Sur le plan politique, les Africains, après avoir expérimenté les diverses recettes proposées par l'Est et l'Ouest à l'époque de la guerre froide, semblent revenir à l'idée qu'il leur appartient de trouver eux-mêmes leur modèle de développement. Une longue route reste à parcourir mais cela laisse bien augurer d'un avenir jusque là considéré comme fort sombre.

Michel Malherbe2

1. SOS Sahel International France, Association régie par la loi de 1901, 94 rue Saint Lazare 75442 Paris Cedex 09.

2. Auteur des Cultures de l'humanité (éditions du Rocher, 2000).


L'image de l'Afrique
Février 2001

On évoquera de nouveau ce mois-ci The Economist, car cette revue a consacré à l'Afrique la couverture et l'éditorial de son numéro daté 24 février, en lui donnant comme titre : L'insaisissable renaissance de l'Afrique ? faisant ainsi allusion au plan, ou plutôt à l'esquisse de plan pour la renaissance du continent, récemment présenté par le président sud-africain Thabo Mbeki et quelques autres chefs d'état africains.

The Economist juge positive cette initiative puisqu'il écrit que les efforts de M. Mbeki méritent d'être soutenus par les autres continents.

Il ne renonce quand même pas à l'afro-pessimisme habituel, car il affirme que les sceptiques seront convaincus que l'Afrique est sur la bonne voie seulement le jour où ils auront la preuve que les gouvernants africains ne considèrent plus leur Etat comme leur propriété personnelle, qu'ils s'engagent vraiment à gérer honnêtement les affaires publiques, à permettre des élections libres, à tolérer des opposants et à respecter la loi, ce qui, ajoute-t-il, est encore bien rarement le cas.

Le même numéro contient une longue et intéressante étude consacrée à l'Afrique du Sud. Elle souligne combien les Cassandre qui prédisaient une catastrophe après la fin de l'apartheid se sont trompés, et elle met bien en valeur les aspects très positifs de l'évolution de ce pays, mais aussi les côtés décevants de la politique de M. Mbeki.

Elle souligne aussi qu'une catastrophe se profile à l'horizon, une catastrophe qui n'est pas celle autrefois annoncée, mais celle due à la fantastique extension du sida dans cette région.

L'Afrique occupe décidément ces temps-ci une place inhabituelle dans cette revue, car ce même numéro contient encore un article consacré à M. Mugabe, président du Zimbabwe. Un article très sévère sur la politique menée par ce leader qualifié de "Mussolini de l'Afrique" et qui conclut en disant : "quelque chose d'inquiétant, quelque chose qui ressemble à un fascisme africain, est en train de prendre forme"

Dans l'ensemble, on peut dire que la revue présente une vue assez réaliste de l'Afrique actuelle.

Le Plan pour la renaissance de l'Afrique a été jugé positif aussi par deux puissants personnages qui, pour la première fois, viennent de parcourir ensemble le continent africain. Il s'agit de James Wolfensohn, président de la Banque mondiale, et de Horst Köhler, directeur du FMI. Cette tournée, qui leur a donné l'occasion de rencontrer 22 chefs d'Etat africains, est d'autant plus une première que, contrairement à de vieilles habitudes, ils ne sont pas allés donner des leçons aux Africains mais les écouter.

Il ne suffit certainement pas d'écouter les Africains pour les aider efficacement à résoudre leurs problèmes.

Certains se souviendront de la "conditionnalité inversée" qui fut dans les années 80 un des thèmes de l'aide européenne aux pays associés d'Afrique : c'était aux Africains de choisir leurs priorités et l'Europe les aiderait à les mettre en œuvre.

On ne se souvient pas que cette politique ait rencontré des succès spectaculaires. Mais, on mesure le chemin parcouru depuis le temps des programmes d'ajustement structurel triomphants : les Africains sont désormais considérés comme ayant quelque chose à dire sur leur futur !

Les deux pèlerins se sont beaucoup félicités de ce qu'ils ont appris des Africains au cours de leur voyage et la presse, surtout anglo-saxonne, a largement fait écho à leurs réactions. Satisfaction diplomatique ou réelle ? Ils ont trouvé, ont-ils dit, un état d'esprit nouveau de la part des leaders du continent. Ceux-ci, d'après eux, seraient désormais beaucoup moins portés à faire porter la responsabilité de la situation du continent sur d'autres qu'eux-mêmes et conscients qu'il leur revient de prendre leurs affaires en main.

