
N°44 - Avril 2001
Le minuscule coq gaulois poursuivi par la masse imposante de l'éléphant africain court mettre à l'abri ses valises tricolores. Telle est l'image que Jeune Afrique1 propose à ses lecteurs en ouverture de son enquête sur la nouvelle politique africaine de la France : "La France lâche l'Afrique". François Soudan explique que la politique africaine de Paris se décide désormais à Washington et à Bruxelles. Des tableaux montrent la "dégringolade" de l'aide française qui est tombée de 19 milliards de dollars en 1992 à 12 milliards en 1999. Dans son "ce que je crois", Béchir ben Yahmed rappelle l'évolution qui s'est produite depuis la période Foccart, "exécutant admirable d'une stratégie... destinée à garder le plus longtemps l'Afrique (noire) dans l'orbite de la France". Albert Bourgi note le recul de l'ex-métropole auprès des décideurs politiques et de l'imaginaire collectif africain et Samy Ghorbal qualifie de "cours d'afroscepticisme" la diplomatie enseignée à Sciences Po...
Et si dans ce constat du changement
de notre politique africaine, il y avait plus à se
réjouir qu'à se lamenter ? Car, enfin, que
lâche-t-on, sinon une certaine politique qui avait pour premier
objectif d'assurer à notre pays le rang international auquel
ses capacités de puissance moyenne ne lui permettaient plus de
prétendre, de maintenir à l'abri de la zone franc des
chasses gardées pour nos entreprises. Cette politique qui
connaissait trop bien les Chefs d'État, et qui a longtemps
ignoré les aspirations des populations à la
démocratie, a donné la FrançAfrique. Que, le
même mois, paraisse le dernier tome des mémoires de
Jacques Foccart et soit jugée la plainte portée par
trois Chefs d'État africains contre celui qui dénonce
depuis des années leurs liaisons mafieuses avec certains
réseaux français, montre bien qu'il était temps
que la France abandonne une certaine façon de "tenir"
l'Afrique.
Il est temps que nous fassions notre deuil de l'Afrique de nos
rêves et de nos illusions. Sous la poussée d'une
démographie encore extraordinairement dynamique et d'une
urbanisation explosive, cette Afrique n'est plus.
Elle est en train de se débarrasser de son statut de
postcolonie, de vouloir exister par elle-même et pour
elle-même. Cela ne signifie pas nécessairement repli sur
soi et fermeture à l'extérieur. Mais cela implique que
les Africains reprennent l'initiative dans tous les domaines pour
construire l'État et la démocratie, pour mettre
l'économie au service du plus grand nombre, pour inventer une
société moderne.
Reste la question de l'aide au développement. N'est-elle plus
nécessaire ? Si, bien sûr. Mais ce n'est pas seulement
en dénonçant l'égoïsme et l'afropessimisme
que les Français retrouveront le chemin de la
solidarité internationale : la vitalité des
coopérations décentralisées et des ONG prouve
que ce n'est pas le principe de l'aide qui est en cause, mais ses
modalités. Elle devra prendre de nouvelles formes et de
nouvelles orientations. Elle devra, surtout, s'appuyer sur une autre
vision de l'Afrique et des Africains, en rupture radicale avec la
vision "post", voire "néo" coloniale qu'elle a
utilisée et entretenue depuis les indépendances. Les
Français continueront à s'intéresser à
l'Afrique pour peu qu'ils soient convaincus que ce continent est le
chantier du troisième millénaire et non un continent en
perdition.
Car s'il est temps de lâcher des illusions, il ne faut jamais
lâcher un ami.
Michel Levallois
1. Jeune Afrique n°2098 du 27 mars 2001.
Compte-rendu de la rencontre-débat du 28 mars 2001
Troisième et
dernière des trois rencontres-débats de la CADE
consacrées à la place des religions dans l'Afrique
d'aujourd'hui, la réunion du 28 mars a été
consacrée aux religions "africaines". Il s'agit de religions
qui sont nées en Afrique au sud du Sahara, ce qui les
différencie de l'animisme traditionnel et des religions
d'importation que sont les religions chrétiennes et l'Islam.
Ces religions syncrétiques et prophétiques n'ont
cessé de naître et de se développer dès la
période coloniale comme des réponses apportées
par les sociétés africaines aux agressions et aux
défis de la colonisation et de la modernité. Elles
jouent aujourd'hui un rôle important dans tous les secteurs de
la vie privée et publique des Africains, en parallèle
et en compétition avec les pouvoirs sorciers auxquels le
numéro 79 de la revue Politique africaine
d'octobre est consacré.
Trois chercheurs et universitaires ont bien voulu faire partager
à la CADE leur connaissance des mouvements religieux auxquels
ils ont consacré leurs travaux : le matswanisme, le harrisme
et les religions afro-chrétiennes.
Pour la clarté du compte-rendu, nous avons regroupé les
exposés ainsi que les questions et les réponses du
débat correspondant à chacun de ces
mouvements.
Le Matswanisme
Abel Kouvouama est maître de conférence associé à l'Université de Picardie et vient de soutenir sa thèse de doctorat d'Etat sur le Matswanisme du Congo-Brazza. Ce mouvement offre la particularité d'être né à Brazzaville en 1945, après la mort de son fondateur en 1942, à Paris où il avait été exilé par l'autorité coloniale.
D'abord mouvement associatif né pendant la fin de la période coloniale, le matswanisme est devenu un mouvement religieux après la mort de son fondateur.
Ce mouvement avait débuté en France, en 1926, dans la légalité, à partir d'une association amicale des originaires de l'Afrique équatoriale dont le but était de "secourir les Noirs libérés du service militaire en France". À l'origine, Matswa n'apportait pas de message religieux et ne prétendait pas avoir reçu une mission divine. Il fut néanmoins arrêté par les autorités coloniales lorsqu'il vint au Congo pour y récolter des fonds destinés à son amicale et exilé en France. C'est alors que le Matswanisme s'est installé dans la croyance de la non-mort de son fondateur- les circonstances de sa mort et de sa sépulture n'ont jamais été élucidées- et dans celle de son retour à Brazzaville avec le général de Gaulle. C'est alors que le mouvement s'est transformé en mouvement religieux. Ce fut le temps de l'attente.
Le récit et l'attente messianiques répondaient à une aspiration des Congolais à s'approprier leur identité, à construire leur propre univers social et politique, à vivre leur conscience historique, en réaction au régime colonial, l'accession du Congo-Brazza à l'indépendance aurait pu mettre fin à ce mouvement. Or il n'en a rien été.
