
Bulletin mensuel
d'information sur les activités de la
CADE - Janvier 2004 - n°69
Débat du mois : Le Kènèdougou au crépuscule de l'Afrique coloniale,
une « aventure ambiguë » à contre courant.
Editorial
Vous
avez dit : Société civile,
et si vous aviez dû écrire ce mot, vous lui auriez fait l'honneur d'une majuscule, comme nos grands ancêtres le faisaient lorsqu'ils écrivaient le mot Peuple, il est vrai souverain, ou Civilisation ou Démocratie.
La Société civile a conquis ses titres de gloire dans la Pologne de Solidarnosc et dans la Tchécoslovaquie des années de plomb. Depuis la chute du mur de Berlin, elle est devenue pour les institutions internationales et pour les ONG un mot magique, une panacée censée débarrasser l'Afrique de ses mauvaises habitudes étatiques et dirigistes, susceptible de faire avancer la démocratie et de promouvoir le développement.
Nous ne partageons pas cet enthousiasme. Pour nous, la société civile ressemble fort à un objet mal identifié. Car enfin, au-delà de l'affirmation, banale depuis Hannah Arendt, et l'effondrement des grandes idéologies totalitaires du XXe siècle, chacun sait qu'un Etat qui a confisqué ou maté la Société civile est un État totalitaire et, réciproquement, qu'une société sans un minimum d'État, quelle qu'en soit la forme, jacobine ou fédérale, ne peut être civile, c'est à dire, paisible car régulée, organisée : c'est l'anarchie ou le régime de l'inégalité donc le règne des plus forts...
C'est pour réagir contre ce raccourci commode du discours médiatique, cette facilité de langage qui dispense de réfléchir que la CADE a choisi d'en faire le thème central de ses rencontres de l'année. Après la lumineuse analyse que René Otayek nous a donnée le 8 octobre de l'utilisation de ce concept en Afrique, et le témoignage de Roland Colin sur la société africaine qu'il a administrée au Soudan dans les années cinquante, comment ne pas avoir envie de proclamer haut et fort, que la Société civile ne peut être réduite aux seules ONG, fussent-elles africaines. Car même si elles sont une composante dynamique et un vecteur de modernité sociale et politique de la société africaine, elles ne peuvent prétendre la représenter à elles seules.
Mais il y a plus grave. C'est de laisser croire que la Société civile peut remplacer l'État et les institutions étatiques alors que le véritable enjeu est de faire émerger une société politique c'est à dire dans laquelle partis politiques, autorités traditionnelles, Églises, syndicats, associations de toutes sortes, sans omettre les collectivités locales, les médias, participent avec l'État et les institutions étatiques à la définition et à la gestion du Bien commun. L'important n'est pas de créer des ministères de la société civile comme cela a été fait au Congo-Brazza mais de faire en sorte que « ce vaste ensemble en évolution permanente d'individus et de groupements qui ont en commun d'être tenus à l'écart par l'État » soit reconnu comme la source, l'instrument et la finalité de l'action politique.
C'est ce que le collectif qui s'est
créé au Burkina à la suite du meurtre du journaliste Zongo
a obtenu : que les ONG soient reconnues comme
des interlocuteurs du pouvoir au même titre que
les partis politiques et les
syndicats et ne restent pas enfermées
dans le ghetto d'une société apolitique car dite civile. Notre conviction
est que le futur proche de l'Afrique
subsaharienne va se jouer sur l'émergence
de véritables sociétés politiques.
Michel
Levallois, président de la CADE.
La Lettre
de la Cade n°69 - Janvier 2004 - page 1
Compte-rendu de la rencontre-débat du 14 janvier
2004
Le Kènèdougou au crépuscule de
l'Afrique coloniale, une
« aventure ambiguë » à contre-courant.
Pour sa première rencontre de l'année, la CADE a
demandé à Roland Colin, de parler de son initiation africaine qu'il
raconte dans son livre « Kènèdougou,
au crépuscule de l'Afrique coloniale, mémoire des années
cinquante » qui va paraître aux éditions Présence Africaine à la
fin du mois de Janvier 2004. Il y rapporte, sous forme d'un récit
d'apprentissage, son expérience de la découverte de l'Afrique, comme
jeune Administrateur de la France d'Outremer, entre 1952
et 1954, dans le Soudan français de l'époque, devenu le Mali
d'aujourd'hui. Il a vécu cette plongée dans la réalité africaine
comme une « aventure ambiguë», à contre-courant des chemins battus,
s'attachant, ainsi que le note Georges Balandier dans sa préface,
à la «
traversée du miroir colonial ».
