
N° 66 - Octobre 2003
Sommaire
La sixième édition des Rendez-vous de l’Histoire qui vient de se tenir à Blois
du 16 au 19 octobre, a montré que
l’Afrique passionne toujours nos contemporains. Pendant trois jours, ils se
sont pressés très nombreux aux conférences, débats, cafés littéraires,
projections, expositions qui leur ont proposé une autre histoire de l’Afrique
que celle des explorations et de la
colonisation. La presse locale et nationale qui a fort bien couvert cet
évènement a bien compris l’enjeu de ces journées. Au-delà de toute nostalgie, de tout exotisme, de toute
préoccupation politique, caritative ou humanitaire, nos concitoyens paraissent
avides de disposer d’autres clefs de lecture de l’actualité et de
l’avenir africains que celles de la « bibliothèque coloniale » et de
ses images d’Épinal.
Ces journées ont été ouvertes par madame Adane Ba Konare historienne et
épouse de l’ancien président de la République du Mali aujourd’hui président de
l’ l’Union africaine. Elles ont été closes par le président Abdou Diouf, ancien
président de la République du Sénégal,
secrétaire général de la Francophonie. Se référant à la plus haute tradition de
la science historique, citant Marc
Bloch, l’un et l’autree ont rappelé que les Africains , comme tous les hommes ,
ont besoin de l’Histoire pour vivre. « Les noms des morts
servent à sécher les larmes des vivants », a dit madame
Konaré ; il faut « restituer
l’Afrique aux jeunes d’ici et d’ailleurs » a dit le président Diouf ; nous avons besoin de l’histoire africaine, non pour
bâtir des idéologies mais pour comprendre le présent et construire
l’avenir. S’adressant à nous Européens,
ces deux grandes personnalités africaines ont plaidé pour que nous
portions un autre regard sur l’Afrique, pour que nous prenions en compte le temps long de l’histoire
africaine, pour que nous ne nous laissions
pas abuser par les préjugés relatifs aux peuples sans écriture, sans
archives, sans tradition politique ni étatique, par le
filtre des classifications ethniques .
Ces journées et le salon du livre qui les accompagnait ont montré avec
éclat le renouvellement et l’enrichissement
de l’historiographie africaine, du fait
en particulier des historiens
africains qui y prennent maintenant une
part grandissante.
Que le public français nombreux, trop nombreux parfois pour certains
espaces, ait réservé un accueil aussi empressé et enthousiaste à cette
manifestation de « renaissance africaine » est un précieux
encouragement pour ceux qui, comme nous à la CADE, proclament que le nouveau
siècle ne peut pas mettre l’Afrique entre parenthèses.
COMPTE RENDU DE LA RENCONTRE-DEBAT
DU 8 OCTOBRE 2003
L’Etat et la Société civile en
Afrique :
pertinence et enjeux de
l’emploi de cette notion
La Cade ouvre un cycle de
rencontres-débats sur le thème « Etat, Société Civile et
démocratie ». Cette
première rencontre est consacrée à une réflexion sur la pertinence des concepts
de société civile et d’Etat et sur les conditions et les enjeux de leur
utilisation et de leur transposition dans les pays d’Afrique subsaharienne. Ce
cycle est introduit par René Otayek,
directeur de recherche (CNRS), au centre d’Etude d’Afrique Noire de l’Institut
d’Etudes Politiques de Bordeaux et par Patrice
Yengo, universitaire congolais, anthropologue, président de l’Association Rupture
et Solidarité et directeur de la revue du
même nom (Ed. Karthala).
La mode est aujourd’hui aux acteurs non étatiques. On parle de révolution
associative, de développement participatif, terme labellisé par les accords de
Cotonou et par les organisations internationales qui reconnaissent cette société
civile en tant qu’acteur du développement. Mais beaucoup d’acteurs du
développement n’ont pas d’idée claire sur la notion de société civile et on
doit s’interroger sur la place qu’elle donne au politique et à l’Etat. C’est là
un sujet d’actualité d’une importance certaine en terme de philosophie
politique.
René Otayek pose donc le problème scientifique et politique de
l’utilisation du concept de société civile et de son application aux sociétés
subsahariennes. Ce concept a fait l’objet d’élaborations théoriques très
abouties mais continue à poser énormément de problèmes aux scientifiques et
quant à son applicabilité dans des sociétés qui peuvent faire obstacle à
l’émergence de sociétés civiles sur le modèle européen. Le thème de société
civile est universel. Parti de l’Europe de l’Est, il s’est propagé rapidement,
en Amérique Latine, en Afrique à la fin des années 80 lors des premières
transitions démocratiques, et dans le monde arabo-musulman où la question fait
également débat.