La répression du mouvement par les pouvoirs nationaux a provoqué sa dispersion et sa diffusion en dehors du pays Lari où il était né. Il s'est alors organisé pour durer, dans l'opposition à tous les régimes.
Les rapports avec l'abbé Fulbert Youlou, le premier président de la république du Congo-Brazza ont marqué le début d'une nouvelle étape dans la vie du mouvement que M. Kouvouama l'appelle le temps du renouvellement.
Le passage ne s'est pas fait entre le matswanisme et le premier président du Congo indépendant et ses successeurs ont poussé le mouvement dans l'illégalité et ses membres dans l'exil. Persécutés, dispersés, sous les gouvernements Youlou, (1956-1963), Massembat Debat (1963-1968), N'gouabi, 1968-1977), Sassou N'guesso (1979-1992) les matswanistes se sont répandus dans tout le pays, y ont acheté des terres, y ont fait souche en apprenant la langue et en se mariant sur place, y ont fait des adeptes, apportant une réponse à la souffrance postcoloniale qui avait pris la suite de la souffrance coloniale. Le mouvement s'est alors organisé en créant un gouvernement central, en investissant des leaders, en pratiquant le traitement du corps et des "maladies sorcières".
En 1990, l'ouverture rendue possible par la Conférence nationale a permis aux mouvements religieux de réapparaître quelque temps sur la scène politique et d'y jouer un rôle mystico-politique.
Les matswanistes n'ont pas pris part à la première guerre civile de 1992-1993, mais en 1998, un autre prophète s'est levé, N'Toumi, qui, lui, a choisi la guerre, et qui a embrigadé les jeunes, les définissant comme des "nsilulu" (en kongo : "les sauveurs") d'abord aux cotés de Kolelas, puis en se démarquant de lui, et en leur promettant l'invincibilité. Le retour au pouvoir de Sassou N'guesso n'a pas mis fin à la dissidence des matswanistes qui, avec N'Toumi, ont refusé de suivre Kolélas et de rejoindre la conférence de réconciliation organisée par le président Sassou N'guesso, qui a lieu en ce moment (du 16 mars au 30 avril 2001 à Brazzaville).
Obscurantisme ou créativité moderne ?
À cette question posée par un intervenant, Abel Kouvouama a répondu que l'adhésion au matswanisme était une démarche d'affirmation de la liberté de l'individu, qu'elle était par elle-même un refus des clivages ethniques et l'émergence de l'individu citoyen, ce que JP Dozon confirme avoir constaté dans l'enquête à laquelle il a participé en 1975. Aujourd'hui, les cérémonies cultuelles comportent des expressions chorales de grande ampleur et de très belle tenue. Sans doute sous l'influence des églises de réveil, le mouvement pratique également des thérapies, glossolalies et ordalies, destinées à soigner l'individu et le corps social.
Abel Kouvouama rappelle que Matswa a été catéchiste, douanier, puis qu'il est parti à l'aventure en France où il a créé l'amicale des originaires d'Afrique Equatoriale Française (du Congo, de Fort-Lamy, de Bangui). Il a fait la guerre du Rif, dont il est revenu blessé et avec le statut d'ancien combattant. JP Dozon insiste sur le fait que Matswa était partisan de l'assimilation avec les Européens et qu'il demandait un statut d'égalité.
Le Matswanisme qui a joué un rôle important pendant les années 1990 de la transition démocratique est devenu un acteur de la société civile congolaise, mais il est toujours dans la dissidence.
En 1990, les matswanistes ont été très actifs lors de la conférence nationale dont la présidence a été confiée à Mgr Kombo, dont la sensibilité et les comportement étaient proches du "renouveau charismatique". Chaque participant avait sa Bible. Pendant quatre mois, ils ont prié, nettoyé les cimetières invoqué les morts. Aujourd'hui, poursuit Abel Kouvouama, les Matswanistes sont nombreux et puissants. Ils ont des lieux de culte avec des autels décorés de statues de Matswa, de de Gaulle. Ils ont créé des associations très actives qui travaillent avec les ONG , qui reçoivent des fonds provenant de la solidarité publique et privée internationale, qui gèrent des centres de soins et tentent d'offrir à la population, et en particulier aux réfugiés, les services que l'État congolais n'est plus en mesure de leur apporter du fait de la guerre civile.
Une congolaise qui s'est présentée comme étant la petite fille d'un matswaniste est intervenue pour dire que Matswa avait fait sienne la devise républicaine de liberté, d'égalité et de fraternité, et qu'en 1941, il était porteur d'un message libérateur. Mais le nouveau pouvoir mis en place à l'indépendance a décidé, avec la complicité de la France, de tenir le mouvement à l'écart. L'intervenante témoigne des persécutions subies par le matswanisme de la part des autorités coloniales puis nationales. Son grand-père a été exilé pendant 20 ans au Tchad, le mouvement a été tenu à l'écart du pouvoir dès l'accession du pays à l'indépendance et il s'est replié sur ses activités religieuses. Le matswanisme a été pour ses adeptes un mouvement de retour sur soi, d'affirmation et d'expression de son humanité niée par le colonisateur et par les pouvoirs qui lui ont succédé. Il est aujourd'hui un mouvement de défense des congolais persécutés par le pouvoir en place et qui se battent pour le respect des droits de l'homme et l'avènement d'un État de droit au Congo-Brazza..
Le Harrisme
Jean-Pierre Dozon, directeur de recherche de l'IRD, enseignant à l'EHESS, auteur de La cause des prophètes paru au Seuil en 1995 est un spécialiste du Harrisme de Côte d'Ivoire. Il précise d'abord que le prophétisme, le messianisme, est un phénomène social et politique ancien en Afrique, ce qui ne l'empêche pas d'être moderne et contemporain. Le Kibanguisme, qui est apparu au Congo belge en 1921, a diffusé en Afrique du sud, s'est exporté en en Europe, a pris sa place sur le marché international des religions actuellement en plein essor.
Le Harrisme est né en Côte d'Ivoire en 1913, vingt ans après la création de la colonie, alors que s'achève la "pacification" militaire que le gouverneur général Angoulvent a dû mener pour briser les résistances indigènes.