Dans son propos pour la CADE, Roland Colin a d'abord
évoqué la « trame du temps », avant de s'attarder sur quelques
problèmes-clés et de tirer quelques conclusions rejoignant
les problématiques d'aujourd'hui.
La trame du temps
La trame du temps
Au sortir d'une jeunesse bretonne, vécue entre deux cultures - « une sorte de préambule naturel » aux engagements africains à venir - il s'inscrit en classe préparatoire à l'Ecole Nationale de
la France d'Outremer au Lycée Louis-le
Grand, dans le Paris de l'immédiate
après-guerre. Entré à l'Ecole en
1948, ce fut, pour lui, l'occasion de rencontres
marquantes avec les enseignants de
l'époque : Senghor en tête, premier
« maître d'initiation » aux langues
et cultures africaines, puis le géographe Jacques Richard-Molard,
attaché fondamentalement à sensibiliser ses élèves au bon usage de la
différence. Accepter que les hommes soient égaux ne veut pas dire qu'ils doivent être tous semblables : évidence nécessaire pour déjouer les pièges de l'assimilationnisme à sens unique. Maurice Leenhardt enseignait l'anthropologie, Louis Massignon initiait à l'Islam. Paul Mus, le Directeur, soutenait la nécessaire
évolution des peuples d'Outremer vers leur
majorité.
Hors de
l'Ecole, les enseignements aux Langues Orientales de
Lilias Homburger, en bambara,
dioula, malinké, avaient autant de prix. Fadiala
Keita, jeune répétiteur guinéen qui
l'assistait avec talent,
offrait son amitié. Il mourra, par la suite, de façon atroce, dans
les cachots de Sékou Touré. Roland Colin nouait dans le même temps un dialogue passionnant avec Alioune Diop qui venait de fonder
Présence Africaine, et Joseph Ki-Zerbo,
le
futur grand historien, dans une initiation
sans égale aux interrogations des jeunes
intellectuels africains.
Une première
affectation, en Janvier 1952, porte le jeune
Administrateur sortant de l'Ecole et sa
femme Renée au Soudan, où règne en potentat le Gouverneur Louveau. Le contact est rude
: « Où voulez-vous aller, mon jeune ami ? -
En brousse, Monsieur le Gouverneur. -
Vous irez aux Finances, sinon vous
ne serez jamais Gouverneur ! » Heureusement Louveau
part au bout de quatre mois, et le jeune
candidat à la brousse est alors
affecté à Sikasso, au cœur du pays
sénoufo, comme Adjoint au Commandant de
Cercle, Roger Lafeuille, qui cultive la mystique virile du Chef. Ce dernier interdit à l'épouse de son
Adjoint de quitter le Chef-lieu, où
son devoir est d'assurer le train de vie
de son mari qui, lui, devra arpenter la
brousse en solitaire, dans l'esprit du « commandement ». Peu après, le
Commandant change, et Maurice Méker accepte que la femme suive son mari en tournée. La plongée « de l'autre côté du miroir » n'en devient que plus riche et passionnante, appuyée fondamentalement sur le partage de la langue, qui permettait de se passer de la médiation falsificatrice du «
Grand interprète », dont l'image correspondait trait pour trait au Wangrin si bien
décrit par Amadou Hampaté Bâ.
C'est tout un monde qui s'ouvrait, appelant la confiance des paysans qui appréciaient la capacité inédite de traiter
leurs problèmes en fonction de leurs
propres références, ce qui n'allait pas sans un « dédoublement de statut », à bien des égards marque d'une « aventure ambiguë » dans cet entre-deux mondes. Ainsi le Maître Sculpteur venant apporter nuitamment au « Petit Commandant » des masques rituels taillés dans un bois tombant sous
l'interdit des Agents des Eaux-et-Forêts.