La société civile : un thème central du débat politique africain
Ce discours sur la société civile devient très rapidement un thème central
du débat politique en Afrique. Les bailleurs de fonds le diffusent très
largement, les élites au pouvoir s’en saisissent, et ce qui se revendique comme
étant la société civile, tient également le discours de la société civile. On
est donc en présence d’un discours qui est très rapidement approprié par
l’ensemble des acteurs politiques et sociaux.
Le côté très flou du concept de société civile est souligné par les
scientifiques et par les théoriciens du politique. Pourtant, c’est le concept
qui a été le plus formalisé. Gramsci, communiste italien, est l’un de ceux qui
ont entrepris de lui donner une définition opératoire. Pour lui, la société
civile est le lieu d’accomplissement de la domination politique. C’est
l’endroit où se réalise l’hégémonie de ce qu’il appelle la bourgeoisie et dans
la diffusion de l’idéologie de la bourgeoisie, il y a selon Gramsci, un certain
nombre d’institutions qui jouent un rôle central : mouvements religieux,
église, écoles, etc. Ce qui est intéressant, c’est qu’on a là un concept issu
de la philosophie politique occidentale, qui avait une teinte libérale et qui
se trouve annexée par la pensée marxiste. Ce retournement est d’autant plus
intéressant que quelques années plus tard va se produire un mouvement dans le
sens inverse : ce concept qui apparaît, depuis Gramsci, comme un concept
de gauche, va être de nouveau approprié par la pensée libérale.
L’histoire vient au secours des
libéraux. La société civile n’est pas seulement une construction théorique du
marxisme, elle peut être également instrumentalisée pour déstabiliser les
régimes communistes (comme, par exemple, en Pologne). Le concept de société
civile acquiert à partir de ce moment là
une nouvelle virginité aux yeux des théoriciens libéraux. Mais René
Otayek souligne que si l’on prend des théoriciens qui ont participé à la
critique du système totalitaire, comme Vaclav Havel ou Adam Michnik, leur conception
de la société civile n’est pas celle des théoriciens ultérieurs du libéralisme.
Ils voient dans la société civile non seulement un outil pour défaire le
système totalitaire, mais également un moyen de penser l’émergence de nouvelles
solidarités dans un cadre recommunautarisé. Donc, pour eux, la société civile
n’est pas uniquement l’antichambre du système économique de marché. Pourtant, à
partir de 89- 90, elle devient synonyme de démocratie libérale et d’économie de
marché.
Une transposition neuve et argumentée dans les pays du Sud
C’est dans cette version que le concept de société civile va être transposé
très rapidement dans les sociétés du Sud, mais d’une manière assez neuve et
très argumentée. Elle doit favoriser le développement et réaliser la démocratie.
Cela se base sur l’idée que l’échec de l’Etat post-colonial, budgétivore,
corrompu est à la fois économique et politique, puisqu’il prétendait réaliser
l’unité nationale et qu’il n’a pas réussi. Face à ce double échec, la société
civile apparaît comme la solution et s’impose comme acteur majeur du
développement économique et politique. S’il est légitime de faire la critique
de l’Etat post-colonial, autoritaire, il est plus discutable de critiquer
l’Etat en tant qu’institution, jugée inutile, et devant s’effacer devant la
société civile. Deux figures paradigmatiques se retrouvent face à face :
l’Etat qui incarnerait tout ce qui est mauvais, d’un côté, et de l’autre, la
société civile comme figure vertueuse de l’opposition à l’Etat.
L’idée que la société civile a à voir avec la démocratie est tout à fait
pertinente. On le sait depuis Tocqueville qui parle de la démocratie américaine
et qui établit une relation de cause à effet entre le dynamisme de la société
civile et la vigueur des institutions démocratiques américaines. Le débat est
orienté de manière différente selon que l’on s’inscrit dans une tradition politique anglo-saxonne ou française, les
anglo-saxons ayant une vision beaucoup plus volontariste sur la société civile
et moins interventionniste de l’Etat que les français.
Une interaction nécessaire entre société civile et Etat
Lorsque l’on fait explicitement l’hypothèse que la société civile doit
réaliser la démocratie, il est important d’introduire un autre acteur qui est
la société politique très souvent oubliée dans le discours. Cette dernière ne
se réduit pas seulement à l’Etat mais elle l’intègre ainsi que les partis
politiques. Or bien souvent, le discours dominant sur la construction
démocratique et sur le rôle qu’y joue la société civile dans les sociétés
d’Afrique subsaharienne porte implicitement l’idée qu’il faut laisser de côté
la société politique. On a en effet à faire face à la dévaluation du politique.