Les sociétés locales, marquées par la répression militaire, (désarmement, morts arrestations), et par la coercition administrative, traversent une crise profonde, aggravée par des disettes et des épidémies de rougeole et de variole. C'est alors qu'arrive du Libéria voisin, William Wade Harris, formé par les méthodistes américains, qui se compare à Élie et Daniel et se proclame "prophète des temps modernes". Il prêche l'unique foi en Dieu et en Jésus-Christ. Il s'attaque très vivement au fétichisme et à la sorcellerie de "ses frères noirs" et il exige d'eux la destruction des objets de culte traditionnels. Après des débuts qui lui valent d'être expulsé de Grand Bassam, puis de Gold Coast, il revient en Côte d'ivoire où il est accueilli triomphalement. Le gouverneur voit alors en sa prédication un allié pour la modernisation de la colonie. Il le convoque et le reçoit en personne pour lui notifier qu'il l'autorise à poursuivre son entreprise de conversion. La victoire spectaculaire d'Harris contre un grand fétiche vénéré de la Basse Côte en font alors un formidable allié des autorités coloniales et des missions européennes déchirées par des rivalités "ethniques" entre Bretons, Auvergnats et Alsaciens. Mais la ferveur religieuse est vite ressentie par les autorités comme une nouvelle forme de résistance, voire de rébellion. Harris est arrêté, incarcéré, reconduit à la frontière du Libéria en 1915. Mais ces quelques mois ont suffi pour créer une religion qui sera durable, car en dépit de l'expulsion de son fondateur et de la répression administrative, le "mouvement" qui compte alors 100.000 baptisés ne va pas cesser de rebondir. Harris mourra au Libéria en 1929, mais ses successeurs, Do, Yesu, puis Aké en 1926, Jonas Haui en 1928 vont "ivoiriser" et acculturer le mouvement. L'ivoirisation du prophétisme se poursuivra jusqu'à nos jours avec l'apparition de nouvelles figures, Marie Lalou, Papa nouveau et Albert Atcho, Kokangba qui évangéliseront d'autres régions, d'autres ethnies.
Le phénomène prophétique, c'est à dire le harrisme, ses émules et ses successeurs, ne va pas cesser de hanter l'histoire de la Côte d'ivoire en accompagnant la formation de la société ivoirienne moderne, celle des plantations individuelles de café et de cacao, celle de l'économie monétaire, celle du RDA, puis du PDCI d'Houphouet-Boigny.
Ce phénomène sera ambivalent, à la fois zélateur du pouvoir en place et du progrès qui permet d'égaler les Blancs, mais aussi force de critique et de contestation à la disposition des petits et des pauvres.
Pour JP Dozon, le prophétisme a créé un espace public autonome, d'où le pouvoir colonial a été exclu. Dans le Harrisme, cette église d'abord souterraine, clandestine, qui essaie de déjouer la surveillance coloniale et qui ruse avec les églises chrétiennes, puis dans cette même église officiellement reconnue en 1945, les Africains ont repris l'initiative et ainsi s'est constituée et l'identité ivoirirenne. Houphouet-Boigny, personnalité charismatique et religieuse, s'est inscrit dans cette lignée prophétique. Il est le sauveur et le rédempteur, celui qui est doté d'une puissance extrahumaine, qui s'est égalé aux Blancs en s'enrichissant et en construisant une ville-cathédrale. Depuis sa mort en 1993, la Côte d'Ivoire se cherche, le peuple ne sait plus de qui il procède. Les discours identitaires sont apparus et, avec eux, la menace de la guerre civile. Fort heureusement, les Ivoiriens ont trouvé un recours dans les discours religieux et les prières individuelles et collectives. Pendant les événements de ces derniers mois, "on priait", disent-ils....
Les religions afro-chrétiennes
Il revenait ensuite à Albert de Surgy, anthropologue, chercheur au CNRS (URA Systèmes de pensée en Afrique noire) de nous parler de la Permanence et de la créativité des religions africaines.
Pour mieux résister à la poussée de l'islam et du christianisme, ainsi qu'à la transformation des structures socio-économiques qui remet en cause son enracinement, la religion traditionnelle évolue et se réorganise.
Une telle évolution apparaît aussi normale aux intéressés que le lent renouvellement de la société des ancêtres. Eléments essentiels du patrimoine culturel, les divinités traditionnelles n'ont jamais cessé de changer de visage, de céder partiellement leur place à de plus jeunes, de modifier les relations qu'elles entretiennent et d'inspirer à leurs adeptes des innovations liturgiques.
De nouveaux cultes continuent donc d'apparaître et d'en supplanter d'autres, en intégrant des conceptions, des comportements et des objets signifiants empruntés aux populations voisines, y compris aux musulmans et aux chrétiens.
Mais le phénomène le plus important consiste en une réorganisation et une réforme des cultes anciens.
Des regroupements en associations plus ou moins concurrentes voient le jour avec pour objectifs : revaloriser le patrimoine culturel (chants, danses, costumes, fêtes...), propager et approfondir la connaissance des vertus magico-médicinales des plantes, contrôler l'orthodoxie des pratiques, moderniser les règles anciennes en matière de scarifications, d'interdits, de durée des réclusions initiatiques, etc., reprogrammer les cérémonies en fonction du calendrier européen, se doter de moyens modernes de communication, notamment d'un secrétariat permanent, et tenir des assemblées générales, organiser des séminaires, des semaines culturelles, des festivals régionaux, nationaux ou internationaux, défendre enfin les intérêts des adeptes auprès des pouvoirs publics (institution d'une journée nationale chômée en l'honneur des cultes vaudous, projet d'un grand temple où rendre à l'ensemble des vaudous un culte global hebdomadaire, etc.)
Une mention particulière mérite d'être faite de l'Église du Fa (Fa-Church) au Nigeria, animée par un clergé de géomanciens traditionnels initiés au culte de Fa-Orunmila. Elle organise chaque dimanche, dans une sorte de temple, une cérémonie collective en l'honneur exclusif de cette grande divinité yorouba. Les officiants s'y rassemblent, en soutane blanche, dans une sorte de chur où est installé un autel recouvert d'une nappe blanche. Deux bougies y sont allumées. Le crucifix y est remplacé par une plaquette de bois, montée sur piédestal, sur laquelle figure le symbole du palmier et la première des figures géomantiques. La Bible y est remplacée par les principaux écrits (en yorouba) du fondateur. On y entend réciter un analogue du Notre-Père et un analogue du Credo. La prédication y est remplacée par un commentaire d'un des contes divinatoires de Fa associés à la figure trouvée le matin même en consultation. La communion y est remplacée par une bénédiction administrée, à l'aide d'un chasse-mouches rituel, à des groupes successifs de fidèles venant se prosterner devant le chur.
La créativité religieuse africaine se manifeste également dans la fondation d'une multitude d'Églises que l'on qualifie d'afro-chrétiennes en raison de leur enracinement dans la culture africaine.
