
Bulletin mensuel d 'information sur les activités de la CADE - janvier 2006 - n ° 8 6
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Débat du mois :
Compte
rendu sommaire de la journée anniversaire
du 7 décembre 2005 consacrée à
« Images et
trajectoire de l'Afrique »
Editorial
A QUESTIONS GEANTES... DESTIN AMBITIEUX
!
« Des questions géantes pour un
organisation de nains »,
c'est ainsi qu'Erik Orsenna a caractérisé l'ambition
de la CADE, modeste association qui depuis
dix ans rame à contre-courant des idées reçues et entretenues sur l'Afrique
continent perdu voué à l'exclusion.
Or la journée du 7 décembre, marquée par l'implication et la qualité des
intervenants ainsi que par la présence d'un public très nombreux et passionné, a montré que l'Afrique
occupe toujours une place importante dans
les esprits et les coeurs de nos
concitoyens. Elle a également montré
l'intérêt et l'utilité de l'espace de dialogue ouvert et non spécialisé
créé par la CADE.
En attendant la publication des actes
de la journée du 7 décembre,
le résumé que vous trouverez dans cette
Lettre vous donnera l'essentiel de
ce qui s'est dit lors des quatre tables -rondes sur la confrontation de nos représentations de l'Afrique à la
dynamique, ce que nous avons appelé
« la trajectoire » de ce continent. Et
s'il fallait résumer encore l'essentiel, je dirais ceci qui nous guidera
dans la poursuite de notre travail.
La déconstruction de l'ethnie a été suffisamment efficace pour que son emploi paraisse dorénavant
impossible. L'histoire de ce terme qui a remplacé celui de tribu depuis les
indépendances ainsi que l'usage
qui en est fait aujourd'hui, montrent ses
dangers, en particulier une fâcheuse
propension à enfermer les identités
culturelles et linguistiques sur elles-mêmes,
alors qu'elles ont toujours été ouvertes et changeantes. De ce fait, les ethnies deviennent un obstacle à la construction des Etats-Nations au lieu de les enrichir de leur diversité.
Les images qui montrent une Afrique, tantôt criminelle, victime, exploitée ou suicidaire expriment la peur de l'Autre. Elles empêchent
de voir et d'apprécier les mille et une réponses
que l'Afrique a inventées pour résister, s'adapter aux gigantesques défis auxquels le continent est confronté, à
commencer par la croissance
démographique, la jeunesse de ses populations
et l'explosion urbaine.
Le concept de développement utilisé depuis des décennies cache
des intérêts très divers et ignore trop souvent, sous couvert de technicité, les aspirations des
intéressés à définir eux mêmes leurs
priorités. Les apports et les appuis extérieurs
ne devraient pas faire obstacle à ce qu'ils
suivent leur propre chemin vers le développement.
Michel Rocard est
convaincu que les économies africaines ne pourront se développer sans une certaine
autosuffisance alimentaire et sans un tissu de petites et moyennes entreprises,
ce qui condamne le système de
libre-échange absolu qui est devenu la panacée à la mode. Pour ce qui est de la démocratie, il pense que l'aide extérieure devrait être mise au service
des conditionnalités au lieu de leur être subordonnées.
« Je tenais à être présent pour dire à mes amis de la CADE que je ne suis pas devenu un
déserteur de l'Afrique ». Ce furent les premiers mots du professeur Georges Balandier qui délivra ce message fort que les Africains ont une très longue expérience du politique sous toutes ses formes et que c'est à partir des richesses de
leur culture et de leur histoire
qu'ils doivent construire leur
démocratie, car celle-ci ne peut pas être un article d'exportation. Il
se dit convaincu que l'acharnement à vivre des peuples de ce continent les conduira à trouver les assises d'une vie politique qui ne leur fera plus dire « La décolonisation pour qui ? mais la démocratie pour nous tous. »
Ce fut donc une
journée très riche qui a fait chaud au cœur de tous les amis de l'Afrique.
Au nom de la CADE, je
vous présente nos meilleurs vœux et forme le souhait qu'en 2006, vous continuiez à
nous accompagner encore plus nombreux et plus actifs.
Bonne et heureuse année
Michel Levallois
COMPTE
RENDU RESUME DE LA JOURNEE
CONSACREE
AU DIXIEME ANNIVERSAIRE DE LA CADE
LE 7 DECEMBRE 2005
Avertissement : Nous
ne reproduisons ci-dessous
que des résumés des interventions et des
débats. Une publication exhaustive sera proposée dans les mois qui viennent.
Allocution de bienvenue de
Philippe Bastelica, Directeur des Relations Internationales de l’ENA
Philippe Bastelica souhaite la bienvenue à l'assemblée au nom de l'équipe de direction de l'ENA et en particulier de son Directeur, M. Antoine Durrleman, retenu à Strasbourg. La Cade est bien connue de l'ENA qui apprécie la qualité de ses travaux. La tenue des rencontres débats au 2 avenue de l'Observatoire a permis en effet une
proximité qui a favorisé les contacts et les informations réciproques. Cette adresse restera, à partir de
l'année prochaine, le seul site parisien de l'ENA qui accueillera sa Direction des Relations Internationales et une partie des services de la direction de la formation permanente et de la
recherche. M. Bastelica souligne les
relations nouées entre l'ENA et le
continent africain en matière de coopération
administrative, institutionnelle et
de bonne gouvernance. Actuellement,
les fonctionnaires africains représentent 25% des élèves étrangers des cycles longs et un peu plus de 50% des auditeurs des cycles internationaux spécialisés d'administration publique. Parmi les cinq dernières promotions sorties de l'ENA, l'une a choisi
pour nom de baptême Nelson Mandela,
et une autre celui de Léopold Sédar Senghor. De plus en plus de pays non francophones
font appel à l'ENA. L'ENA restera très attentive aux travaux de la Cade et lui souhaite un très heureux anniversaire.