Cela souligne la complexité de la notion de société civile, d’autant que ce
concept se prête à nombre d’instrumentalisations idéologiques. Le discours sur
la société civile n’est pas neutre. L’usage du concept de société civile par
les bailleurs de fonds internationaux et les partenaires bilatéraux porte en
germe une délégitimation de l’Etat. Il est difficile, à l’heure actuelle, de
plaider pour la réhabilitation de l’Etat en Afrique. Pourtant, R. Otayek se dit
convaincu, en tant que citoyen, que la société civile, si importante que soit
sa contribution au développement et à la démocratie, ne peut pas se substituer
à la puissance publique. Croire que l’irruption de la société civile sur le
devant de la scène politique est une sorte de revanche de la société sur l’Etat
est erroné. La société civile doit être partenaire dans les projets de
développement, mais cela ne saurait se faire en occultant le rôle de l’Etat.
Il y a une interaction nécessaire
entre l’Etat et la société civile. Ce sont deux entités autonomes,
différenciées mais qui interagissent. Si la société civile absorbe l’Etat,
c’est l’Etat hobbesien c'est-à-dire une société incivile qui préfigure par
exemple la situation libérienne; si l’Etat absorbe la société civile, on
aboutit à un système totalitaire. Ce sont donc deux entités qui ont besoin
l’une de l’autre pour exister et dont l’action doit permettre de limiter celle
de l’autre, ce qui pose le problème de l’institutionnalisation des deux
partenaires. Or on en est très loin à l’heure actuelle.
La société civile n’est pas vertueuse par nature
Si l’on considère les sociétés civiles à l’œuvre au sud du Sahara, on
s’aperçoit qu’elles sont souvent inciviles. René Otayek prend l’exemple extrême
de ces paysans rwandais qui « partaient au travail » (c'est-à-dire
massacrer) le matin, et qui, dans d’autres circonstances auraient peut-être
fait partie de cette société civile dont on loue les vertus. La société civile
n’est donc pas vertueuse par nature, et peut être instrumentalisée :
certains parlent de « société civile gouvernementale ». On connaît
des régimes, dans le monde arabe, où on se satisfait d’associations à condition
qu’elles ne se mêlent pas de politique. Cette société civile est dans ce cas
bien en peine d’apporter une quelconque contribution à la démocratisation.
Il convient de souligner la fragilité des organisations de la société
civile africaine. On a souvent des organisations qui ne se singularisent pas
par leur démocratie interne, qui sont parfois fondées sur des relations
clientélistes, faiblement structurées, manquant de professionnalisme, souvent
en situation de rivalité entre elles, très fréquemment totalement dépendantes
de financements extérieurs, et l’on sait qu’être entrepreneur du développement
est devenu un véritable
« biseness ». On entre dans des logiques entreprenariales. Certaines
organisations de la société civile sont bridées dans leur action à cause
de l’autoritarisme rampant de bon
nombre de régimes politiques.
Importance de la société civile dans les transitions démocratiques
Ce tableau est pessimiste mais cela n’empêche pas de reconnaître les
mérites de la société civile. Et de dire que sans leur mobilisation, certains
pays n’auraient sans doute pas connu les évolutions que l’on voit à l’heure
actuelle. R. Otayek en veut pour preuve ce qui s’est passé au Burkina Faso à la
suite de l’assassinat, en décembre 1998, de Norbert Zongo, journaliste
d’investigation, qui a démontré dans son journal les turpitudes du régime. Il y
a eu toute une organisation qui s’est mise en place à l’initiative de la
société civile : les mouvements de défense des droits de l’homme, les
partis politiques, les syndicats, le mouvement associatif. Cette mobilisation
n’a pas faiblie, et a su se renouveler pendant plusieurs mois. Elle a contraint
le régime de Blaise Campaoré à un certain nombre de réformes qui ont abouti aux
dernières élections législatives à un rééquilibrage de la représentation
nationale à l’Assemblée.