Amorcé dès la fin du 19ème siècle, le phénomène s'est considérablement amplifié à l'issue de la seconde guerre mondiale, mais surtout à partir de 1980. Il existe actuellement plus de deux cents Églises nouvelles au Bénin, et beaucoup plus d'un millier au Nigéria. Elles se répartissent, pour la plupart, en deux grandes catégories :
Premièrement, des Églises fondées par des prophètes régionaux. Elles abritent en leur sein un corps de visionnaires qui remplissent auprès de la population une fonction comparable à celle des devins et qui prescrivent, en remplacement des rites de protection traditionnels, une grande variété de prières. Elles affectionnent les beaux vêtements, les ornements et les objets liturgiques, estimant qu'ils font honneur à Dieu.
Deuxièmement, des Églises évangéliques charismatiques dérivées d'Églises missionnaires, en particulier d'Églises pentecôtistes. Empreintes de rigueur protestante, elles prohibent toute consultation de visionnaires, tout recours à des rites efficaces spécialisés, ainsi que l'usage d'objets et de vêtements liturgiques. En supplément au culte du dimanche, elles organisent en revanche de nombreux offices d'intercession, de guérison et de délivrance censés ne produire de résultat qu'à proportion de la foi attisée chez les participants.
Au Bénin, où près des trois quarts des chrétiens sont des catholiques, les nouvelles Églises, en particulier les Pentecôtistes, regroupent à peine 18 % des chrétiens. Elles n'en remettent pas moins les autres en question, à tel point que l'Église catholique n'est parvenue à leur résister qu'en cautionnant en son sein le mouvement du Renouveau Charismatique.
Les nouvelles Églises répondent principalement à trois sortes de demandes :
Tout d'abord, une forte demande
de secours spirituels.
Les trois quarts des individus qui ont rejoint une nouvelle
Église s'y sont décidés dans l'espoir d'obtenir
une solution miraculeuse à leurs problèmes, dans les
deux tiers des cas de problèmes de santé, mais aussi
des problèmes affectifs, relationnels, professionnels ou
financiers. Alors que les puissances traditionnelles défendent
les intérêts de familles, de lignages, de corporations
ou de classes d'individus, le grand faiseur de miracles qu'est
Jésus-Christ offre sur elles l'avantage de prendre parti pour
l'humanité en général sans privilégier
tel ou tel groupe, race ou nation aux dépens d'un autre. La
religion qui s'y réfère se présente ainsi comme
plus moderne.
En second lieu un désir
de plus en plus répandu d'échapper aux contraintes des
coutumes locales.
La perpétuation de ces coutumes exige beaucoup de temps,
d'argent et de tractations au point d'être jugée
contraire au progrès par de nombreux jeunes et citadins qui
veulent être indépendants, ne plus rester soumis
à la gérontocratie villageoise, se faire une place dans
la société urbaine. Bien souvent, avant de se
convertir, ils étaient déjà en conflit avec
leurs familles. Ils trouvent refuge dans des Églises où
leur crainte d'être victimes de sanctions occultes est
apaisée par des prières d'intercession, de
guérison et de délivrance des mauvais esprits, ainsi
que par une sorte de fusion émotionnelle avec le groupe
à travers les chants et les danses de louange, l'écoute
de sermons tonitruants, le cri de slogans et le puissant brouhaha des
prières collectives.
Aux grandes paroisses catholiques ou méthodistes, au sein desquelles ils se sentent négligés et abandonnés à eux-mêmes, ils préfèrent les communautés plus restreintes, plus chaleureuses et plus solidaires..
Ces Églises remplissent de surcroît, un certain nombre de fonctions que l'Etat, dépourvu de moyens, n'est plus capable d'assumer correctement, en matière d'aide sociale, d'assistance médicale et psychologique, d'enseignement général, de formation professionnelle, artisanale, agricole. Elles assurent enfin une certaine animation culturelle des quartiers en organisant des fêtes et des spectacles. Les Églises afro-chrétiennes demeurent assez mal étudiées et mal comprises, et elles sont souvent vues comme un christianisme dénaturé, infesté par des croyances "païennes".
D'après M. de Surgy, leur représentation traditionnelle du monde, de la personne humaine, de l'existence terrestre, de l'au-delà et du devenir après la mort, est parfaitement conciliable avec le christianisme. Les Églises afro-chrétiennes ont été fondées par des chrétiens pour mieux vivre le christianisme en Africains, dans le milieu africain. Elles se veulent strictement fidèles à la Bible. Aucune d'elles n'a institué le moindre compromis avec les cultes traditionnels. Elles se montrent même beaucoup plus intolérantes que les anciennes Églises missionnaires à l'égard de ces derniers. Elles ont incorporé dans leur liturgie et dans leur mode de fonctionnement des manières d'être africaines : fanfare et danse dans le temple, vigoureuse expression corporelle, tournures de langage imagées, etc. Néanmoins, l'incorporation de traits culturels africains n'affecte en rien l'essentiel du message qu'elles véhiculent.
M. de Surgy répond aux reproches qui sont habituellement faits aux Églises prophétiques.
Les consultations de visionnaires, le recours à des rites impliquant des manipulations d'objets, ont le mérite de dissuader les gens d'aller consulter des prêtres traditionnels qui les orienteraient vers des rites "païens" et les maintiennent dans un cadre chrétien.
Ces nouvelles Églises paraissent plus soucieuses de lutter contre le Diable, cause directe ou indirecte de tous les maux, que d'adorer Dieu. Elles font appel, en effet, à la puissance divine pour remédier aux malheurs, aux souffrances, et aux misères de ce pauvre monde. Mais en agissant contre le Diable, elles répandent sur terre l'Esprit divin, non pas celui d'un Dieu éthéré, inconsistant, mais celui d'un Dieu vivant pénétrant de son Esprit l'ensemble des croyants et le transformant en corps mystique du Christ.
Du point de vue africain, le croyant doit absolument s'engager dans le combat contre les forces du mal, car telle est la condition de son salut, de sa sanctification et du parachèvement par lui d'une création destinée à faire honneur à son auteur.
Il lui est demandé de formuler avec un maximum de précision ses demandes à Dieu, en faisant, avec l'assistance d'un visionnaire ou d'un conseiller spirituel, un patient travail de clarification du désir puis de purification de l'égoïsme, qui l'amènera peu à peu à rechercher avant tout le bonheur d'autrui et de l'humanité.
Sa demande précisée, il la formulera avec vigueur, avec insistance et avec foi, à l'aide de la parole, du cri, du geste et de divers supports symboliques. D'où, par exemple, dans le Christianisme Céleste, des rites de détachement de liens magiques ou de transfert du mal dans un objet ensuite brûlé ou enterré, rites qui n'ont rien de commun avec les pratiques sacrificielles des féticheurs. D'où aussi, dans les Églises pentecôtistes, divers procédés de mise en condition des esprits pour qu'ils soient persuadés à l'avance de bénéficier de miracles et finissent ainsi par les induire en eux.