Au bout de
deux ans, la moisson d'expériences et de
découvertes était impressionnante. Roland Colin et son épouse souhaitaient vivement la poursuivre et l'approfondir, en revenant, au terme du congé réglementaire, dans le Cercle
de Sikasso pour fonder une nouvelle
Subdivision, à Kadiolo, dans le pays pomporon du Folona. Mais le Gouverneur
ne l'entendit pas de cette oreille. Le
jeune couple ne s'en tenait pas aux
plongées dans l'univers paysan traditionnel.
L'autre côté du miroir, c'était
aussi les jeunes cadres du Cercle, avec leurs attaches politiques, et la fréquentation personnelle de ces interlocuteurs, sensibles à l'avènement ardemment souhaité de l'émancipation, était mal perçue des autorités en place.
Roland Colin, au retour de congé, fut affecté au Sénégal, à Dakar, d'abord à contre-gré, mais il y retrouva Senghor, Mamadou Dia, dont il devint par la suite le
Directeur de cabinet au moment de l'indépendance. Ce fut une nouvelle et passionnante aventure, qui ne pouvait en rien faire oublier les marques profondes des apprentissages fondateurs de l'étape précédente. Telle fut la trame de temps.
La Lettre de la Cade n° 69 – Janvier 2004 - page2
Les points-clés d’un apprentissage
Roland Colin
évoque, tout d'abord, le fil
conducteur d'un parcours qui relie ces points-clés les uns aux autres. Il tient
dans cette interrogation, qui est, à la fois, invite et défi : comment peut-on passer de l'autre côté du miroir ? C'est-à-dire saisir, comprendre la pensée, la sensibilité, l'histoire de
l'autre lorsqu'il est dans
son champ propre. C'est alors la
recherche du sens de la différence
et de son bon usage, dans la voie
évoquée par Richard-Molard.
Cette
problématique, on y songe peu, est,
en quelque sorte, à termes renversés, celle des cadres africains considérés comme les « élites ». On les contraignait à la traversée du miroir, entre deux mondes, entre
deux langues, entre deux cultures, comme si
ce mouvement allait de soi, comme si
l'aboutissement abolissait le point de départ. Alors se pose la question des modèles de référence, qui dominera
toute la problématique de la colonisation,
de la décolonisation, et de la
coopération à suivre. Roland Colin propose, pour l'illustrer, de choisir quelques points chauds, parmi ceux qu'il évoque dans son ouvrage.
1°) Le choc de deux
histoires
L'histoire du Kènèdougou
- « pays de la lumière », ainsi se nommait le royaume qui tint tête aux Français - et l'histoire coloniale entrent en interaction dans la dernière décennie du XIXe siècle. Pour élucider ce choc, Roland Colin disposait de quatre séries de références :
- Dans la bibliothèque du Cercle,
une « Histoire de la conquête de Sikasso »,
écrite en 1935 par Jacques Méniaud, compagnon
des chefs militaires qui menèrent
l'entreprise.
- Dans une
armoire poussiéreuse, qu'il dénommait
« l'armoire aux trésors », de très
vielles archives, méconnues autant que précieuses, en voie de naufrage.
- Un document exceptionnel, le « Mémorial de Kèlètigui
Berté », dernier
grand chef de guerre des Rois de Sikasso,
nommé Chef de Province par les
Français au lendemain de la défaite, recueilli par son fils instituteur
à la veille de sa mort en 1915, et qui vint en faire présent au « Petit
Commandant », « pour que la mémoire ne se perde
pas ».
- Enfin, tout
au long des périples dans la brousse profonde,
les témoignages des rescapés du temps de la
conquête.
L'image de
cette histoire, au carrefour de l'écriture et de
l'oralité, montrait une société aux prises
avec deux vagues de chocs
successifs, précédant l'ultime choc colonial. D'abord au sein des sociétés paysannes sénoufo, à dominante de pouvoirs lignagers, où l'emprise sur la terre et l'accès à la fécondité sont les
forces structurantes majeures. Des
dynamiques communautaires, autour de
ces enjeux, y sont en affrontements fréquents ou en coopération intermittente. Ensuite, ces sociétés paysannes en mouvement entrent en
rapport de force avec le pouvoir d'un Etat
aux capacités militaires
supérieures, le Royaume dioula du Kènèdougou, qui
assoit son hégémonie de façon souvent
brutale, dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Enfin, le choc
ultime s'opère entre le système
complexe précédent et la puissance
militaire de la conquête coloniale
qui, au long de la dernière décennie de ce siècle, démantèle le Royaume et impose une nouvelle structure de pouvoir. Le résultat en est un projet de société d'inspiration exogène,
conduisant à créer un système de
pouvoir à son image, dans une
coexistence ambiguë et inégalitaire
avec le monde d'une part des chefferies, d'autre part des communautés
paysannes portant les marques de tous les
chocs de leur histoire.