Société civile et société politique
Pour Patrice Yengo il y a
quelque chose qui n’est pas souvent évoqué: c’est la société politique que l’on
confond parfois avec l’Etat. En Afrique, il est très facile de les confondre
tant est forte l’incrustation de la première dans l’Etat. Or, ce sont deux
entités différentes. Il cite la récente prise de position de l’épiscopat
d’Afrique Centrale sur le pétrole. Cette intrusion de l’Eglise dans la gestion
des compagnies pétrolières est étonnante et Patrice Yengo propose une
explication. Dans ces pays où société civile et Etat forment ce que certains
appellent un couple infernal, on ne peut parler de la société civile que par
rapport à l’Etat. Or cet Etat appelé Etat théologien, imbu de savoir, capable
de tout dicter, se retrouve sur le terrain de l’unique institution qui est
capable de dire la vie sous l’angle d’une vision théologique, c'est-à-dire,
l’Eglise. On comprend pourquoi, dans ces sociétés africaines, comme d’ailleurs
en Amérique Latine, quand tout est anesthésié, se sont les institutions
religieuses qui émergent et qui sont seules à pouvoir s’opposer à l’Etat. Le
fait que dans nombre de pays (Bénin, Congo…), les évêques ont été des acteurs
essentiels des conférences nationales est, à cet égard, significatif.
Importance du lien social face à l’Etat
Qu’est-ce qui est capable, dans ces pays, en dehors des Eglises, de
s’opposer à l’Etat, non en terme politique, mais pour parler de la vie au
quotidien ? Pour Patrice Yengo, la société civile est ce qui est capable
de créer du lien, au-delà de la structure familiale, et de le préserver face à
l’Etat. La rupture de ce lien social est la première étape de la mort de la
société et prélude à la guerre civile qui est une grande incivilité. L’enjeu,
notamment, dans les situations de guerre civile dans les deux Congo, a été de
préserver les liens de quartier.
La préservation du lien au-delà du lien initial qu’est la famille,
l’ethnie, face à l’omnipotence de l’Etat est donc déterminante, dans ces
sociétés. Elle donne le sentiment d’appartenir à une communauté et donc
d’acquérir la citoyenneté. C’est ce sentiment d’appartenance qu’avait réussi à
développer autrefois toute une série d’associations, qui permettait de
s’opposer à l’Etat colonial.
La société civile étant ce qui se trouve entre l’Etat et la cellule
familiale, on est en droit de se poser la question de la position de la famille
dans la société civile. Même l’Etat ne peut rien contre le lien familial. Quand
il n’y a plus rien, la famille est la seule cellule capable de s’opposer et de
créer une dynamique. Patrice Yengo cite l’exemple de ces familles à la
recherche de leurs enfants disparus aussi bien en Afrique qu’en Amérique
Latine. Elles ont créé une dynamique d’opposition et de construction de la
citoyenneté.
LE DEBAT
Un intervenant (Nicolas Monteillet) s’étonne du portrait très noir fait de
la société civile. Il ne correspond pas à ce qu’il a constaté en Afrique
Centrale où les associations ne sont pas inféodées à l’Etat et où elles font un
travail considérable. B. Viollier, de son côté, estime qu’il ne faut pas
englober les ONG dans un jugement global. Certaines ont le but légitime d’aider la création d’entreprises et l’organisation
d’associations. R. Otayek reconnaît la très forte mobilisation de la société
civile et précise qu’il n’a jamais parlé d’inféodation au pouvoir mais
simplement d’instrumentalisation par le pouvoir ou par les organisations internationales.
Il a mis l’accent sur la spontanéité de la société civile qui ne peut pour
autant se substituer à la puissance publique et aux collectivités locales qui
sont une des composantes de la société politique.
M. Cissé, député malien, rappelle qu’il n’y a pas de vraie démocratie sans
un pouvoir fort. Il évoque la forte contribution de la société civile du Mali à
l’avènement de la démocratie et de la décentralisation. M. Levallois cite la thèse de J.F. Bayard selon
laquelle la société civile ne peut avoir un rôle politique utile que si elle
rentre dans le champ politique. L’exemple de la tragédie du Djola, au Sénégal,
est cité par un autre intervenant pour le rôle que peut jouer la société civile
face à l’Etat afin qu’une telle catastrophe ne se reproduise pas.
La naturalisation du concept de société civile
Une question est posée pour savoir si on note dans le courant des dernières
décennies, une évolution vers une société civile africaine plus responsable,
plus structurée, permettant à l’Etat de tenir compte de cette composante. Pour
R. Otayek, la question renvoit à la transposabilité du concept de société
civile dans les sociétés du Sud. En Afrique, on assiste à la formation de
sociétés civiles qui n’ont plus rien à voir avec le modèle légué par la théorie
politique classique. Les bailleurs de fonds se plaisent à voir dans la société
civile du solidaire et du communautaire alors que les logiques
d’individualisation sont de plus en plus fortes. Qui nous dit que les Africains
n’ont pas besoin aussi de faire de l’entreprise individuelle et pas seulement
de l’humanitaire et du communautaire. La question mérite d’être posée. R.