En conclusion, M. de Surgy estime que les Églises fondées par des Africains méritent d'être prises au sérieux en tant qu'Églises chrétiennes.
Il estime qu'elles sont susceptibles d'enrichir le christianisme dans les domaines de la liturgie, par leurs cultes joyeux, colorés, attractifs, impressionnants, de la théologie, en défendant l'idée d'un Dieu actif, chaleureux, proche des hommes, utile à leur existence, tout en redonnant sa place, dans l'économie du salut, au personnage un peu oublié de Satan, de l'ecclésiologie, en mettant en valeur la communauté paroissiale comme lieu de rencontre d'individus aux intérêts divergents, néanmoins désireux de partager un même cadre de vie, de la démocratie, enfin, en rappelant à l'ordre, par la prophétie, des autorités insuffisamment respectueuses de la dignité et du bonheur de leurs administrés.
Les conclusions de la CADE
"Qui sont-ils, ces prophètes africains en soutane et turban blanc, enrubannés de bandelettes rouges, arborant un crucifix noir et une bible imposante, quelquefois aussi flanqués d'une queue de panthère chassant diables et esprits malfaisants ? ". Nous n'avons pas la prétention de répondre à cette question posée par J.P. Dozon, les historiens, les anthropologues et les analystes politiques. Nous pensons cependant pouvoir retenir les idées suivantes :
1. Ces "productions religieuses de la modernité" sont des constructions culturelles syncrétiques : elles empruntent aussi bien au vieux fonds "animiste", "païen" qu'aux religions révélées venues de l'extérieur avec la colonisation et les techniques du monde moderne. Millénaristes et passéistes, elles procèdent à la fois des mythes de l'âge d'or et de ceux d'un futur imaginaire. Elles sont une des plus authentiques manifestations de la modernité des sociétés africaines, de leur vitalité, de leur capacité à réagir aux agressions de leur temps et de l'extérieur.
2. Ces religions qui furent les premières formes de résistance à la colonisation et les premières expressions de sentiments nationalistes et indépendantistes, n'ont pas disparu avec les indépendances. Elles sont la preuve que les sociétés africaines qui sont des "sociétés en train de se faire" n'ont rien d'exotique : comme nos sociétés occidentales qui se veulent post-modernes, et peut-être avec quelques longueurs d'avance, elles cherchent et trouvent des réponses aux questions d'un monde qui change trop vite et trop brutalement.
Michel Levallois
La corruption n'est pas propre à l'Afrique subsaharienne, ce qui n'empêche pas de la considérer comme un des fléaux qui mine la morale publique et privée, qui s'oppose à l'instauration d'États efficaces et légitimes, qui entrave le fonctionnement de la démocratie, et nuit à l'efficacité de l'économie. On en parle souvent pour la déplorer et la dénoncer. Il est plus rare d'entendre parler de lutte efficace et de résultats en ce domaine.
C'est pourtant ce que l'on trouve
dans un ouvrage de 321 pages rédigé par Abdoulaye Bio
Tchané, l'actuel ministre de l'économie et des finances
du Bénin, avec la collaboration de Philippe Montigny, et qui
fait le point de la lutte entreprise dans ce pays depuis cinq
ans.
La première partie est consacrée au recensement et
à l'évaluation des formes de la corruption qui touche
tous les secteurs de l'activité : administrations,
marchés publics, racket sur les routes, abus de bien sociaux
dans les entreprises publiques et privées.
Le montant des fraudes à la douane a été
estimé à 50 à 60 milliards de francs CFA. Il
ressort de ce bilan que la lutte contre la corruption est un
impératif politique, institutionnel et éthique qui
exige un réarmement éthique et une mobilisation de
toute la société.
La deuxième partie est consacrée aux moyens de lutte
mis en place. On y apprend qu'une cellule de moralisation de la vie
publique a été créée en 1996
auprès de la présidence de la République, qu'en
1998 un Front national des organisations nationales contre la
corruption a été constitué pour mobiliser la
société civile.
En 1999, une Commission a été mise en place pour
recenser tous les dossiers d'enquête sur des cas de
malversations. Les recettes fiscales ont augmenté de 15% par
an par le seul effet des mesures prises pour mieux contrôler
les recettes au niveau du ministère des finances et de ses
services, en particulier des douanes.
Dans la troisième partie sont exposées les Conventions
et les institutions internationales qui sont apparues depuis le
milieu des années 1990.
En somme, ce bréviaire de la lutte contre la corruption a le
mérite de montrer que ce fléau n'est pas une
fatalité, que la lutte est possible, qu'elle est entreprise
dans certains pays africains, qu'elle a déjà
donné des résultats spectaculaires au
Bénin.
Abdoulaye Bio Tchané : Lutter contre la corruption. L'Harmattan. 2000.
La section Education-Formation de la Commission Coopération et développement (CDD)1 a organisé le 1er Mars 2001 au Ministère des Affaires Etrangères2, une journée d'études consacrée à l'éducation non-formelle. On pouvait compter de nombreux participants provenants d'organismes de Recherche et de Formation, de Fédérations, de Ministères et (Organismes Publics français, Commission Nationale pour l'UNESCO, Association pour le Développement de l'Education en Afrique3, Ministère des Affaires étrangères-Coopération, Ministère de l'Agriculture), des organismes spécialistes de coopération décentralisée et de jumelage, et de très nombreuses associations responsables d'action d'éducation et de Formation entreprises dans des pays non-occidentaux.
Lors de cette rencontre mise en
uvre par Bernard Dumont, ouverte par J.M. Hatton,
Secrétaire Général de la CDD et F. Kone,
Secrétaire général de l'Enseignement Catholique,
les intervenants ont traité du non-formel en Education
(David Atcho-Arena), puis de la Typologie de l'Education
non-formelle, en parlant d'Initiatives destinées aux
enfants et jeunes exclus de l'école formelle (Habib
Bouazzaoui, Maroc), d'un Programme d'alphabétisation des
adultes (Regina Vasconcelos Estéves, Brésil), de La
Formation professionnelle des actifs du secteur informel (Barbara
Murtin et Bénédicte Kail).
A.M. Berthelot et A. Bonnassieux ont clôturé cette
partie par une communication sur le Développement rural et
la formation professionnelle.
Dans l'après-midi, les participants se sont répartis en quatre ateliers : adaptation des contenus au milieu; gestion et participation communautaire; relations formelles/non formelles; communication des expériences et partenariats internationaux .