2°) L’Administration coloniale prise entre «
l'assimilation civilisatrice » et la politique des « développements séparés »
Le discours de
l'autorité en place est ambigu, la plupart du
temps, car le « progrès » est perçu de façon mimétique par rapport à la « métropole », mais si tous les sujets coloniaux deviennent semblables au colonisateur, alors, ce dernier, dans
un ensemble unifié, verra son pouvoir céder
au plus grand nombre. Dans ces
conditions, le « développement séparé » apparaît comme un antidote, et
le pouvoir colonial oscille d'un scénario à
l'autre, tout en restant tributaire,
le plus souvent, de la logique de
domination du « modèle supérieur ».
En 1952, les
marques du « temps de la force
» restent vives dans la conscience paysanne. Roland Colin en recueille les multiples témoignages. L'idéologie du « commandement » préside
à toutes les manifestations de la pratique administrative. Le « Grand Commandant », assisté du « Petit Commandant »,est au sommet de la pyramide. Il a à sa disposition les fonctionnaires africains,
dénommés, par les
Blancs, « évolués », pour
les plus gradés d'entre eux. Les chefs
coutumiers et les gardes-cercles sont de purs agents
d'exécution, à la botte du pouvoir. Les
Blancs occupent la strate sociale supérieure, tout en étant sous la coupe du Commandant. Pour la plupart, ils ne s'investissent pas dans la compréhension en profondeur du monde où ils vivent. On mesure alors la position insolite d'un « Petit Commandant » entre les deux faces du miroir.
L'action économique a une place de choix dans les préoccupations du pouvoir. Elle a, dans la période coloniale, une
double finalité : répondre aux besoins de matières premières de la métropole et
faire droit aux besoins élémentaires des
populations. Les deux objectifs ont été souvent en conflit dans le passé
- particulièrement au moment de la Première
et de la Seconde guerres mondiales.
Le premier «
modèle », dès le lendemain
de la conquête militaire, tient à l'exploitation forcée
de la liane à caoutchouc. Elle dure une
quinzaine d'années, mais le système
se met en place de façon durable. Le
travail paysan est détourné de
l'agriculture vivrière pour une spéculation liée au marché. L'entrée dans la monétarisation forcée est perçue comme assujettissement puisque l'argent doit permettre d'abord de payer l'impôt, considéré comme un tribut (en dioula : ni-songo, le « prix de la vie »).
Les tentatives
suivantes de modernisation
agricole connurent beaucoup de déboires,
notamment pour l'introduction
de la charrue, dont les communautés paysannes
mesurent l'effet déstructurant sur le
système des classes d'âge et
l'intégration sociale. A partir de
1950, l'introduction du coton se heurte
à des difficultés comparables, mais
l'Administration commence alors à manifester une certaine sensibilité au vivrier et à l'organisation paysanne.
3°) Ce qui se passait dans les
communautés
Dans le monde sénoufo, au long de ses tournées, Roland Colin
constate que les clés de voûte de la
société villageoise sont le grand
rituel de l'initiation ( le « Poro ») et le rituel
grandiose des funérailles. C'est à
partir de là que se noue et que se perpétue le lien social. Or l’Administration s’en désintéresse complètement. C’est
cependant un point
La Lettre de la Cade n° 69 – Janvier 2004 – page 3
crucial : c'est le lieu générateur du « sens endogène ».
En tant que président du Tribunal coutumier, le « Petit Commandant » mesure, au fil du temps, que les problèmes,
litiges, conflits, particulièrement en matière de mariage et de terre, ne se dénouent véritablement qu'en fonction de la logique endogène. En l'appliquant, et en récusant l'assistance prédatrice des interprètes, la Justice dite coutumière fonctionne au mieux « de l'autre côté du miroir ».