Allocution de Michel Levallois, président de la Cade
II revenait à Michel Levallois, président de la CADE, de donner le sens de cet anniversaire.
Il rappela la création de la CADE en 1996, avec l'appui de Jacques Bugnicourt et celui de l’ONG Enda-tiers
monde, afin de « réagir contre une
certaine façon de voir l'Afrique,
trop systématiquement pessimiste,
souvent malveillante, en tous cas mal ou insuffisamment informée ». Constituée deux ans plus tard en association loi de 1901, elle se donnait
une mission plus positive, plus précise,
plus ambitieuse aussi : regarder ce
qui change en Afrique subsaharienne,
comprendre pourquoi et comment se produisent les changements, discerner les nouvelles formes du développement, qu'il s'agisse d'économie populaire, d'entreprises familiales,
de micro crédit, d'initiatives citoyennes et
associatives en faveur de la paix et de la démocratie, faire connaître les nouvelles formes de solidarité et les nouveaux acteurs du Nord et du Sud qui sont engagés sur ces chantiers. Elle entendait le faire dans le respect
de deux principes : foi en l'Afrique,
indépendance. Dix ans après, éclairée
par 86 rencontres débats, appuyée sur les membres passionnés d'un bureau qui se réunit tous les mardis, sur un réseau de quelques cinq cents abonnés à la Lettre de la CADE, dont deux
cents payants, la CADE pense avoir apporté la
preuve qu'il est possible de porter sur les
peuples, les sociétés, et les États-
nations de l'Afrique un regard sans complaisance,
mais dépouillé de toute nostalgie postcoloniale, de tout a priori
idéologique, de tout pessimisme. Ses membres
qui refusent de s'enfermer dans une
vision passéiste ou pessimiste,
voient l'Afrique au seuil de ce XXIesiècle comme un gigantesque chantier et non comme un champ de ruines.
Chantier économique, mais aussi politique et surtout chantier social, sociétal. Parce que de telles simplifications rendent encore plus problématiques
nos relations avec les Africains, qu'ils soient ici dans nos banlieues, ou chez eux en Afrique, il ne suffit pas de réagir contre l'afropessimisme, cette maladie de la post colonie, il faut un
nouvel « africanisme ». « C'est pour
dire cela haut et fort, dans l'espoir
d'être plus entendus que nous ne l'avons été jusque-là, que nous avons voulu cette journée du Xe
anniversaire de la CADE », a dit
Michel Levallois. Tel est le sens de cette journée organisée avec
Jean-Pierre Chrétien, Georges Courade, Philippe Hugon,
Michel Levante afin de remettre sur le
chantier les représentations les
plus prégnantes et les plus néfastes de l'Afrique qui circulent aujourd'hui : les obsessions et les manipulations de l'ethnisme, la passivité et le désordre des sociétés, l'échec du développement et la marginalisation économique, la chaotique, voire l'impossible démocratisation. Le président remercie le président Abdou Diouf, les Premier Ministre Pierre Messmer et Michel Rocard qui ont accepté de patronner cette journée
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et d'y participer. Puis il lit le message que
Cheikh Hamidou Kane immobilisé à Dakar par un
ennui de santé, lui a adressé, message de regrets et d'hommage à la CADE «
pour avoir suscité, animé et
maintenu vivace à Paris un cénacle assurant
une « présence africaine » devenue problématique dans l'esprit et les
pratiques d'un nombre grandissant d'afrosceptiques ». Enfin, il fait part des souhaits
de fructueux anniversaire pour sa dixième année d'activité militante que le
professeur Georges Balandier lui a adressé
pour la CADE.
Il conclut
en disant son espoir que cette journée accroîtra le nombre et l'ardeur, donc l'engagement intellectuel,
moral et financier des membres et des amis
de la CADE, et tout particulièrement
celui de ses amis journalistes et
qu'elle confortera le partenariat
avec les étudiants de Paris I, Paris II et de Sciences Politiques de
Paris pour le programme 2006 sur le thème de
« la marche de l'Afrique vers la démocratie
».
Message du Président Abdou Diouf, Secrétaire Général de
l'Organisation Internationale
de la Francophonie, adressé à la Cade
lu par Christian Valantin,
représentant le Président Abdou Diouf
« La Cade fête son dixième anniversaire en organisant une journée sur le
thème « Images et trajectoire
de l'Afrique ». J'aurais voulu être parmi vous ; je suis en ce moment à Niamey aux jeux de la Francophonie. Je vous souhaite un heureux anniversaire et vous encourage à poursuivre dans la voie
que vous vous êtes librement choisie :
réfléchir sur l'Afrique. En ces temps
de mondialisation, on aurait tendance
à oublier qu'elle est au sud de la France et de l'Europe et que
l'Organisation Internationale de la Francophonie compte parmi ses membres 29 Etats d'Afrique. Ne sont-ils pas l'avenir de la Francophonie ? Les quatre tables rondes qui vont vous occuper pendant cette journée posent des questions vitales. Elles appellent certainement au renouvellement de la vision traditionnelle qu'on peut encore avoir de l'Afrique. La construction d'espaces économiques,
et partant, d'espaces politiques
viables, ne peut-elle entraîner un
dépassement des ethnies et des Etats
nations ? L'Afrique est-elle un
continent à la dérive ? Ne recèle-t-elle
pas en elle des ressources morales et matérielles pour en finir avec les fléaux qui l'accablent ? N'est-elle
pas capable de se gérer sur les plans
politique, économique, social et culturel
? Comment l'Afrique peut-elle se
révéler au monde sous son meilleur jour ? Telles sont les questions que
m'inspire le contenu de vos tables rondes.