Bernard Dumont a clôturé cette journée en concluant à la nécessité de faire émerger la demande des collectivités, de définir les contenus avec la participation des parents et des communautés, d'aider à la constitution de cadres de réflexion institutionnalisées et de cadres du partenariat.
Denyse de Saivre
1. 19 avenue Kleber 75775 Paris
Cedex
2. 20 rue Monsieur 75007 Paris
3. ADEA
Les bibliothèques de la Ville de Paris ont souhaité aborder les grands aspects des littératures d'Afrique en proposant tout au long de l'année 2001, une suite d'événements culturels : littérature, art, musique, souvent mis en résonance avec l'actualité. Ce cycle a commencé le 26 mars 2001 par une journée consacrée à la place du livre africain dans le paysage littéraire français . La rencontre a eu lieu à l'auditorium Saint-Germain1. Il s'agissait de faire se rencontrer des écrivains, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires . Bernard Magnier2 fit une introduction sur les littératures africaines dans la décennie 90. Puis Véronique Tadjo, romancière et poète ivoirienne fut le témoin de cette matinée, animant le débat avec les intervenants et le public.3
Les travaux se continuèrent par des communications sur les sujets suivants :
- Traduire l'Afrique : Jean-Pierre Richard, traducteur de plusieurs romans africains anglophones a mis l'accent sur le fait qu'il faut bien connaître la culture que l'on traduit car d'importantes nuances de langage s'introduisent dans la langue de communication même très bien maîtrisée par l'auteur.
- Editer l'Afrique : Christiane Yande Diop (Présence Africaine), Pierre Estier (Serpent à plumes), Moussa Konate (Editions du Figuier) et Bernard Magnier ont insisté sur les critères de choix, les enjeux esthétiques et politiques, l'évolution de cette édition et ses perspectives.
- Le livre africain : objet singulier de librairie et de bibliothèque ? Jean-Marie Ozanne, (librairie Folies d'encre), Dominique Tabah (bibliothèque Elsa Triolet Bobigny) et Chantal Giordani (bibliothèque Couronnes, Paris) ont fait part de leur expérience.
- Présentation de la bibliographie Afrique, cent livres, réalisée par Bernard Magnier, coéditée par Paris Bibliothèque et le Centre Inter-Médiathèques de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris.
Denyse de Saivre
1. 4 rue Félibien, 75006
Paris.
2. Bernard Magnier dirige la col-lection Afrique aux éditions
Actes Sud.
3. Véronique Tadjo est née à Paris mais ayant
grandi à Abidjan, elle vit aujourd'hui à
Londres.
Mars 2001
L'Afrique n'a pas fait la une des journaux et magasines durant le mois de mars. Aucun coup d'Etat, aucune nouvelle guerre, aucune catastrophe naturelle ne sont venus alimenter l'afro-pessimisme. Ce sont plutôt les nouvelles orientations des politiques de développement et l'aide au continent qui ont retenu l'attention des médias.
C'est surtout la tournée, encore jamais vue, d'un président de la Banque mondiale et d'un directeur du Fonds monétaire international en Afrique au sud du Sahara et les déclarations qu'eux-mêmes et leurs collaborateurs ont faites à leur retour qui ont alimenté la presse, surtout anglophone, car la presse francophone y a accordé moins d'attention.
Commençons par les commentaires que James Wolfensohn et Horst Kohler ont fait dans l'International Herald Tribune. Ils ont trouvé, écrivent-ils, les dirigeants africains très conscients de l'effort exceptionnel que l'Afrique doit faire pour restaurer la paix dans les régions en guerre, faire face à l'extension du sida, de la tuberculose et de la malaria, et créer les conditions du développement économique. Et ils disent avoir été impressionnés par le nouvel esprit de détermination qu'ils ont trouvé dans une classe dirigeante qui sait que l'avenir de l'Afrique est entre ses mains.
En contrepoint de ces impressions favorables, ils ont constaté que l'aide à l'Afrique était passée de 32 dollars par tête en 1990 à 18 dollars en 1998 alors que les pays occidentaux ont bénéficié d'une prospérité exceptionnelle durant cette période et que, disent-ils, l'aide a fait les preuves de son efficacité dans les pays qui mettent en uvre des politiques économiques et sociale saines et que l'Afrique a plus que jamais besoin d'aide extérieure. Les deux responsables de la Banque et du Fonds se sont du reste rendus ensuite ensemble à Berlin - une visite commune qui était aussi une première - pour plaider devant le Bundestag un accroissement de l'aide aux pays les plus pauvres, en particulier aux pays africains. Un accroissement qui n'est pas, ont-ils dit, uvre de charité, mais investissement pour le futur. Le président de la Banque a rappelé à cette occasion un objectif qui semblait bien oublié depuis quelques années : celui d'une aide aux pays du Sud atteignant 0,7 % du PNB des pays du Nord. On en est à 0,24 %, un ratio en diminution depuis plusieurs années. James Wolfensohn a appelé à un renversement de tendance.
Les responsables des départements Afrique des deux institutions internationales ont ajouté leurs commentaires à ceux de leurs patrons, commentaires abondamment cités par la presse anglophone. Pour la première fois, nous avons des leaders africains taking ownership of what they want to do with Africa, ce que l'on peut traduire par : qui savent ce qu'ils veulent faire de l'Afrique, en y mettant la nuance que le projet qu'ils forment pour l'Afrique est bien leur projet et non plus un projet inspiré de l'extérieur. Ces leaders, ont-ils encore déclaré, ont désormais une vue claire des problèmes de l'Afrique.
La presse anglophone qui a rendu compte de toutes ces déclarations les a généralement présentées favorablement, avec un brin de scepticisme, mais sans évoquer les clichés habituels du gaspillage des fonds d'aide ni l'image du puits sans fonds.
Dans la presse française, on retiendra l'article de Serge Marti qui, dans Le Monde de l'Economie du 6 mars et sous le titré : Savoir écouter l'Afrique, commente les déclarations des deux grands argentiers de la Banque et du FMI. Il est illustré par un graphique tiré des documents de la Banque mondiale, titré : Le continent noir continue à s'appauvrir, et qui montre l'augmentation du nombre de pauvres, de ceux qui vivent avec moins d'un dollar par jour, en Afrique. Le journaliste du Monde ne dit pas s'il partage l'optimisme des deux argentiers. Il insiste seulement sur un point, celui des revendications des leaders africains d'un meilleur accès aux marchés des nations nanties.