La question
des influences religieuses venues
de l'extérieur demeure vive. L'Islam progresse beaucoup plus fortement que le message chrétien. Mais les acculturations sont souvent impressionnantes. Ainsi, tel village passe entièrement à l'Islam, mais une seule famille demeure animiste, en vertu d'un consensus commun, pour préserver les cultes agraires utiles à la communauté entière. D'autre part, les mouvements syncrétistes, tel celui du
« dieu de San
», qui se propage avec force, pour
une durée relativement courte, à
travers d'étonnantes péripéties,
manifestent le grand désarroi de la transition.
L'Administration reste polarisée sur l'économique et le politique, et se tient
en marge du social et du culturel, dans la plupart des cas.
4°) L’émergence du Politique
Les Blancs restent à l'écart. L'Administration le déplore. La question politique a fait
intrusion principalement par les effets de la
Seconde guerre mondiale. Les Anciens
combattants, dont les yeux se sont
ouverts sur les champs de bataille en Europe, au retour sont à la pointe
du combat contre le travail forcé et le
statut de l'indigénat. Sikasso est
l'épicentre de l'émergence du
pouvoir RDA au Soudan. Modibo Keita y fait
ses premières armes. Le parti se
répand en force dans les
campagnes. Les jeunes, progressivement
perdus pour l'initiation au Poro,
deviennent le fer de lance de la nouvelle
organisation, en marche vers le système du parti unique, alors que la
fin du régime colonial apparaît de plus en
plus inéluctable. Mais la
problématique de la relève reste
cadrée dans les termes antérieurs.
C'est une donnée déterminante pour toute
l'histoire à venir. Méker écrit, comme dans un éclair de lucidité, dans son
rapport politique de Janvier 1953 : « à défaut de personnel africain
d'autorité formé par nous dans l'idéal du
seul bien public, nous verrons
rapidement les hommes politiques
oublier le principe de la séparation des pouvoirs et prendre à leur compte les prérogatives de l'autorité traditionnelle, à laquelle le seul appui de l'autorité administrative ne suffira bientôt
plus, quoi qu'en pensent certains,
pour se faire respecter ».
L'accès au
pouvoir politique se substituant
au pouvoir administratif deviendra
l'objectif dominant des nouveaux partis, sans qu'ils s'attachent à définir un cadre
permettant de construire un véritable
projet de société et de culture.
Les enchaînements de pouvoirs successifs, à travers
l'émancipation politique, n'ont pas fait avancer de façon décisive cette question essentielle, dans la plupart des cas.
Quels
enseignements en tirer ?
On a vu, au
fil de l'histoire, se juxtaposer
des systèmes de nouveaux pouvoirs endogènes et des systèmes d'expertise exogène se réclamant de la « bonne gouvernance », via l'ajustement structurel. S'opérait
ainsi une légitimation au regard des
institutions internationales, sans
que voient le jour des projets de société et de culture enracinés dans
l'histoire réelle des peuples, et ouverts aux métissages extérieurs, à de rares exceptions près, souvent précaires et fugaces, compte tenu du poids des modèles extérieurs.
Pour ne pas
conclure sur une tonalité pessimiste,
Roland Colin se réfère à la dynamique
des « sociétés civiles » qui, faute de pouvoir compter sur la connivence des Etats, ont généré de passionnants modèles alternatifs de gestion
du « bien public » au niveau des communautés. Dans le Mali d'aujourd'hui, dans le monde sénoufo de la Région de Sikasso, les caisses villageoises communautaires de crédit,
qui se nomment « kafojiginew
» en sont une illustration
passionnante.
On touche là une question d'une
actualité brûlante : les espaces de savoir
et de vouloir vivre en commun, qu'on
appelle « communautés » ne sont-ils
pas à réinventer en profondeur, pour
se dégager d'une problématique
sommaire et destructrice ? On y cède si
l'on ramène le choix à un dilemme : ou bien le repli défensif dans des communautarismes fermés, générateurs de ghettos ; ou bien la destruction
des liens communautaires pour entrer
dans un système plus large, où les
individus sont régis par des forces
hors de leur contrôle. En tout état
de cause, dans le prolongement des logiques
de la base, un modèle d'Etat démocratique
orienté vers le Développement reste
à inventer. Roland Colin
conclut en ces termes : « Décidément, il est
temps, à la lumière de l'histoire,
d'appeler l'imagination au pouvoir ».