Otayek pense qu’on est en train d’assister à la naturalisation du concept de
société civile, et en tant que chercheur, il se doit de prendre la société
civile, qui est devenue une catégorie de l’action, au sérieux. Mais cela ne
dispense absolument pas de plaider pour la réhabilitation de la puissance
publique et pour l’institutionnalisation de la société civile qui doit amorcer
un processus de passage au politique. Une société civile apolitique est en
effet illusoire et des passerelles existent entre le monde associatif et le
monde politique, le premier pouvant servir de tremplin pour une carrière
politique.
Et la société « tout court » ?
La société civile ne peut être réduite aux seules ONG et associations. Elle
comprend les syndicats, les partis politiques, les Eglises. Mais qu’en est-il
des autorités traditionnelles ? Cette question renvoie à l’ouvrage « Le retour des rois». La Cade reviendra
sur cette question. René Colin
apporte quelques commentaires. Il a entendu deux concepts : celui de la
société civile et celui de la société politique. Il en existe un
troisième : c’est la société tout court. Quand on appartient à une société,
se pose le problème de savoir qui va identifier et gérer les intérêts communs.
Les pouvoirs publics ont normalement cette mission au nom de la société et les
contrepouvoirs que représente la société civile permettent un contrôle du
respect de l’intérêt commun. Au moment des indépendances, une des questions
majeures qui se posait était la constitution des nations de façon à ce qu’elles
puissent s’approprier les Etats. Le
mouvement dans lequel nous sommes actuellement ne fait que refléter l’état actuel de cette
problématique historique. Actuellement, les Etats sont malades et il y a une
crise sociale. L’Etat ne remplit plus sa mission dans beaucoup de pays. Il se
développe donc un mouvement de substitution à l’Etat avec des organisations qui
occupent des fonctions de gestion de l’intérêt public. Cela ne peut pas durer.
Il faut que les associations de base envahissent le système d’Etat, non pour le
détruire, mais pour mettre en place un système de gestion des intérêts publics.
Le danger est que le système d’Etat, s’est tellement coupé de la société qu’il
forme une société autonome qui n’a rien à voir avec la société globale.
Philippe Mathieu
Ce titre de Jeune
Afrique-l’Intelligent du 12 octobre 2003, qui s’applique à l’économie de la
Côte d’Ivoire, pourrait s’appliquer aussi à l’ensemble du continent africain.
Malgré les soubresauts de la planète (qui tourne, elle aussi…), les pays
africains avancent, avec leurs problèmes d’éradication de la pauvreté, des
guerres et des maladies, et, peu à peu, trouvent des solutions : le
Burundi, sous l’égide de l’Union Africaine, et avec l’appui du Président Thabo
Mbeki et de l’Afrique du Sud, doit parvenir finalement à la mise en œuvre des accords
initiés à Arusha en 2000, le Rwanda a connu des élections calmes, la paix
semble à portée de main au Soudan, pour citer quelques situations marquantes,
et aux origines déjà anciennes. La Côte d’Ivoire, qui fait l’objet de notre
titre, devrait s’orienter vers une normalisation progressive. Rappelons aussi
l’entrée du Tchad dans l’ère pétrolière. Si, à Blois, les rendez-vous de l’histoire attestent un intérêt croissant pour
le continent africain (voir notre éditorial), par contre, « un mois après
l’échec de Cancun, l’Organisation mondiale de Commerce a la gueule de bois. Sa
culture du consensus fonctionnait tant que quelques gros bras faisaient la loi.
L’émergence des pays de Sud a bloqué la machine qui doit se réinventer » (le Nouvel Observateur du 16 octobre
2003).
« L’espoir est enfin permis au Burundi. Domitien Ndayizeze, le président, et Pierre Nkurunziza, le leader des Forces pour la Défense de la Démocratie (FDD), principal mouvement rebelle hutu du pays, ont signé, le 8 octobre, un accord destiné à mettre un terme à la guerre civile. Mais la partie n’est pas encore gagnée. Pasteur Habimana, porte-parole des Forces Nationales de Libération (FNL), la deuxième rébellion hutue, a qualifié cet accord de « non-événement ». « Les FNL n’ont jamais accepté de négocier avec Bujumbura » (Jeune Afrique-l’Intelligent du 12 octobre 2003). « Médiateur dans le conflit qui, depuis 1993, a coûté la vie à au moins 300 000 personnes, le président sud-africain Thabo Mbeki a déclaré : « Les FLN demeurent un obstacle, mais nous allons étudier comment faire pression sur eux afin qu’ils cessent de provoquer des désordres au Burundi. » L’accord de Prétoria prévoit notamment l’attribution aux FDD de 40% des postes de commandement, et de 35% des ces postes dans la police » (AFP-Le Monde du 10 octobre 2003).