Les conditions préalables à la renaissance de l'Afrique ne sont peut-être pas encore réunies, mais il est clair que beaucoup d'observateurs considèrent que les données changent et que l'afro-pessimisme est en recul. Recul durable ?

C'est aux Africains d'apporter la réponse.

Jacques Giri


Sur les chemins de la connaissance de l'Afrique avec la Fondation Dapper

Pour ceux qui étaient habitués à se rendre dans un hôtel particulier précédé d'un charmant jardin, situé dans l'avenue Victor Hugo à Paris, il peut y avoir une certaine nostalgie devant la création d'un Musée Dapper1 aux vastes proportions de 2 000 m2. Il faut abandonner sa nostalgie à la porte car c'est maintenant un Musée dynamique qui nous est offert. Il comporte toutes sortes d'aspect, y compris ceux d'une Afrique contemporaine.

Court historique de la Fondation Dapper

Rappelons brièvement les étapes de la Fondation Dapper. Elle a été crée en 1983 à Amsterdam par Michel Leveau industriel et conseiller de gouvernements africains pour aider à la connaissance et à la préservation des patrimoines de l'Afrique subsaharienne en attribuant des bourses d'études et de recherche dans les domaines de l'histoire et de l'ethnologie ainsi qu'une aide aux publications. Une association, loi de 19013 a été créée à Paris en 1984 par Michel Leveau et Christiane Falgayrette-Leveau. Elle a pour but de soutenir tout particulièrement les activités du musée. Le musée lui-même s'est ouvert en 1986 et il a accueilli deux expositions par an. Il s'est adjoint une bibliothèque d'ouvrages anciens et de livres d'art. Les expositions réunissent des œuvres sélectionnées dans les musées du monde entier et dans des collections privées. Les ouvrages accompagnant les expositions sont presque toujours collectifs et pluridisciplinaires, cherchant à fournir des approches complémentaires aux œuvres d'art.

En l'an 2000, le Musée Dapper ouvre ses portes

On ne peut dire qu'il s'agisse d'un tournant, mais d'un élargissement de ses activités.. Le Musée Dapper est devenu un espace culturel avec, outre les salles d'exposition sur lesquelles nous allons revenir, une salle de spectacles comportant 190 places, une librairie, un café. Il est souhaité désormais que l'on ne retienne pas que l'aspect visuel des œuvres présentées mais que l'on participe aussi à l'expression des musiques, des danses, et à des conférences. C'est un lieu qui englobe non seulement le passé, mais aussi le présent et la dynamique de ce présent, présentant une Afrique avec ses racines toujours si mal connues du grand public, ainsi qu'un présent, autre que celui des catastrophes occupant le devant de la scène, et, par conséquent, un avenir.

Exposition : Arts d'Afrique

Cette exposition4 qui réunit 150 œuvres remarquables provenant de musées et de collections privées est construite suivant deux axes ; un axe chronologique et un axe des savoirs.

On peut dire axe chronologique car elle renoue avec l'histoire très ancienne, grâce à la présence d'objets témoins issus de civilisations insuffisamment connues, par exemple des arts de cour de royaumes disparus, ou qui ont traversé les siècles (terres cuites sao ou bronzes de l'ancien royaume du Bénin, ce ne sont que deux exemples).

On peut aussi parler d' "axe des savoirs" qui se sont transmis au fil des générations et font réfléchir à la place de l'individu dans le groupe et dans son environnement. On peut citer l'initiation au cours de laquelle les masques, les statuettes jouent un grand rôle, l'intronisation d'un roi ou un acte de justice, le culte des ancêtres, les cultes de guérison. Ce qu'il faut voir, c'est qu'à travers chaque œuvre, chaque objet, apparaît le monde de l'invisible. La présentation et l'éclairage sont remarquables avec d'excellents cartels historiques et anthropologique et l'indication très lisible de la provenance des œuvres5.

Le livre de l'exposition : Arts d'Afrique, présenté par Marianne Cornevin, est lui aussi d'une très grande qualité, tant par les textes que par les illustrations. Autour de l'exposition sont organisées des conférences et des débats avec des spécialistes.

Les Editions Dapper

Depuis 1986, ces éditions ont eu pour but de faire connaître les patrimoines de l'Afrique subsaharienne. Dans les nouvelles collections, les projets s'emploient à faire tomber les barrières s'opposant à la reconnaissance de l'Afrique. Citons la collection Dapper littérature et la collection Dapper jeunesse.