D'après une étude de la
Banque mondiale, si toutes les barrières douanières
étaient levées, les importations en provenance de
l'Afrique subsaharienne augmenteraient de 14 %.
14 % : ce n'est pas cela qui va changer la face du continent et on
peut se demander si c'est bien là le problème
clé de l'Afrique d'aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, les deux grands argentiers ont promis de revenir dans un an pour constater les progrès de l'Afrique. Affaire à suivre.
Jacques Giri
Internet deviendra t il un moteur
de croissance ?
Quoique l'Afrique ne représente que 2% des lignes
téléphoniques mondiales et 1% des utilisateurs
d'Internet, les experts s'y intéressent.
Au cours de deux réunions récentes, l'une en
février au Cap, l'autre en mars à Nairobi, où
ils représentaient le G8, les pays les plus
industrialisés, ont noté deux obstacles fondamentaux au
développement de cette nouvelle technologie. Le premier est
d'ordre technique. C'est l'insuffisance des infrastructures de
télécommunications concentrées en outre pour 60
% au Sud et au Nord du continent, et le coût des
communications.
Le second est culturel : il faut un minimum de connaissances et aussi
maîtriser l'anglais ou le français.
Parmi les 60 pays classés en fonction de leur capacité
à se servir d'Internet, l'Afrique du sud est 35ème,
l'Egypte 49ème, l'Algérie 57ème et le
Nigéria 59ème.
Néanmoins les choses bougent.
Si en Afrique du sud, 14% de la
population à accès au téléphone et 4,6%
à Internet, au Niger, il n'y a que 1.400 abonnés, tous
à Niamey.
Avec l'objectif d'un million d'abonnés d'ici 2004, le
gouvernement algérien a conclu des accords avec une trentaine
de fournisseurs de service, dont Wanadoo qui est entré dans le
capital de EEPAD (Etablissements d'Enseignement Professionnel
à Distance), premier opérateur privé. Il compte
4000 abonnés et espère 30 000 à la fin 2001.
Au Cameroun, c'est la guerre des prix entre la soixantaine de
cybercafés à Yaoundé. Il y a 5 ans l'heure de
connexion coûtait 2000 FCFA. Elle est passée à
900 et même 600 après 21 heures.
L'Informel est sur la toile
C'est sans doute au Sénégal qu'Internet s'est le
plus largement répandu. Le premier cybercafé de
l'Afrique de l'Ouest y aurait été créé en
1996, dès que le pays a été officiellement
connecté.
Cette nouveauté attire des utilisateurs très divers.
Sur neuf fournisseurs de service, deux appartiennent au secteur
public, cinq aux privés, un dépend de l'Association
universitaire de la francophonie et l'autre de ENDA, association dont
l'antenne européenne abrite les bureaux de la Cade à
Paris.
Des projets existent pour l'éducation à distance et la
télé médecine. Le secteur informel est
déjà sur la toile. Les marchands ambulants du
marché central de Dakar y recherchent des produits. SERBATIM,
un groupement de 1200 opérateurs de l'Informel
géré par des femmes, est membre de Trade Point,
réseau mondial basé à Melbourne et
présent dans cinquante pays. Il permet de consulter ou
d'exprimer des offres et des demandes de produits, de services ou de
partenariats.
Grâce à ce
réseau, SERBATIM a pu participer à une Foire
commerciale internationale au Portugal et y nouer des contacts.
Dans quelques mois Orbus 2000, système de facilitation
électronique doit intégrer les différents
acteurs (douane, banques, Trésor, transitaires,
commerçants) pour traiter en 72 heures des formalités
de dédouanements qui prennent trois semaines. Les nouvelles
technologies ont du succès en 4 ans : le
téléphone mobile a rattrapé le
téléphone fixe existant depuis 80 ans.
Dès lors que les obstacles signalés en début de
cet article seront surmontés, l'économie africaine
trouvera dans Internet un efficace moteur de croissance.
Un nouveau droit des affaires
Un autre élément de cette croissance est la
fiabilité
Souvent les investisseurs hésitent à cause de
l'insécurité juridique et judiciaire provenant,
au-delà de la mauvaise application des droits nationaux, de
leurs discordances de fond.
En 1991, conscients de cette réalité, les dirigeants
africains ont soutenu l'idée d'une harmonisation des droits
des affaires.
En 1993, le traité de Port Louis donne naissance à
l'OHADA (Organisation pour l'Harmonisation en Afrique du Droit des
Affaires). Depuis lors, plusieurs années de consultations
entre juristes et hommes d'affaire africains et français, mais
également avec l'aide de la coopération
française, ont abouti à sept textes constituant un
nouveau droit applicable dans seize Etats. L'un créé la
Cour commune de justice et d'arbitrage qui donne force de loi partout
aux sentences arbitrales concluant les litiges entre signataires de
contrats commerciaux.
Cette procédure de règlement des conflits, bien dans
l'esprit de la tradition africaine de concertation, devrait rassurer
le monde des affaires.
Robert GINESY
NDLR : L'essentiel des informations reprises dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire "Marchés tropicaux et Méditerranéens".
Mars 2001
Tout le monde dit la violence du fleuve déchaîné mais personne ne parle jamais de la violence des rives qui l'enserrent
Bertold Brecht
"Les Français veulent plus d'aide aux pays pauvres" rapporte un sondage récemment publié dans les colonnes de La Croix (29/03) ; le quotidien mesure la distance, dans les esprits, entre une certaine idée de la générosité nationale et la réalité : "les Français se bercent de douces illusions croyant leur nation plus généreuse qu'elle ne l'est" précise le périodique
Les résultats électoraux annoncés en Côte d'Ivoire et en Ouganda n'ont pas été éludés par la tenue concomitante, sur le territoire français, des élections municipales.
Sur le plan social, le débat d'ordre sanitaire et éthique autour des importations de médicaments génériques en Afrique du Sud a été largement commenté dans la presse hexagonale au mois de Mars.