Nul doute que vous y apporterez les réponses qui conviennent. Votre réflexion est importante par sa qualité, par
son abondance, par sa diversité. Ce n'est pas étonnant. Ne vient-elle pas de personnes expertes et désintéressées habitées par leur attachement à l'Afrique ? Encore tous mes vœux ».
Abdou Diouf
Allocution
de Henry de Cazotte (Agence Française de
Développement)
L'AFD a apporté un soutien significatif à l'organisation de
cette journée anniversaire et la Cade tient à l'en remercier. Henry de Cazotte
s'est exprimé au nom du
Directeur de l'AFD, Jean Michel Séverine, empêché. Nous proposons un résumé de son intervention.
L'AFD ne peut que se réjouir du travail de visibilité et de promotion de
l'Afrique contemporaine fait par la Cade. L'AFD y contribue à travers la revue « Afrique
contemporaine » et son activité durable et
croissante sur ce continent qui fait partie de son histoire depuis 1942. Aujourd'hui, l'Afrique trouve un nouveau souffle et progresse dans de nombreux domaines. Mais il subsiste des contraintes et des difficultés qu'il faut examiner avec lucidité. De nouveaux défis sont à relever : croissance des moyens pour l'Afrique qui conduit à une
nouvelle organisation et à un approfondissement
du dialogue sur les priorités avec
les partenaires ; renouvellement des
modalités de l'aide ; nouvelles priorités sectorielles. La tâche est grande et ne peut se justifier que si l'opinion publique en comprend les
enjeux. C'est pourquoi l'AFD
ne peut être que sensible au mandat
et aux ambitions de la Cade.
Allocution de Pierre Messmer
Pour clore la séance d'ouverture et ouvrir cette journée anniversaire, Pierre Messmer a bien voulu délivrer un message à la Cade dont nous extrayons ici la substance.
Les Français ont une méconnaissance de l'Afrique subsaharienne ou une connaissance superficielle. Les événements qui se déroulent sur ce continent, tels qu'ils sont
relatés dans la presse ne les encouragent
pas vraiment à approfondir. Or il
est nécessaire plus que jamais, de
les sensibiliser aux problèmes de l'Afrique. La Cade, et Pierre Messmer
l'en félicite, a permis aux Français qui
s'y intéressent de mieux comprendre l'Afrique d'aujourd'hui pour
préparer l'Afrique de demain. C'est une des
missions de la Cade. Les récents
mouvements dans certaines banlieues dans lesquels de jeunes Africains
noirs ont été mêlés sans doute pour la
première fois, ont eu un effet
désastreux sur l'opinion publique française.
Les élections de 2007 pourraient donc ne pas répondre à leurs
espérances. C'est pourquoi la Cade peut et doit jouer un rôle important dans
l'avenir, pour sensibiliser les Français à
l'Afrique des jeunes et aux jeunes
venant d'Afrique. Pierre Messmer
conclut en disant que c'est un grand
travail mais une belle mission que la
Cade est capable d'accomplir. « Bon avenir à la Cade pour l'Afrique et l'Afrique de la jeunesse ».
COMPTE RENDU DES TABLES RONDES
Première Table ronde
:
« Ethnies, tensions
et réalités »
En
présentant cette première table ronde, Philippe
Leymarie, journaliste à RFI, a souligné la difficulté de traiter de la notion d'ethnie, facilement rétro et qui touche à l'Afrique profonde. Le terme peut donner lieu à de multiples interprétations,
à des dérapages et entraîner les plus
grandes confusions. Il propose donc,
- de «
déblayer » la notion même d'ethnie,
- puis de voir comment celle-ci a été et
La Lettre de la Cade n° 86
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demeure
largement instrumentalisée, tout en dialoguant avec la salle entre l'examen
puis à l'issue de ces deux questions.
L'impossible définition de la notion
d'ethnie
Jean-Pierre
Chrétien, historien, Directeur
de recherche au CNRS, procède à une
première analyse de la fausse
simplicité de la notion d'ethnie qui a remplacé aujourd'hui un peu
partout en Europe le mot tribu. Le mot ethnie est désormais utilisé comme
une espèce de « fourre-tout », pour désigner de vastes groupes comme les Peuls ou de minuscules entités de la forêt gabonaise ou encore les clans somaliens. Il est accolé à des activités
marchandes ou culturelles et même des
experts (!) russes sont venus se pencher sur le caractère ethnique des
violences de nos banlieues. Comment donc
concilier l'apparente fixité
historique du terme et la réalité de
son usage.
Pierre Boiley,
également historien et professeur à Paris I, rappelle le caractère dès l'origine
éminemment ambigu et péjoratif du terme (ethnos, les barbares ou
les païens et en 40, dans la sociologie anglo-américaine, ceux qui n'étaient pas blancs). En France,
le mot ethnie a repris en réalité, notamment au moment de la décolonisation, celui de tribu qui était utilisé jusque là.