« L’élection de
Kagame, le 25 août 2003, a mis fin à une longue période de transition commencée
au lendemain du génocide de 1994, de la chute (et de l’assassinat) de feu le
président Habyazimana et de l’arrivée au pouvoir, à l’issue d’une rébellion
victorieuse, du Front Patriotique Rwandais (FPR). Son investiture…, c’est
en réalité une page de l’histoire
rwandaise qui vient de se tourner… Le chef de l’Etat s’est adressé à ses
compatriotes en Kinyarwanda, la langue officielle du pays. Pourtant, à la
surprise générale, il a tenu à prononcer une (petite) partie de son allocution
en français, langue parlée par la moitié des Rwandais, mais que lui-même
maîtrise fort mal… C’était la première fois qu’il s’exprimait en public dans la
langue de Molière. Bien sûr, ce louable effort était censé illustrer sa
volonté de promouvoir la réconciliation nationale… mais pas uniquement… Si les
relations franco-rwandaises sont aujourd’hui presque normalisées, Kigali est
loin d’avoir oublié la passivité des soldats de l’opération Turquoise… et pas
davantage l’hostilité ouverte de la majorité des médias français à l’égard de
Kagame et de son régime ». (Jeune
Afrique-l’Intelligent du 21 septembre 2003- Cherif Ouazani).
Soudan : accord en vue ?
(après vingt ans de guerre)
« Avancée de taille dans les négociations de la dernière chance, entamées depuis le 4 septembre 2003 sur les berges du lac de Naivasha (Kenya) entre le vice-président soudanais Ali Osman Taha et John Garang, chef des rebelles du Sud-Soudan. Ils sont parvenus le 25 septembre, à un compromis sur le point le plus difficile : les arrangements de sécurité pour la période de six ans durant laquelle le sud du pays bénéficiera d’une autonomie, avant un référendum sur son maintien ou non dans un Soudan uni ». (Jeune Afrique-l’Intelligent du 28 septembre 2003).
« Malgré la guerre civile larvée et la partition du pays, la Côte d’Ivoire est sans doute parvenue à éviter une descente aux enfers. Les experts n’en reviennent pas, mais c’est ainsi : l’économie ivoirienne continue de fonctionner. Beaucoup mieux, en tout cas, qu’on pouvait le craindre après la tentative de putsch du 19 septembre 2002… Les statistiques sont formelles : la Côte d’Ivoire a eu de la chance… La récolte de cacao a été bonne et les cours ont augmenté de 65% en moyenne… La production pétrolière a crû de 161% et celle de gaz de 38%, au moment précis où les cours s’envolaient… L’électricité a continué d’être distribuée et payée quasi normalement, dans le nord comme dans le sud du pays… La production des statistiques a été poursuivie… enfin, les recettes fiscales ont, contre toute attente, progressé de 5% en 2002 et de 6% au cours du premier semestre de cette année… Tous les économistes en sont d’accord ; c’est avant tout la présence des troupes françaises qui a permis d’éviter le pire et a rendu possible la poursuite de l’activité… En cas de dérapage, seule la France paraît disposée à jouer les pompiers de service… « Patriotes » et « rebelles » ne devront donc pas s’étonner si Paris s’efforce de peser sur le débat politique ivoirien… » (Jeune Afrique-l’Intelligent du 12 octobre 2003- Alain Faujas).
« le Tchad, l’un des
Etats les plus pauvres au monde, est devenu, il y a quelques semaines,
producteur de pétrole avec 225 000 à 250 000 barils par jour. Il sera du même
coup l’un des plus surveillés sur sa gestion de l’or noir, sous l’égide de la
Banque Mondiale, fortement impliquée et qui prévoit un strict contrôle des
recettes pétrolières… A qui profitera ce nouvel or noir ? Tous les
Tchadiens ont en tête « la malédiction nigérienne » comme ils disent.
Le pétrole du Nigeria, 13ème producteur de l’OPEP, n’a toujours pas
profité aux populations du Sud, région d’où il est extrait » (La Croix du 10 octobre 2003 – Julia
Ficatier).
Le Président du Burkina-Faso a lancé un appel aux Etats-Unis après l’échec de Cancun : « Les Etats-Unis appartiennent à l’OMC et ils sont les mieux placés pour savoir que l’OMC a été créée pour mettre en place un développement équilibré entre le Nord et le Sud. Cela figure dans ses statuts. En 2001 à Doha, au Quatar, la décision avait été prise, lors de la réunion de l’OMC, que cela serait le grand sujet de Cancun…Les Etats-Unis n’arrêtaient pas de nous dire qu’il y avait des dossiers plus importants que « notre coton »… Faut-il le dire et le redire, l’Afrique de l’Ouest et Centrale perd chaque année un milliard de dollars en raison de l’impossibilité d’écouler la production de coton à un prix normal !… Il en va de l’avenir de millions d’africains, de leur survie » (Recueilli par Julia Ficatier- La Croix du 17 septembre 2003.