Examen de passage
(Libération, 28/03)
"Normalisation en Côte d'Ivoire" titre Les Echos (28/03)
pour qui le "test crucial d'élections municipales
véritablement pluralistes" a été passé
"avec succès". Libération, du même avis,
note que "le pouvoir ivoirien, placé pour 3 mois sous
observation par l'Union Européenne, vient de réussir un
premier examen de passage" et ajoute que "le gouvernement
français se dit prêt à reprendre pleinement sa
coopération" avec le pays. Pour Le Monde cette
"troisième épreuve électorale a
été la bonne". Un point de vue publié dans
Ouest France veut croire que "la majorité des ivoiriens
n'avait pas adhéré au discours d'exclusion" sur
l'ivoirité, le parti d'A. Ouattara étant sorti
"vainqueur de ces municipales". Ce scrutin électoral avait
été précédé d'une rencontre en
forme de réconciliation entre L. Gbagbo, l'actuel
président et A. Ouattara, leader du principal parti de
l'opposition. Au début du mois, l'écrivain A. Kourouma
commentait : "la Côte d'Ivoire a besoin d'une conférence
nationale" (08/03)
Procès de
Prétoria
(L'Humanité, 20/03)
L'Afrique du Sud importe des médicaments
génériques fabriqués au Brésil et en Asie
pour lutter contre le Sida. Les entreprises pharmaceutiques
détentrices des brevets qui veulent contrer ce choix de
politique sanitaire ont porté l'affaire devant les tribunaux.
Le Monde (07/03) a consacré un dossier à ce procès et considère l'accès à des médicaments bon marché comme "une urgence nationale". De son côté, L'Humanité titre "les profits en procès contre la vie" (07/03) et estime que cette action en justice "pose de véritables questions de fond sur le fonctionnement du monde" (20/03).
B. Kouchner interrogé par La Croix suggère de ne "pas attendre pour diffuser plus largement [les traitements contre le Sida] ; démarrer aide ensuite au développement de la prévention et l'adaptation des systèmes de santé" (02/03)
Unité
nationale
(Le Monde, 12/03)
Si Le Figaro (12/03) rappelle le succès de la lutte
contre le Sida en Ouganda depuis le début des années
90, le quotidien n'est pas aussi laudateur quant aux progrès
de la démocratie dans le pays et du multipartisme en
particulier. L'obtention de "l'unité nationale": voilà
ce que retiennent La Croix, Libération et Le
Monde (12/03) du bilan politique du président ougandais
renouvelé dans ses fonctions au cours d'un scrutin dont il
était le "grand favori" (Les Echos, 13/03).
Davos Africain
(Le Figaro, 07/03)
D'autres rendez-vous politiques
majeurs ont eu lieu sur le Continent, même si la presse ne leur
a pas accordé un intérêt aussi soutenu.
Ainsi en est-il des "premières élections au Rwanda"
(La Croix, 08/03) depuis le génocide de 1994. Ces
élections ont été marquées, selon le
quotidien La Croix par la volonté du président
P. Kagamé de "donner une crédibilité
internationale à son régime et de susciter l'apparition
d'une élite politique non affiliée à des
partis".
Les élections présidentielles au Bénin qui se sont soldées par la victoire de M. Kérékou ont suscité ces interrogations du Monde (27/03) : "pourra-t-il être l'homme des grandes réformes pour améliorer le quotidien de ses compatriotes ?".
Retenons enfin qu'en visite au Sénégal, Alain Madelin, qui "peaufine sa stature de chef d'Etat" (La Croix, 07/03), s'est prononcé en faveur d' "une nouvelle politique franco-africaine" et a annoncé la tenue, pour l'automne prochain, d'un "Davos africain" à Dakar (Le Figaro, 07/03)
Nicolas Fontang
La coopération
internationale et les partis politiques : l'exemple du PS
L'intervention de Guy Labertit, chargé des relations avec
l'Afrique au parti socialiste a fait salle comble le 22 mars à
l'amphithéâtre du Centre Malher pour parler de la
coopération politique avec l'Afrique au sein de
l'Internationale socialiste.
C'est par le creuset de la deuxième Internationale socialiste,
dont fait partie le PS, qu'ont été créés
les premiers partis socialistes africains, notamment le parti
socialiste sénégalais, le Front progressiste de Haute
Volta, le parti de l'Ile Maurice, avant même les
indépendances.
Actuellement, il existe 24 partis de 22 pays africains au sein de
l'Internationale socialiste. En dehors des précurseurs
signalés ci-dessus, c'est à partir de 1989 (destruction
du mur de Berlin) que sont apparus tous ces partis,
précédemment en gestation. Ces partis socialistes sont
parfois d'anciens "partis uniques" transformés, ou d'anciens
partis plus ou moins clandestins. En dehors de l'Afrique du sud et du
Botswana, il y a peu de membres anglophones de l'Internationale
socialiste.
Les relations de ces partis avec le parti socialiste français
ont été actives : de 1992 à 2000, environ 80
séminaires et colloques ont été organisés
par la Fondation Jean Jaurès. Mais ces relations, n'ont
donné lieu a aucune compromission avec les "réseaux"
affairistes sévissant en Afrique. Ce que confirme
Jean-François Bayart, qui a répondu à quelques
questions de M. Labertit.
Le PS n'a pas été financé par des voies
africaines, car le PS avait une bonne situation financière et
il a bénéficié des financements publics
prévus par la loi. Lionel Jospin a d'ailleurs refusé
d'aller en Afrique pendant la campagne présidentielle
française en 1995. C'est à titre personnel, amical et
socialiste que M. Labertit a accompagné M. Laurent Gbagbo
à Abidjan en octobre 2000. En ce qui concerne le
dérapage de l'ivoirité, M. Labertit pense que les
choses sont en train d'évoluer dans le bon sens. Le contact a
été rétabli entre Gbagbo et Alassane
Ouattara.
Bernard Monnier
A propos des perspectives
africaines de régionalisation
Le deuxième Forum international sur les perspectives
africaines organisé par le Comité de
développement de l'OCDE et la BAD s'est tenu à Bercy le
27 mars dernier. Il était consacré cette année
à la régionalisation, sujet de grande actualité
depuis la signature des accords UE-ACP signés à
Cotonou, et la mise en uvre de la transformation de l'OUA en
Union africaine lancée par la Libye. En dépit de
l'ampleur et de la complexité du sujet, cette rencontre a
permis de faire le point de l'avancement de ce chantier dont la
nécessité est confirmée, mais qui apparaît
aujourd'hui sous un jour tout à fait nouveau. À la
régionalisation initialement conçue comme devant
réaliser une construction communautaire, un marché
intégré destiné à promouvoir un
développement endogène et autocentré, se
substitue aujourd'hui une autre perspective, celle d'une meilleure
exploitation des possibilités offertes par le marché
mondial. Le papier de Nureddin Hussein et de Nasser Bourenane,
économistes à la BAD qui a été
distribué et qui doit être disponible à l'OCDE
rue Chardon-Lagache permet de comprendre l'importance du changement.
Ses auteurs ne cachent pas les obstacles qu'il reste à vaincre
sur cette voie, compte tenu des contraintes, qui ne sont pas toutes
dues à l'environnement international, mais qui sont
liées au comportement des acteurs économiques et
politiques et à leurs stratégies.