En
définitive, le mot d'ethnie, un terme
polysémique que l'on peut jeter aux
orties comme disait Max Weber, peut
se confondre, selon les besoins avec
la tribu, la race, la culture etc. Il peut
signifier tout ou n'importe quoi qui
ait un sens péjoratif (n'a-t-on pas entendu
parler d'ethnies arabes ou maghrébines !) et s'il est repris en Europe, c'est pour être associé à une entreprise criminelle comme se fut le cas dans l'ex Yougoslavie.
Pour Abel Kouvouama, anthropologue et professeur à
l'Université de Pau, le terme, qui se situe dans une perspective évolutionniste
renvoie à une perception classifïcatoire de l'autre, de l'Africain généralement, derrière laquelle se cache sauvagerie ou barbarie. Mais, derrière ce terme, se retrouvent
aussi toujours des enjeux politiques, économiques, religieux, ou autres. Il
implique également une conscience
d'appartenance à un groupe.
Comment faire pour
dépasser le mot ethnie, s'interroge Jean-Pierre Chrétien, face à une histoire de l'Afrique qui offre une si grande diversité de peuples et de sociétés ?
L'état colonial avait la volonté au XlXe siècle de classifier
et de « biologiser » ses observations. L'ethnologue s'est préoccupé lui-même de
délimiter son territoire. Comme le
disait Paul Mercier, le « film s'est
transformé en photo ». Mais la
réalité est toute autre. Les
identités, se font, se mêlent et se défont
tout au long de l'histoire. Chez les
120 tribus Bagnamuesi de Tanzanie, comme parmi bien des populations
d'Afrique du Sud étudiées par Fauvel, on voit les
sobriquets devenir des ethno signes.
Il est tout aussi intéressant
d'étudier comment les Africains, dont
nous connaissons souvent mal la langue,
se désignent eux-mêmes. Il y a une historicité des identités.
Abel Kouvouama, rappelle qu'à côté
des théories sur l'ethnie d'Amselle, Copans ou Meillassoux, on trouve le regard
englobant de l'idéologie marxiste dans sa lutte contre le capitalisme II se demande jusqu'à quel point il n'en reste pas des traces dans les violences récentes des banlieues, dont les jeunes
noirs, qui en étaient souvent les protagonistes,
étaient quand même tous Français. Autrement dit, ces jeunes ont bien été classés selon leur apparence
identitaire alors qu'ils étaient Français de
souche.
L'ethnie dans tous
ses états
Pierre Boiley
souligne que la notion d'ethnie a quand même été surtout le corollaire de l'Etat Nation. Le cas
de la Casamance où les Diola se sont
transformés en ethnie, illustre bien
la propension à la catégorisation de l'Etat colonial. L'identité sert souvent d'alibi à d'autres revendications comme ce fut le cas dans la rébellion des Touaregs. Elle peut être également
un puissant facteur de mobilisation, comme nous le voyons en Côte d'Ivoire.
Jean-Pierre
Chrétien estime qu'on peut
également aborder la notion d'ethnie à
travers une double approche, celle d'un
ensemble de solidarités naturelles face à un pouvoir que l'on rejette ou accuse et celle d'un « populisme racial » éventuellement manipulé par un pouvoir. Le Biafra n'a-t-il
pas, en son temps, offert l'exemple d'un nationalisme racial. La Nation
ne serait-elle pas en définitive un
ensemble d'ethnies qui ont réussi ?
Abel Kouvouama montre également, en se référant à son livre écrit avec Elisabeth Dorier-Apprill
sur la guerre civile de Brazzaville
en 1997, combien l'ethnie est une
ressource mobilisable en fonction des
intérêts des politiques (ninjas) économiques
(pétrole) ou pseudo religieux (Ntumi). La France présente l'avantage d'être un pays où une conscience nationale a fait largement disparaître le sentiment d'appartenance à une ethnie.
Arrivé
avec retard de Dakar, Rafaël Ndiaye (ENDA) rappelle plaisamment que l'épouse du Président Wade se définit toujours comme une Sénégalaise d'ethnie « toubab ». Il souligne qu'au Sénégal, qui compte une vingtaine
d'ethnies, quatorze langues nationales viennent d'être reconnues, tandis que 80% de la
population possède aussi le Ouolof comme
langue de communication. Pour lui, l'ethnie est loin d'être une
donnée close. Dès qu'on entre dans son histoire, on voit qu'elle est en permanente recomposition. De nombreux patronymes correspondant
à celui de Ndiaye se retrouvent dans toute l'Afrique de l'Ouest. De même,
de grands Empires comme ceux du Mali ou de Soundiata se sont constitués
sur une base ethnique. Ils ne sont
connus qu'à travers la tradition orale
que le Sénégal a reconstituée et fera revivre à l'occasion du troisième festival des arts nègres de Dakar de Juin 2007.
Rappelant les travaux de Frédéric Barth, Pierre Boiley s'interroge sur
ce qui différencie l'ethnie de la Nation. Pour Barth, comptaient avant tout les frontières
et la manière de les passer. L'ethnie serait-elle alors une proto Nation ?
Jean-Pierre Chrétien souligne pour
sa part qu'il n'y a jamais d'identité pure. Ce sont les autres qui baptisent
les ethnies estime Rafaël Ndiaye
à qui Pierre Boiley rappelle toutefois que
nous ne sommes plus dans une situation
précoloniale.
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Philippe Leymarie interroge les intervenants sur ce qu'il faut penser du courant
de Thiesse, Moffa et autres
qui reprennent l'idée de la
constitution d'Etats Nations sur une base ethnique. Abel Kouvouama se montre très réservé sur cette
doctrine. Le problème est davantage
de savoir comment assurer la
viabilité d'Etats Nations dans la diversité
des appartenances.