Bernard Monnier
LE BILATERAL PREND LA
RELÈVE APRÈS CANCUN
Dans la seconde assemblée mondiale, après l’ONU, où
chaque Etat compte pour une voix, à l’OMC, le Sud (G 9O) a su exploiter sa position majoritaire pour
influer sur les décisions. Il n’a
pourtant pas atteint son objectif face
au G 2 (Etats-Unis – Union Européenne). Cancun, en septembre, s’est soldé par
un match nul et comme l’a dit le commissaire européen au commerce, Pascal Lamy,
« nous y aurions tous gagné, nous y perdons tous ». Pas de réduction
des subventions agricoles , au coton notamment, pour le Sud ; pas de facilitations pour le commerce du Nord : investissements, concurrence,
marchés publics, douanes.
Ce blocage pose la question de la vocation de l’Organisation Mondiale
du Commerce : comment organiser et
faire fonctionner l’économie de la planète dans un cadre convenant à 148
partenaires statutairement égaux où les Etats-Unis ont la même voix que la
Gambie ou le Lichtenstein ? Et pourtant, le Sud a davantage besoin d’une
telle organisation que le Nord. L’imagination des reponsables publics,
politiques et économiques, va être mise à l’épreuve.
On peut espérer que les rencontres bilatérales entre Etats ou entre Régions
qui ont commencé dès octobre apporteront des éclairages dont pourront tenir
compte les hauts fonctionnaires de
l’OMC qui se réuniront avant le 15
décembre pour tirer les conclusions du sommet de Cancun et préparer l’avenir.
NEGOCIATIONS NORD
- SUD ….
Par un vote du Congrès qui assouplit les procédures de l’AGOA (loi
américaine sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique) tant
pour l’éligibilité à ce dispositif que pour les modalités d’accès au marché
américain, les Etats-Unis relancent cette formule, destinée en principe
aux textiles et à quelques autres produits mais qui a surtout servi au pétrole
africain. .
Entre l’Europe et l’Afrique, l’accord de Cotonou aborde sa seconde phase
dans les délais prévus , 2000/2002. À Bruxelles ont commencé début octobre les négociations pour la conclusion des Accords de Partenariat
Economique (APE) entre L’Union européenne
et les pays ACP. Ces derniers doivent se répartir en six régions :
Afrique Ouest, Centre, Est, Australe – Caraïbes – Pacifique. Or ces régions sont
en désaccord sur l’opportunité d’engager
dès maintenant ces négociations. L’Afrique de l’Ouest et du Centre ont
accepté il y a quelques temps, alors que le reste du continent hésite. Quant
aux pays des îles Caraïbes et du
Pacifique, ils ne se sentent pas prêts. Dans l’immédiat il ne
s’agit que du commerce en général, l’étude
de 17 points particuliers , dont certains sont incontournables, étant
remise à plus tard.
…..PRODUITS PAR PRODUITS
L’Europe quant à elle, améliore son image. Elle maintient ses
propositions concernant les subventions agricoles qui seront progressivement
orientées vers la préservation du revenu
des agriculteurs et non plus attribuées selon les quantités récoltées,
afin d’inciter à produire moins. Ce système que l’on appelle le
« découplage », est déjà décidé pour la viande bovine et les
céréales. La pression de ces dernières sur les importations africaines sera
réduite cette année, car, à cause de la
canicule en France et en Europe, la production
a diminué. Dans certains pays africains on incite même à substituer le maïs au
blé.
Pour le coton l’Europe va accélérer le découplage, qui ne
concerne d’ailleurs que trois pays, car l’Union est la première importatrice mondiale. A sa réunion d’octobre,
l’Association française cotonnière a constaté une certaine embellie due à une
hausse de la consommation et une baisse de la production. A propos des
subventions américaines, certains
craignent que leur suppression n’entraine un regroupement des petits exploitants en grandes entreprises capables, par
elles-mêmes et sans aide publique, de résister aux fluctuations des cours.
Bruxelles s’attaque
maintenant à d’autres productions méditerranéennes et tropicales : huile
d’olives, tabac , sucre. Pour ce dernier, outre la concurrence entre la
betterave et la canne, il y a aussi une concurrence entre pays du Sud selon qu’ils bénéficient ou non du régime préférentiel des Pays les Moins
Avancés.