LE DEBAT
Un large débat
fait suite à l'exposé, tendant
particulièrement à approfondir la complexité
des situation léguées par la fin de la colonisation, les chocs d'intérêts dans la relation Nord-Sud,
et la difficulté de dépasser le
dilemme que J.P. Dozon dans un ouvrage
récent inscrit dans le couple «
Frère ou Sujet ». Un accent spécial est mis sur l'importance
déterminante des politiques et des pratiques
d'éducation qui ont grand-peine à sortir
des modèles normatifs exogènes pour
inventer une nouvelle pratique de la
liberté dans la solidarité.
Les questions
posées tournent autour de
l'ambiguïté des relations France
et monde avec l'Afrique noire
: conduite fraternelle ou commandement, solidarité ou influence. Elles amènent à souligner
l'importance de la reconnaissance de l'autre et de sa prise en compte pour toute action commune.
A propos de la difficulté de régler les
conflits avec la logique occidentale basée sur l'individu, face à une logique émanant de la communauté, Roland
Colin cite un souvenir personnel. Un champ de mil est revendiqué par deux villages qui, devant le tribunal coutumier qu'il préside, présentent chacun des arguments imparables. Que faire ? En coulisse, on discute et chacun revient prêtant serment sur les fétiches,
de ne pas toucher ce mil s’il a mauvaise conscience. Or, quelque
La Lettre de la Cade n° 69 – Janvier 2004 – page 4
après, l'un des protagonistes cherche à vendre sa part... se désignant ainsi comme le « sans droit ».
Ici la coutume s'est appliquée ; dans un autre exemple (Sénégal), elle s 'est adaptée.
La mort d'un individu concerne toute la communauté. Les funérailles ont lieu lorsque les conflits sont réglés et le lien social conforté. Or la loi les impose 48 heures après le décès. Dès lors, l'enterrement du corps respecte ce délai... mais l'effigie du mort demeure. Et c'est seulement lorsque les exigences coutumières sont satisfaites, que les grandes funérailles se déroulent.
D'autres questions sont l'occasion pour le conférencier de souligner la nécessité d'éviter le « prêt à porter », même bien intentionné. Les opérations de « co-développement » lancées par les associations de migrants avec leurs financements et ceux du ministère des Affaires étrangères et des villes d'accueil sont destinées aux villages d'origine des migrants. Encore faut-il qu'elles répondent à de vrais besoins et surtout, qu'elles s'inscrivent dans la globalité de la ville du village. L'abandon progressif des ambitions du colloque de Dakar sur « l'éducation pour tous » pour se réduire à la scolarité pour les jeunes seulement, montre que la communauté internationale, oubliant les besoins de la masse, perturbe l'équilibre des populations. Font de même d'ailleurs les jeunes Français partant en chantier de coopération qui ne sont pas instruits des règles de vie coutumière des bénéficiaires et qui les choquent par ignorance.
Ainsi s'est achevée une réunion toute entière marquée par le constat que le respect de l'autre est non seulement une obligation morale mais aussi un gage d'efficacité. « Les
vieux ne sont pas sages à cause de leur âge mais parce que leur expérience leur permet de discerner ce qui est bon dans le modernisme
», a dit en substance
Roland Colin.
Le baromètre
de la CADE Janvier 2004
« N'Y AURAIT-IL PAS DECIDEMENT UNE AUTRE FAÇON DE PARLER DE L'AFRIQUE ? »
Cette citation de Jean-Claude Guillebaud (La Vie - février 2003) peut nous servir, au seuil de l'année 2004, de règle à la Cade, qui, par vocation, veut porter, depuis sa création, un autre regard sur l'Afrique.
« A cette vision apocalyptique (décrite par l'auteur au début de son article -NDLR), les Africains et les spécialistes de ces pays opposent... une colère qui vaut d'être entendue. Cette image, disent-ils, est mensongère. Elle est davantage une construction, une « reconstruction » médiatique qu'une traduction de la réalité. Au delà des guerres (localisées) et du tribalisme (souvent battu en brèche), à côté des horreurs du sida et des échecs du développement, un extraordinaire dynamisme est aussi perceptible en Afrique. Et pas seulement sur le terrain culturel (musique, cinéma, littérature...). En vérité, une génération nouvelle d'Africains, décomplexés à l'égard de la colonisation, ouverts sur le monde extérieur, critiques à l'égard de leurs dirigeants, est en train d'émerger. Et parle un langage qui vaut mieux que les clichés désastreux ».