Si l'on
voit bien comment les influences ethniques
et religieuses se mêlent et se
recoupent dans un certain nombre de
pays comme le Sénégal et si des
pratiques comme les parentés sont de nature à unifier de plus en plus la
notion même d'ethnie sur l'ensemble du continent, il n'en demeure pas moins que la notion reste d'un maniement confus et souvent dangereux. Mais, alors, par quoi la remplacer ?
Le débat
Répondant
à une question de Guy Girod Genet (ARRI), Rafaël Ndiaye précise qu'au Sénégal, pour des raisons largement historiques, les Confréries marchent en parallèle avec les ethnies ou
les recoupent. Abel Kouvouama répondra dans le même
sens à une question sur les Eglises
évangéliques ou messianiques, voire même des sectes qui se sont développées dans quelques pays et notamment le Bénin ou le Congo.
Michel Malherbe, fondateur de la collection « Parlons » à l'Harmattan, pose la question de
savoir comment, pour répondre aux objectifs de la CADE, il est possible de rendre
ces problèmes compliqués d'ethnies plus accessibles aux « ethnies
françaises ». On a l'impression d'avoir régressé dans la connaissance de ces problèmes estime une historienne. Pierre Boiley l'admet et le déplore, comme il déplore la loi de février
2005, mais il souligne que l'on
aurait tort, pour autant, de vouloir simplifier
ce qui est compliqué. Abel Kouvouama, qui
enseigne à Pau l'anthropologie
africaine, indique qu'il se livre sur
place à un travail d'ethnologie comparative.
Sans doute, faudrait-il, comme le
suggère un autre chercheur africain,
parvenir à une ethnologie de l'homme moderne qui vise à une meilleure connaissance de l'autre.
Un ancien coopérant en Afrique, s'étonne de ne pas avoir entendu le mot de communauté alors
qu'il est omniprésent en France comme en Afrique où l'on se positionne selon des pratiques différentes. On
emploie le mot ethnie
par défaut en en
laissant le monopole aux médias. De même oublie-t-on
que des conditions économiques et
sociales précaires ou mauvaises l'emportent bien souvent sur la notion d'ethnie.
Nul doute que le mot communauté est lui aussi très connoté estime Pierre Boiley qui préfère ne pas utiliser certains termes, même s'il convient avec Jean Pierre Chrétien, qu'il peut y avoir une richesse dans la
diversité. Serge Jacquemond, Président d'AROM, se dit épouvanté
par les ravages du mot ethnie et suggère d'utiliser le mot de groupe, moins connoté et qui a l'avantage
de pouvoir se décliner avec de multiples
activités, politiques, culturelles, sociales ou autres. En s'accordant
sur cette proposition, tout le monde admet
qu'au-delà des mots, c'est l'usage
que l'on en fait qui est important.
Christian Valantin (OIF) indique que le mot ethnie a
toujours été d'un usage courant en Afrique. Rappelant la formule de Senghor qui
disait, « laissons l'usage se faire », il montre comment au Sénégal les ethnies n'ont pas empêché que se crée une
conscience nationale enrichie aujourd'hui de l'apport de 14 groupes ethno linguistiques.
Raphaël Ndiaye conclut en soulignant combien il est
indispensable d'insister sur la tolérance des multiples connexions inter
tribales qui existent en Afrique. Il faut à tout prix « enjamber les ethnies », ne
serait-ce que pour donner une
réalité et du poids aux Institutions inter
africaines dont on parle tant.
Raymond Césaire
Deuxième table ronde :
« Afrique de nos peurs, Afriques
de l'inventivité »
Cette
deuxième table ronde, animée par Cheick Yerim Seck, journaliste à Jeune Afrique, l'intelligent, aborde les peurs de toute nature que
suscite l'Afrique (notamment en Europe) face
à ses capacités de résistance,
d'adaptation, de création. Yerim Seck lance le débat en posant que la première explication des peurs est l'altérité. Mais elle s'est atténuée par le développement des échanges. D'autres formes de peurs surgissent fondées sur l'échec supposé de l'Afrique indépendante, les conflits, le sida, l'immigration, les pratiques socioculturelles régressives. Réduire l'Afrique à cela serait oublier l'existence d'une nouvelle génération d'Africains, diplômés,
qui s'inscrivent dans un contexte
international brutal. Il identifie trois types de peurs : celles qui sont inspirées par l'exercice du pouvoir, celles
inspirées par la société elle-même, celles
inspirées par les facteurs environnementaux
et géopolitiques.
Déconstruire les
peurs
Pour Georges Courade, géographe, directeur de
recherche à l'IRD, l'enjeu est de déconstruire
ces peurs pour voir sur quelle part de vérité elles reposent. Il propose une
articulation du débat suivant deux axes ou deux questions : pourquoi y a-t-il
échec du développement en
Afrique (on devrait dire plutôt échec de l'ajustement) ? Sur quelles bases les espoirs sont-ils fondés en Afrique ? Ces espoirs se trouvent-ils dans la société elle-même et en particulier chez
les femmes africaines? Un autre
aspect est de savoir comment valoriser
les ressources de l'Afrique pour que ce continent ne nous désespère pas. Il faut être lucide, beaucoup de choses ne vont pas, mais certaines peuvent être prises en compte par ceux qui prétendent aider l'Afrique.