Il appartenait tout particulièrement à la Cade de saluer ce bel élargissement de perspectives du Musée Dapper.

Denyse de Saivre

 

1. La Fondation a pris le nom d'Olfert Dapper qui naquit à Amsterdam vers 1635. Il fit des études à l'Université d'Utrecht et son portrait, est celui d'un humaniste qui a publié une description historique d'Amsterdam puis en 1665 une traduction en Néerlandais des œuvres d'Hérodote. Bien que n'ayant jamais quitté Amsterdam, il entreprit des recherches géographiques sur l'Afrique, la Chine, la Perse, l'Arabie. Son ouvrage le plus connu est la "Description de l'Afrique"(1668), pour lequel il a consulté pendant trois ans, un nombre important d'ouvrages d'histoire, de géographie et des récits de voyage desquels il tire des synthèses très intéressantes. La traduction française est publiée en 1686. Il n'a en aucun cas rédigé un ouvrage de curiosité exotique, mais une œuvre interdisciplinaire associant géographie, économie, politique, médecine et étude de mœurs.

2. Musée Dapper,35 rue Paul Valéry, 75016 Paris.

3. 50 Avenue Victor Hugo,75016 Paris.

4. Exposition Arts d'Afrique, 1er Décembre 2OOO-30 Juin 2001.

5. Les prochaines expositions confronteront l'Art africain avec celui des diasporas africaines disséminées dans le monde.


La page économique

L'an dernier, on s'est beaucoup interrogé au sud du Sahara, en Europe, dans les instances internationales, sur la place potentielle du continent noir dans la mondialisation. Cette année, commencent à se dessiner les modalités de son accès à l'économie mondiale, telle qu'elle est façonnée par l'Organisation Mondiale du commerce (OMC).

Tout d'abord, les patrons des trois principales instances économiques et financières à vocation universelle, l'OMC, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International (FMI) ont, pour la première fois, rencontré sur place tous les dirigeants africains.

En novembre dernier à Libreville pour l'OMC, en février 2001 à Bamako, puis à Dar-es-Salam pour la Banque Mondiale et le FMI. De ces réunions solennelles mais non décisionnelles, est semble-t'il ressorti une prise de conscience réciproque de ce que, fondamentalement, chacun demande, voire, exige de l'autre : la flexibilité dans les délais d'accès à l'OMC et dans les règles qui lui seront appliquées, pour l'Afrique : la bonne gouvernance, notamment économique, pour les Organisations Internationales, Union Européennes (UE) comprise.

A marches forcées

Dans les intentions et dans les calendriers de travail, on s'achemine, à marches forcées, vers une réponse à ces exigences.

Sur le continent, les ministères des mines, du commerce, des affaires étrangères, des finances, de la culture, de la jeunesse ont d'ores et déjà programmé des rencontres échelonnées de février à décembre. Un forum du secteur privé ACP (Etats d'Afrique, Caraïbes, Pacifique) aura lieu en mai.

Le même mois, à Bruxelles, se réunira le Conseil des ministres UE/ACP. Il devrait préparer le sommet de l'OMC prévu, sous réserve de confirmation, au Quatar, loin des foules de Seattle. De son côté, l'assemblée parlementaire UE/ACP, qui tient à être consultée et à faire entendre sa voix, celle de la société civile qu'elle veut représenter, tiendra deux sessions : en mars à Libreville, en octobre à Bruxelles.

Enfin, les responsables des huit organisations régionales existantes du Sud du Sahara se retrouveront à Bruxelles en mai aussi. Elles devraient jouer un rôle essentiel comme support des accords de partenariat économique par région (AFER), à négocier à partir de 2002 pour accéder à l'OMC.

Or tous ces contacts vont se dérouler sur fond de changements profonds dans les relations eurafricaines.

Clivage et dilution

En effet, la cohésion des ACP risque d'être mise à mal par la proposition élaborée en septembre et officialisée depuis par le commissaire au commerce. Pascal Lamy, dite "tout sauf les armes". Elle ouvre un accès en franchise de droits de douane quasi illimité aux produits des PMA (Pays les Moins Avancés) dans tous les autres pays, au Nord comme au Sud. Ici en Afrique, les Etats ACP mais non PMA, par définition les plus importants, ne sont pas prêts à une telle ouverture, ni à subir une distorsion de concurrence sur les marchés extérieures : donc problèmes, déjà reconnus pour certains produits sensibles : riz, sucre, banane.