« Ce n'est pas tout. Dans le défi mortel qui nous affronte à la modernité, à côté de ce vertige angoissé qui saisit les sociétés opulentes de l'hémisphère Nord, l'Afrique pourrait bien se révéler porteuse d'une leçon, d'un message, d'une espérance. Dernier refuge des solidarités communautaires, des cohésions villageoises, d'une certaine harmonie maintenue avec la nature et le temps, l'Afrique est aussi le continent dépositaire d'une énergie vitale, d'un sens collectif que nous aurions perdus. N'y aurait-il pas, décidément, une autre façon de parler de l'Afrique ? » (Jean-Claude Guillebaud - La Vie - 20 février 2003)
Situons ici une réalité puisée dans un article consacré au ministre Francis Mer : ce dernier indique « qu'un Africain dépense 4 dollars pour sa santé, un Européen 600 fois plus, et un Américain 1000 fois plus » (Bernard Maris - Marianne - 22 décembre 2003). Cela permet de relativiser les choses et d'être modeste dans les jugements, portés du haut de notre opulence occidentale.
Mais concluons sur les discours apocalyptiques relatifs à l'Afrique par l'article que consacre la revue Africa International à l'ouvrage « Négrologie » de Stephen Smith sous le titre « Docteur » Smith et le « cadavre » de l'Afrique (voir le baromètre de la lettre 67 de la Cade). Là où l'exercice critique sur le bilan des indépendances méritait un intérêt scientifique, tout en replaçant le drame africain dans son historicité, l'ouvrage sombre dans une caricature des maux de l'Afrique, dans laquelle les mots passent pour des concepts, et la colonisation pour l'âge d'or de sa civilisation... Selon notre confrère qui emprunte abusivement à l'historien camerounais Achille Mbembe et accessoirement à Axelle Kabou, l'auteur de « Et si l'Afrique refusait le développement » (l'Harmattan), l'Afrique vit le « Temps du Malheur »... « L'exception culturelle mortifère, dont parle Stephen Smith à propos d'un peuple qui « n'a inventé ni la roue ni la charrue » est d'abord l'illustration d'un racisme par les mots... Les mêmes mots tenus à l'endroit d'une autre communauté en France auraient déchaîné les foudres de l'antiracisme... » (Rachid N'Diaye - Africa International- janvier 2004)
Courrier
international du 8 janvier 2004 cite un article de Djibril Demba dans le Cafard Libéré de Dakar, qui exprime à
la fois une liberté de ton et d'expression
et un esprit très critique après le
voyage du ministre Sarkozy :
« le ministron français
était dans nos murs à Dakar... pour renforcer les bonnes relations qui existent entre le Sénégal et la Gaule. Des discours mielleux ont été prononcés... On en arrivait
même à oublier que cet homme renvoie nos compatriotes par vagues successives.
On en arrivait à oublier que Sarkozy est l'auteur de discours
La
Lettre de la Cade n° 69 – Janvier 2004 – page 5
plus
que virulents à l'égard des immigrés... Et le
ministre fait preuve de mauvaise foi lorsqu'il nie l'existence de charters,
mais surtout lorsqu'il parle d'immigration légale... Les 56 visas quotidiens
dont fait état Sarkozy... concernent les
courts séjours, les visites d'agrément,
les voyages d'affaires, les étudiants, et c'est tout. D'immigration légale,
il n'en existe plus, c'est de la poudre
qu'il a réussi à jeter aux yeux des
autorités sénégalaises.
« Quoi qu'il en soit, pour la grande
majorité des Sénégalais, il est le bourreau de nos parents, de nos frères qui sont
allés vendre leurs forces pour améliorer le sort de leur famille : sa visite chez nous était inopportune... » (Djibril Demba).