Emmanuel
Ndione, d'Enda Tiers-Monde,
pense que le défi le plus important est de construire une « scientificité » à partir de spécificités africaines. Mais ces spécificités ont des retombées
sur nos propres repères. Ainsi, la
démocratie qui ne fonctionne pas de
façon acceptable devrait être rénovée
par les Africains eux-mêmes et ce
serait une contribution importante pour le monde. Pour E. Ndione, ne pas changer
c'est être partie prenante de la
domination. Il faut changer en regardant
les réalités avec un regard africain et en recherchant dans le
La Lettre de la Cade n° 86
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concept de nation un espace de compromis.
Les peurs sont utilisées pour décrédibiliser et si on est décrédibilisé, on
n'est plus
entendu. La question est de savoir comment reconstruire à partir de
l'illégalité, terme utilisé par E. Ndione dans le sens où on part de
caractéristiques spécifiques qui n'entrent dans aucun modèle ? C'est par la recherche de compromis et d'instruments de régulation entre des diversités en
conflit, entre des espaces et des gens
différents que peuvent se construire
les Etats africains. Même si cette démarche n'est pas confirmée par la
pratique, il est permis d'espérer conclut
E. Ndione.
Mais Cheick
Yerim Seck s'insurge contre l'idée de spécificité africaine. Le bon sens est universel et définir une Afrique qui progresse c'est considérer qu'il y a des standards universels de civilisation
et non des spécificités qui engendrent des
comportements pervers.
Sur ce dernier point, Boniface Mongo Mboussa, professeur à la
Columbia University de Paris, est d'accord. Pour lui la question de la
mémoire est primordiale et la jonction entre l'histoire coloniale et l'histoire nationale est nécessaire pour atténuer les peurs. Pour lui, il faut se reporter à l'histoire, faire des bilans sans rechercher de coupables.
Relativiser l'échec
du développement
En écoutant ces échanges, Jean-Pierre Guengant, démographe,
directeur de recherche à l'IRD, se demande si le 21e siècle n'est pas le siècle des peurs. L'échec du développement, on le trouve également au Nord et il relativise l'échec du
développement au Sud. Qu'il s'agisse
de l'espérance de vie, de la scolarisation
dans un contexte de forte pression
démographique, des communications, d'importants défis ont été relevés en
Afrique. L'échec du développement n'est-il pas notre propre image qu'on se
renvoie à nous-mêmes ? J. P Guengant réfute l'expression.
Mais n'y a-t-il que des peurs irrationnelles ? Et le problème n'est-il pas
de se reporter aux faits mal
connus ou méconnus ? Du point de vue de la démographie,
l'Afrique est dans une situation sans
précédent historique.
Avec une population multipliée par quatre entre 1950 et 2000, et un taux de fécondité qui se maintient à 6 enfants par femme, l'Afrique fait face à un
fardeau très lourd alors que les autres pays
du Sud ont majoritairement effectué
leur transition démographique. Il en
résulte que 10% seulement de la
population assure la subsistance de
l'ensemble. Ce n'est pas, pour J. P. Guengant, une spécificité africaine, mais un simple
retard sur le reste du monde. Et les
projections des Nations Unies qui
prévoient une multiplication par
trois ou quatre de la population d'ici 2050 ne sont pas propres à atténuer les peurs.
Ni le sida, ni les migrations internationales ne sont à même d'atténuer cette
tendance.
Les images que l'on a ne doivent pas se substituer à la réflexion. Il y a de vrais problèmes qu'il faut aborder tant par les gouvernants que par
les bailleurs de fonds et par la société
civile avec courage en prenant en
compte les caractères spécifiques temporels
hérités du passé.
Relativisme culturel
ou universalisme des comportements ?
Pour George Courade, deux thèses ont été développées :
celle d'un certain relativisme
culturel pour regarder l'Afrique ; celle de
l'universalisme des comportements. La
vérité ne se trouve probablement ni dans l'une ni dans l'autre de ces
thèses. Pour lui, trois visions structurent l'image que l'Afrique donne à l'Occident :
- L'Afrique est criminelle : c'est un processus de généralisation de faits
qui ne
concernent que quelques Etats.
- L'Afrique est victime : il convient de se reporter au devoir de mémoire et
au travail
des historiens.
-
L'Afrique est exploitée : c'est vrai pour le coton, mais l'Afrique garde une marge de manœuvre, notamment pour ravitailler les grandes villes.
- L'Afrique est suicidaire : c'est ce que disent les Africains eux-mêmes.
Cheik Yerim Seck réagit en disant
que l'Afrique sera exploitée
aussi longtemps qu'elle est exploitable. Il fait référence aux féodalités au pouvoir qui accaparent la richesse nationale. Il faut que l'Afrique accepte les rapports de force qui régissent les relations internationales
et de se pencher sur ses propres problèmes sans chercher de boucs émissaires. Emmanuel Ndione
rappelle pour finir, que tout en
étant pour l'universalisme, il y a
une réalité culturelle qu'il faut
prendre en compte si on veut
construire une Afrique nouvelle.
Le débat qui a suivi ces interventions fait d'abord
apparaître deux logiques : le
jugement qui aboutit au rejet ; la compréhension
qui prédispose à l'acceptation de l'autre. Un intervenant souhaite entendre davantage l'Afrique de
l'inventivité. Celle-ci est réelle. On la
trouve par exemple dans les transports, dans l'agriculture qui satisfait
80% des besoins des grandes villes. Il faut bâtir des stratégies de développement qui n'ignorent pas les initiatives locales
et admettre la pluralité des normes.