En outre, et plus fondamentalement, le poids des ACP en tant qu'entité privilégiée et des actuelles organisations régionales créées en son sein sont directement visées, dans les faits, et comme conséquence indirecte des profondes réformes mises en route par l'Union Européenne.

La direction du développement, la fameuse DG8, sans doute tentaculaire et ghettoïsante pour les ACP, est démantelée. Elle a déjà perdu la moitié de son personnel et trois de ses compétences. Le commerce est passé sous l'autorité de Pascal Lamy, les affaires politiques sous celle de Paul Nielsen, commissaire au développement. Certaines attributions administratives (gestion des structures opérationnelles et identification des projets) sont transférées à l'Office central de gestion de l'aide extérieure, Europ Aid.

Opérationnelle depuis le 1er janvier 2001, cette structure disposera d'un budget de 8,5 milliards d'euros annuels pour un champ d'action planétaire : les trois continents du Sud et l'Europe de l'Est. A Bruxelles on fait la même réforme des structures de la coopération qu'à Paris.

Cette dilution de sa spécificité peut être bénéfique à l'Afrique, si elle réussit la transition de continent marginal à continent partenaire.

Robert Ginesy

NDLR : L'essentiel des informations reprises dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire Marchés Tropicaux et Méditerranéens.


Le baromètre de la CADE Février 2001

Union africaine
La formule n'est pas nouvelle, mais l'actualité africaine du mois de février, qui confirme les progrès réalisés dans la régions des Grands Lacs et la démobilisation des combattants dans la corne de l'Afrique, l'a ravivée. En Libye, le sommet de Syrte dont elle faisait l'objet a réuni les chefs des états membres de l'OUA…

Les dividendes de la paix
(Le Monde, 22/02)
L'armée éthiopienne achève de quitter le Sud de l'Erythrée observe La Croix (22/02). Ce mouvement de troupes devrait être relayé par "la Banque Mondiale, qui a prévu notamment de financer la démobilisation des militaires et leur réinsertion en Ethiopie" (Le Monde, 22/02).

La guerre, relève le quotidien, a également conduit le pays à diversifier ses corridors commerciaux ; outre celui de Djibouti qui a beaucoup fonctionné pendant la guerre, l'Ethiopie s'est rapproché du Kenya, du Somaliland et du Soudan qui lui offriraient autant de débouchés maritimes. En conclusion, constate le supplément économique du Monde, "l'Ethiopie et l'Erythrée commencent à percevoir les dividendes de la paix".

La démobilisation est une réalité également au Sud-Soudan où "2600 enfants-soldats, transportés par un pont aérien de l'ONU" ont été écartés des zones de combat (Herald Tribune, 28/02) grâce à un commandant de l'armée de libération du Sud-Soudan qui avait promis de démobiliser les mineurs.

En Ouganda, le président Museveni en fait autant ; c'est ainsi que "des contingents de jeunes combattants ont été remis à l'Unicef" explique Le Figaro (06/03) même si, nuance le quotidien, les circonstances l'imposent : le chef de l'état, en campagne pour sa réélection, "multiplie [en effet] les gages de bonne volonté à l'égard des Occidentaux"…

Le président ougandais a en outre commencé à retirer ses troupes de la République Démocratique du Congo : "L'Ouganda joue la carte de la paix en RDC" commente La Croix (02/03) suivie en cela par Libération qui annonce par ailleurs "le retrait" du Rwanda : cela pourrait faire date dans cette "première guerre africaine" ajoute le quotidien. Pour le Hérald Tribune, "le retrait du Rwanda et de l'Ouganda contraint les alliés du régime de Kinshasa - Angola, Zimbabwe, Namibie- à envisager eux-mêmes de se retirer"…

Nouvel élan
(Les Echos, 23/02)
Pour une partie de la presse, ces événements tiennent à la personnalité du nouveau chef d'état congolais : selon La Croix (20/02), "J. Kabila a su créer une image de réformateur et de pacifiste". J. Kabila "débloque le processus de paix" titre Les Echos (23/02) ; "il donne, [poursuit le quotidien], un nouvel élan aux accords de Lusaka"; et de conclure : "si les jeunes sont l'avenir de l'Afrique, il en est la plus éclatante illustration"…

Le New York Times, plus rétrospectif, regrette qu'au moment de la chute de Mobutu, la Maison Blanche ait donné le feu vert à l'Ouganda et au Rwanda pour qu'ils prêtent main forte à Kabila au lieu de choisir celui auquel les règles de la démocratie conféraient la plus grande légitimité ; et pour le journal, cet homme, c'était E. Tshisekedi. "les premiers pas sur la scène internationale" de J. Kabila (Le Figaro, 01/02) n'ont, quoiqu'il en soi, et quels qu'aient été les motifs, laissé personne indifférent.