ON REPARLE DU NEPAD
Les opérateurs
économiques se concentrent donc sur des problèmes concrets, sans référence à
des décisions de principe qui auraient dû être prises à Cancun. Provisoirement
le multilatéralisme libéral est en panne. Un autre multilatéralisme , plus
spécifiquement africain, va peut-être occuper l’actualité : le
NEPAD.
On en parle moins sans doute. Mais le Rapport 2003 sur le commerce et le développement de
laCNUCED y voit un facteur de dynamisme et la troisième édition de la
Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD)
l’a cité comme témoignage de la prise en charge de leurs problèmes par les
Africains.
Dans ce contexte international encore perturbé par
le Sommet de Cancun, la France vient de proposer la tenue d’une rencontre
internationale le IO novembre. Elle amènerait les membres du G 8 à préciser leur position vis-à-vis de
l’Afrique.
Robert GINESY
NDLR L’essentiel des informations utilisées dans
cette page provient de l’hebdomadaire « Marchés Tropicaux et Méditerranéens ».
Une si longue lettre, de Mariama Bâ
ISBN : 2-84261-289-2 , le Serpent à plumes, collection motifs
n°137.
Ramatoulaye vient de
perdre son mari. Elle utilise la période de réclusion traditionnelle de 40
jours pour écrire à son amie d'enfance. Au moyen de ces épîtres sans
prétention, sous forme narrative, l'auteur par ses descriptions de la situation
présente et par l'évocation de ses souvenirs de jeunesse, à l'époque des
Indépendances, nous communique la perception d'une société en mouvement par celles qui en sont un des moteurs. Elle
nous communique leurs déchirements et leurs enthousiasmes, montre l'évolution
tout en n'esquivant ni les carences ni les freins. C'est une lecture
particulièrement recommandable aux hommes, quelque soit leur pays. JBS
Civilisés, dit-on, de Georges Balandier, PUF, 2003
Outre l’intérêt de mettre à notre
disposition des textes introuvables, ce
recueil nous permet de suivre l’itinéraire du
grand anthropologue, commencé sous la colonisation chez les Lébous du
Sénégal, poursuivi en Afrique
centrale, qui l’a mené jusqu’à une
réflexion approfondie sur la
« surmodernité mondialisante » de l’occident. Parcourir ainsi avec G. Balandier, plus d’un demi-siècle de science
ethnologique et sociologique, permet de
voir combien ont évolué notre connaissance et notre représentation
de l’Afrique sub-saharienne. M.L .
À quand l’Afrique ? de Ki-Zerbo L’AUBE 2003
La parution de ce livre
d’entretien avec René Holstein vient en contre-point de l’ ouvrage précédent,
car le parcours de l’illustre historien burkinabe est contemporain de celui de
Balandier. Organisé autour d’un dizaine de grands sujets d’actualité,
mondialisation , guerre et paix,
démocratie, développement, il fournit
des éclairages sur la plupart des questions que se posent les passionnés de l’Afrique subsaharienne. Il est le témoignage d’un grand intellectuel
qui n’a jamais cessé d’être en contact étroit avec les souffrances de ses compatriotes et de ses frères
africains, qui croit à l’action politique, mais aussi à la force de la culture,
à la conscience, au « coeur de l’homme.
À consulter en fin d’ouvrage une
très complète biographie de Ki-Zerbo. M.L.
La semaine de la solidarité internationale se
déroulera du 12 au 23 novembre.
Coordonnée par le Crid, elle sera marquée par 1500 animations publiques dans
toute la France. Tous les acteurs de la solidarité internationale sont invités
au Village de la solidarité qui sera installé à Lyon, place Belcourt.
Le 18 octobre, à
l’invitation de l’association Projet Afrique –Niger , Jean-Brice Simonin a parlé
de son expérience africaine et du regard que la CADE porte sur l’Afrique.
Michel Levallois fera une
conférence au Cercle culturel d’Égypte,
111 bd Saint-Michel , le 19 novembre, sur La passion franco-musulmane du sain- simonien Ismayl Urbain.
Relance des abonnements à la Lettre :
Philippe Mathieu a fait un travail considérable pour adresser aux lecteurs de la Lettre qui ne sont pas à jour de leur
abonnement un courrier de relance avant de leur en suprimer le service. L’état de nos finances nous a dicté cette
décision de même que nous avons dû
revenir à un format de huit pages au lieu de douze.
Laurent Lemaitre a quitté Enda-Europe et ne peut donc plus faire la maquette de La Lettre. Qu’il soit ici remercié pour
son excellent travail et pour sa grande patience. C’est Laurent de Montrond qui a pris la suite.