Philippe Mathieu
Troisième table ronde :
« Développement, mythes et concepts »
La table ronde est introduite par Jean Baptiste Placca, journaliste, ancien directeur de Jeune
Afrique Economie. En présentant les séquences prévues (définitions, modèles et modes, enjeux internes
et internationaux), il précise que les définitions sont d'autant plus
indispensables que « n'ayant pas vu encore
le développement, les Africains ne
savent pas forcément ce que c'est ».
Définitions : d'abord un concept
ambigu
Pour Philippe Hugon, professeur émérite d'économie et
africaniste reconnu, invité à se risquer en premier, il s'agit là aussi d'un mot
piège. Le développement doit
d'abord être défini par ce qu'il n'est pas :
la croissance (qui est commensurable, en valeur ajoutée etc... dont une des plus élevée est représentée par le pétrole, dont on voit bien la déconnexion). Il est un processus qui déroule ce qui est enroulé, qui enchaîne sur un long terme intermédiaire un élargissement de
capacités propres, porté par des
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forces endogènes dans des contextes historiques-sociaux précis. Pour un économiste, « il faut qu'il y ait un accroissement de productivité globale des facteurs - une meilleure efficience dans l'utilisation des ressources naturelles, du travail et du capital qu'on utilise ». Il faut aussi se référer à une
finalité : réduire les inégalités, diminuer
la vulnérabilité. Quant à savoir «
si le développement a échoué », la question se pose peut-être aux agences spécialisées, mais moins aux véritables acteurs, à considérer les défis posés : satisfaction de besoins élémentaires multipliés, acquisition de capacités
de gestion, urbanisation atteinte et
relations entretenues ville-campagne.
Quelques précisions
complémentaires
Les éléments avancés sont largement partagés par les intervenants qui suivent et qui mettent l'accent (Jean Bernard Véron, de l’AFD) sur la croissance
néanmoins « nécessaire », avant de voir ce qui en est fait et ce que sont les
transformations induites : une urbanisation très puissante, avec comme exemple Pikine,
satellite informel de Dakar ayant
atteint la même taille, une capacité
réelle de pouvoir nourrir
aujourd'hui une population multipliée
par 4 en 40 ans. Vincent Geronimi (Président
du Gemdev, Groupement d'étude sur la mondialisation et le
développement, organisme de
recherche, présent souvent sur le
terrain) insiste sur les transformations
structurelles de long terme qu'implique
le concept, à considérer les termes de « décollage..., big
push,... trappe
à pauvreté... » qui s'appliquent au terme de
développement. Il souligne aussi les
spécificités très fortes qui marquent
des situations bien diverses et leur condition d'insertion dans le contexte international.
Une idéologie avant
tout ?
Pour Moussa M'Baye, responsable et praticien de terrain à Enda-Tiers
Monde, il y a là avant tout l'idéologie d'un modèle et un appareil « d'intervention de
l'un sur l'autre », avec son approche
« normative » mal venue. Un intervenant de la salle demandera d'ailleurs un peu plus tard s'il y a un ou des projets de développement émanant des pays eux-mêmes.
Préalables et partenariats possibles
En provenance de la salle des interventions soulignent certains aspects touchant à ses
conditions mêmes : l'existence d'équipements de base, une formation à la gestion, qui coûtent peu au
regard de guerres comme celle d'Irak (Girod
Genet, ARRI) ; les dangers que
présentent les règles de mondialisation,
pas des plus équitables, ou bien le modèle du « toujours plus » qui nous
mènent droit dans le mur alors que les
poches de sous-développement se
trouvent partout, y compris chez
nous (G. Winter, IRD). L'ancien
ministre (algérien) et responsable à la Commission économique pour l'Afrique (Nations-Unies,
Addis Abbeba), Layashi Yaker, aborde la coopération entre l'Union Européenne et l'Union
Africaine, ainsi que ses difficultés,
voire désenchantements, alors que l'Europe côtoie le « continent le plus riche avec les populations les plus pauvres
». La Cade pourrait-elle d'ailleurs
aider à monter en Afrique même (à Addis Abbeba par exemple) une
réunion comme celle d'aujourd'hui avec essentiellement des Africains ?
Derrière les modes, un, ou des modèles ?
La
deuxième partie de cette table ronde est ouverte par Vincent Geronimi, en reprenant un problème abordé précédemment : celui du développement
durable. Le développement peut-il être confondu avec (« être soluble dans
») le développement durable ? Non, car ce
dernier est généralement défini comme un développement « ne devant pas nuire aux générations futures », et comme incorporant dans une perspective à long terme une
dimension économique, sociale et environnementale
- préoccupation du Nord
essentiellement ; de même, le développement
ne peut se réduire à la lutte contre la pauvreté, d'où sont absentes toute dynamique et logique de
mouvement autoentretenu - en témoigne encore
la récente initiative des nouveaux
instruments financiers, IFF,
facilités financières internationales,
de Gordon Brown, qui reste muette
pour l'après 2015.
Philippe Hugon rappelle qu'au delà des modes successifs
de développement prônés par
les institutions (ONU, BIRD, AFD, MAE...), il y a eu des
modèles de développement bien distincts : à
la suite de la crise de 1929, le
concept de mise en valeur ; après
la guerre, le capitalisme d'Etat, investisseur,
du plan Marshall, avec une
coordination des planifications ; à partir
de 1980 le retournement vers le « tout marché », avec les ajustements structurels, les stabilisations préalables au
développement etc... ; et
enfin aujourd'hui la bonne gouvernance, avec
la participation de la société civile ...et des dispositifs précis -
PPTE, DRSP et autres -, pas forcément négatifs
d'ailleurs. Les modèles ne sont ainsi pas
reproductibles ni transposables, les
enjeux du développement (sociaux, économiques...), et donc le développement lui-même, étant au demeurant conflictuels. Il est largement suivi en cela, notamment
par Geronimi (Gemdev)
et Moussa M'Baye (Enda), pour lesquels il
ne peut y avoir en aucun cas de «
transcription linéaire », ni de propositions
multiples - « l'excès de remèdes tue ». Il faut rechercher plutôt des interactions réelles entre les instances et les acteurs directs.