Sondages
(Daily Nation, Kenya)
Plusieurs campagnes sont en cours ou en préparation sur le continent : nous retiendrons en particulier les législatives au Sénégal sur fond de grève estudiantine (01/02), les élections municipales en Côte d'Ivoire et les élections présidentielles au Kenya (05/03).

Ces dernières ont été précédées d'un sondage commandé par l'un des principaux quotidiens de Nairobi, le Daily Nation : la pratique est assez peu répandue pour que l'on s'attache aux vertus que lui attribue l'éditorialiste du périodique : "les sondages d'opinion sont bons pour tout le monde : ils aident le public à y voir clair entre les candidats et contribuent à réduire la violence électorale". Selon le Nation toujours, "le président Moi aborde la question de sa propre succession dans des entretiens avec les élus et chefs traditionnels des provinces" ; "Voilà, acquiesce le journal, notre chance de placer les tribus là où elles doivent être"…

Enfin, au Nigéria, nous observons, avec le Herald Tribune qui qualifie la presse locale de "triomphante", la parution de plusieurs nouveaux quotidiens depuis 2000 quand bien même leur tirage n'est pas encore en rapport avec la population du pays…

Nicolas Fontang


En Bref

A la CADE
Nathalie Bourges qui assurait le secrétariat de la CADE depuis le 14 mars 2000 vient de nous quitter pour prendre un congé de maternité. Elle est remplacée par Estelle Lebouille.

Chez nos partenaires
Plusieurs centaines de personnes ont défilé, le samedi 24 février, de la place Sainte Geneviève jusqu'au Palais de justice, place Dauphine, pour le respect de la liberté d'expression et la transparence des relations financières entre la France et les pays africains. Cette manifestation à laquelle a pris part Michel Levallois était organisée par un collectif d'association groupées autour de Survie pour soutenir F.X. Verschave poursuivi pour "délit d'outrage à chef d'État étranger", à la suite de la publication de Noir silence : Qui arrêtera la Françafrique ?

Le CCFD a 40 ans
Le CCFD a lancé sa campagne de carème pour l'augmentation de l'APD et pour la paix. L'affiche fait choc : en surimpression sur la photo d'un soldat portant une mitrailleuse et bardé de cartouchières pleines, on peut lire : "en 2000 on lui a versé 34 milliards pour l'aider à vivre et on lui a vendu 45 milliards pour l'aider à mourir."

Afrique contemporaine vient de sortir un dossier spécial sur Culture et Société . On y trouve, en particulier, un récit passionnant de Jean Rouch, recueilli par François Gaulme, sur la découverte du cinéma et de l'Afrique par cet ancien élève de l'École nationale des Ponts et Chaussées qui allait devenir le premier cinéaste anthropologue africaniste français. "À l'époque où je suis arrivé en Afrique, en 1941, dans ce qui était alors la colonie du Niger, il n'y avait pas d'autos. On n'y circulait plus qu'à vélo ou en camions à gazogène. Ceci sera donc un vélo-portrait, plus qu'un autoportrait... Tout commence en 1939 avec la guerre".
Lire aussi les contributions de François Gaulme et de Claude Hélène Perrot sur la crise de la Côte d'ivoire, ainsi qu'une réflexion approfondie de Jacques Binet sur les "Arts premiers" au Louvre.
Afrique Contemporaine n° 196 octobre-décembre 2000, la Documentation française.

L'Afrique aux Galeries Lafayettes
Sur le thème de l'Afrique au fil des fleuves, ce grand magasin parisien accueille du 22 février au 24 mars une très importante exposition- vente d'articles africains. La créativité et la qualité artistique sont la dominante des objets présentés, qu'il s'agisse d'ameublement, de décoration, de jouets, d'habillement. Un musée dans l'exposition consacré à "l'idéal féminin dans l'art africain" permet de confronter de fort belles pièces aux créations artisanales modernes.

Le centre européen des fondations a décidé de donner la priorité à l'Afrique subsaharienne pour la décennie 200-2010.
Centre européen des fondations, rue de la Concorde, 51. B-1550 Bruxelles.
Tél : 32-2 512 89 38
Fax : 32-2 512 32 65


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