TCHAD-N'DJAMENA S'AFFRANCHIT
DE LA TUTELLE FRANÇAISE
« Alors que la Banque mondiale parie actuellement sur la façon dont le Tchad... va gérer son
pétrole pour fournir un contre-exemple de
développement au reste du continent
africain, où pétrole rime avec
guerre civile, pauvreté et
corruption, la Libye (voisine) observe avec une certaine inquiétude le Tchad entrer dans le cercle fermé des
pays exportateurs de pétrole... Quant à la France, elle ne voit pas d'un bon œil
le Tchad sortir de sa sphère d'influence et
procéder au rapprochement graduel
avec les Etats-Unis. La France et la
Libye craignent pour leurs intérêts économiques et même géostratégiques. Ils en veulent pour
preuve le changement de ton adopté par les
responsables tchadiens à leur
égard... Le responsable d'Exxon pour
le Tchad a annoncé que sa compagnie
comptait rester sur place pendant
les trente prochaines années, ce qui
signifie que les Etats-Unis ont l'intention
de disposer pour toujours des richesses
du sous-sol tchadien, pays dont il ne
sera plus toléré qu'il puisse être
menacé par qui que ce soit... le président
tchadien adopte un ton relativement plus
dur à l'égard de la France. Le régime tchadien profite également de l'intérêt de la Banque mondiale pour son pays. Idriss Déby a affirmé
que le Tchad ne serait jamais le Nigéria, qui a vu son revenu moyen par habitant passer de 800 dollars au début
des années 80 à 300 dollars aujourd'hui. Le président tchadien a donc compris tout l'intérêt qu'il pouvait
retirer de la Banque mondiale. Idem pour le
consortium pétrolier, qui a invité la Banque mondiale à s'investir dans le projet afin de créer un environnement stable pour un pays struc-turellement faible et marqué
par la corruption... Un centre commercial tchadien
créé à Dubaï (sous l'impulsion de la
Banque mondiale) offre par ailleurs des débouchés importants aux Tchadiens pour qu'ils puissent écouler certaines de leurs matières premières telles
que l'or, le diamant, le marbre ou encore
l'uranium - que l'on trouve selon le
président Idriss Déby dans
la Bande d'Aouzou
occupée par le passé par la Libye - sans oublier le coton, la viande et la gomme arabique » (Samir Sabah - Al Wasat - Londres, repris par Courrier
International du 15 janvier 2004).
Pour mémoire,
le Tchad a une population
de 9,3 millions d'habitants pour une superficie de 1.284.200 km2, soit 2,3 fois la France. L'oléoduc Tchad (Doba) — Cameroun (Kribi)
est en service, pour une production
prévue de 225.000 barils/jour. Enfin, le président Idriss
Déby est originaire de l'ethnie Zaghawa à cheval sur le Tchad et sur le Soudan (Darfour).
Alors que l'on
prévoit, après 20 ans de guerre
civile entre le Nord musulman et
le Sud chrétien, la proche signature d'un
accord de paix, une rébellion, durement
réprimée par le gouvernement soudanais,
a éclaté dans le Darfour, région occidentale du Soudan, limitrophe du Tchad. « L'Armée/mouvement de
libération du Soudan est
apparue en février 2003 au Darfour, dans
l'Ouest du Soudan. Le groupe, qui portait auparavant le nom de mouvement de
libération du Darfour, a lancé les
premières attaques depuis le
Djebel Maza, un massif montagneux du centre
de cette région... Le mouvement s'est
scindé : au Nord, le SLM/A recrute
surtout dans l'ethnie Zaghawa, qui vit également au Tchad voisin, dont le président Idriss Déby
fait partie. Au Sud, la rébellion
recrute essentiellement parmi les Massalits et les Fours, dont
les sultanats indépendants
ont rayonné sur cette partie de l'Afrique du 17e au début du 20e siècle, époque à laquelle ils ont été intégrés dans le Soudan britannique. Contrairement à la guerre du Sud Soudan, commencée en 1983 et qui pourrait se conclure dans les jours à venir par un accord de paix, le conflit n'a aucune dimension religieuse
au Darfour, l'ensemble de la population
est musulmane » (Jean-Philippe Rémy -
Le Monde du 20 janvier
2004).
Pour mémoire, le Soudan a une population de 32,5 millions d'habitants et une superficie de 2.500.000 km2
(5 fois la France). Le
président est Umar Hasan
Ahmad Al-Bachir. Organisation en 26 états.
AUTRES PAYS
Les évolutions favorables vers le règlement des conflits semblent se concrétiser notamment en Côte d'Ivoire, au Burundi, au
Congo-Kinshasa et au Libéria.
Bernard MONNIER
Coordination pour
l'Afrique de Demain (CADE) - Association Loi 1901
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Clauzel, Xavier de Franssu, Henri Senghor.
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La Lettre de la Cade n° 69 – Janvier
2004 – page 6
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