Contexte et
conditions
La salle, dans ses questions ou interventions, insiste plus sur le cadre même du développement. Pour Abel Kouvouama
(Université de Pau), il faut d'abord voir
quels sont les acteurs réels du développement et dans quelle mesure l'Etat, régulateur du marché, répond
au jeu. Pour M. Bouthelier (CIAN, patronat), le développement ne réussit que s'il y a « osmose » entre un Etat fort et un secteur privé dynamique, à l'exemple de la
Chine actuelle. Sinon, on a, dans le cas
d'un Etat fort, seul, l'exemple de
l'URSS, et dans le cas inverse, la
maffia (ndlr : à moins que ce ne soit l'un, puis l'autre). Les Africains présents estiment, eux, que les définitions et les objectifs doivent relever d'abord des peuples eux-mêmes et de
ce que veulent pour eux leurs élites. S'instaure
alors à ce moment un dialogue soutenu entre africains,
qui confère soudain au dôme de la
grande salle de l'ENA la dimension
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fantasmatique d'un énorme « arbre à palabre », rejoignant en cela d'une façon prémonitoire et fugace le vœu de l'ancien responsable onusien d'Addis Abbeba!.
Défis et enjeux internes/internationaux
Pour Philippe Hugon, un des premiers enjeux concerne
l'articulation entre aide extérieure et mobilisation interne : l'aide extérieure
peut aider/appuyer le développement, mais en aucun cas s'y substituer.
L'exemple du plan Marshall est à cet égard très instructif : pas de conditionnalités de
moyens mais une obligation de résultats, laissés au jugement de commissions de « productivité ».
Le défi est alors évidemment le nécessaire progrès de l'agriculture,
généralement obtenu
historiquement, sauf dans le cas de pays
dominants, avec le soutien de l'Etat
; il est rendu ici plus difficile du
fait des conditions écologiques
délicates à gérer (désertification etc...) et
du type de partage de la valeur ajoutée sur
les produits exportés : le paysan africain ne reçoit que le 1/20e de la valeur du produit (coton etc...) rendu sur le marché utilisateur ou
consommateur - tout comme d'ailleurs le
fabriquant actuel d'une chaussure Nike ! Il n'y a pas, par ailleurs, opposition, mais complémentarité, entre agriculture d'exportation et
agriculture vivrière. C'est bien d'abord
dans le couplage ville-campagne,
comme le précise un autre intervenant, que
réside le destin de l'agriculture, et
du développement.
Pour M. Moussa M'Baye, les véritables défis se situent dans
l'appropriation par les acteurs réels des principes de développement, y compris en ce
qui concerne
le long terme - ce que ne font pas les Gouvernements actuels ; dans l'élimination,
aussi, des incohérences, voire des contradictions, dans le jeu des acteurs
extérieurs, au demeurant trop multiples et dispersés ; et enfin dans la consolidation de la société civile et d'un Etat fort et légitime, fort
parce que légitime, capable d'intégrer
dans ses préoccupations tous les
constituants de la communauté
nationale.
En exemple, entre autres, de l'exercice des responsabilités par les Africains eux-mêmes sont cités
le Cap Vert et le Bostwana,
où existe un consensus social,
contrairement aux Etats au sein desquels
« on ne sait pas comment sont montés
ceux qui sont en haut du cocotier ».
Le rôle important, et la responsabilité
précise de pays extérieurs comme la France
serait à cet égard de faire preuve
vis à vis des gouvernants d'un
certaine exigence ; c'est du moins ce
qu'en attend la jeunesse.
En réponse à une dernière interpellation, portant sur les drames permanents de Ceuta et Mellila, alors que l'Afrique aurait la faculté de nourrir ses habitants, il est précisé qu'on touche là aux problèmes d'exclusion de certains, et donc aux problèmes économiques et sociaux de distribution des
revenus, ce qui fait dire à l'animateur, en conclusion « donc, sans doute, de développement ! ».
Quatrième table ronde : « L'enjeu des
représentations pour le développement et la démocratie »
Des questions
géantes
Erik Orsenna note la difficulté
de traiter
un sujet aussi vaste. Aussi propose-t-il que le sujet soit traité par deux tours de table, le premier traitant de l'économie, le second de
politique, chacun suivi de questions de la
salle.
Ne pas être prisonnier du regard de l'Autre
Raphaël Ndiaye de l'ONG Enda-tiers monde rappelle que cette ONG du Sud dont le siège est à Dakar, a pour règle de penser le Sud à partir du Sud. Cette prise de distance par rapport aux représentations imposées par le Nord l'a conduit à articuler la recherche à l'action, à prendre appui sur les associations de quartier dans les villes et sur les groupements de paysans dans les campagnes, les aidant dans leurs démarches et leurs combats, dans leur dialogue avec les pouvoirs publics. C'est à partir de ces remontées du terrain qu'Enda alimente la bataille des idées au niveau international pour l'édification d'un monde plus juste et solidaire. Enda-Europe et la CADE