
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade - mai 2006 - n°90
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enda europe |
Débat du mois : «
La gésine de l'Afrique moderne : de la démocratie formelle à la démocratie
réelle »
Editorial
Un trésor caché... enfin
révélé
Ce n'est pas du Da Vinci code que je veux parler mais de la déclaration africaine des droits humains qui a été adoptée par Soundjata Keita, en 1222, le jour de son intronisation à la tête de ce qui allait devenir l'empire du Mali. Elle est restée pendant plusieurs siècles cachée à nos yeux d'Occidentaux. Coulée dans la mémoire des gardiens des archives orales, (1} elle n'était accessible qu'aux descendants de la « confrérie des chasseurs » d'un modeste village du sud de Bamako.
C'est Raphaël Ndiaye, de l'ONGI Enda-tiers monde qui m'en a révélé l'existence, le 7 décembre dernier, lors de la Journée du Xe anniversaire de la CADE. Il nous a raconté que la Charte de l'empire du Mali avait été reconstituée en 1998, à Kankan à partir des témoignages de griots de la sous-région, chacun détenant une partie de ce texte qui, en 44 articles, affirme des principes de liberté, de solidarité, de bon gouvernement, condamne l'esclavage. Quelques jours plus tard, visitant l'exposition de la Bibliothèque nationale « Lumières, un héritage pour demain », j'entendis Élikia M'Bokolo commenter cette phrase : « Toute vie est une vie », extraite de la Charte du Mandé qu'il tenait pour une préfiguration africaine des Lumières européennes.
Il ne me restait plus qu'à me procurer ce texte que je trouvais publié dans un élégant petit livre édité en 2003 chez Albin Michel dans la collection « Les carnets du calligraphe », traduit par Youssouf Tata Cissé et illustré par Aboubakar Fofana. Et je lus que « le Mandé fut fondé sur l'entente et la concorde, l'amour, la liberté et la fraternité. Il ne saurait y avoir de discrimination ethnique ni raciale au Mandé. Tel fut l'un des buts de notre combat...Les enfants de Sanènè et Kontron font à l'adresse des douze parties du monde et au nom du Mandé tout entier, la proclamation suivante ; toute vie humaine est une vie... que nul ne martyrise son semblable... Par patrie, pays ou terre des pères, il faut entendre aussi et surtout les hommes : car tout pays, toute terre qui verrait les hommes disparaître de sa surface connaîtrait le déclin et la désolation... Chacun dispose désormais de sa personne, chacun est libre de ses actes dans le respect des interdits, des lois de sa patrie. »
Les lumières avaient donc brillé hors d'Europe et bien avant le XVIIIe siècle. Et l'Afrique est, elle aussi, dépositaire de ce trésor qui est un héritage pour demain et pour l'humanité. Georges Balandier, nous l'avait rappelé : l'Afrique a une très longue et très riche expérience du politique. En attendant que le troisième Festival des Arts nègres prévu en 2007 fasse connaître la charte du Mandé au grand public, nous vous la proposons en conclusion de notre cycle de rencontres-débat sur « les chemins de la démocratie en Afrique ». Elle nous rappelle que ces chemins ne partent pas de nulle part, qu'ils empruntent des itinéraires parfois originaux à nos yeux d'Occidentaux trop souvent convaincus de détenir la vérité universelle, et que les Africains qui les parcourent marchent eux aussi « vers un ordre nouveau fondé sur des raisons universelles ».(2)
Michel Levallois
1) S'agissant de véritables archives, je préfère ne pas employer le terme ambigu et dépréciatif de tradition.
2) Eboko Fred, L'Afrique n'est pas prête pour la démocratie, in L'Afrique des idées reçues, Courade, Georges,
Belin Paris 2006.
La Lettre
de la Cade n°90 - mai 2006, page 1
Compte-rendu de la rencontre-débat du 26 avril 2006
«
La gésine de l'Afrique moderne : de la démocratie formelle à la démocratie
réelle »
Cette
rencontre, l'avant dernière du cycle entrepris sur « les chemins de la
démocratie en Afrique » porte surla « gésine » de l'Afrique moderne. Senami
Houdete, étudiante à l'école de journalisme de l'IEP de Paris, soulève les
questions clés portant sur cette période qui s'ouvre
dans les années 90, qui ont vu l'avènement de ce qu'on appelle le «printemps démocratique » : la fin de l'apartheid en
Afrique du Sud, les premières élections libres au Bénin, au Cap Vert, la chute du président malien grâce aux manifestations de rue.
On présente souvent le discours de La Baule en 1990 comme un
tournant majeur de la politique des Etats africains. La décennie voit l'arrivée des
élections multipartites, le foisonnement des journaux et des médias, un activisme croissant
dans la société civile. Pourtant, cette société civile africaine est-elle
devenue réellement une société politique ? En a-t-elle les moyens ? Alors que des
élections multipartites
s'organisent, ceux-là même qui avaient été des dictateurs sont
réélus, comme par exemple l'ex-président béninois, Mathieu Kérékou. Que s'est-il passé après la révolution des
conférences nationales ? Cette période a-t-elle été celle du passage de la démocratie
formelle à la démocratie réelle ? Quel a été le rôle des différents acteurs et peut-on dire aujourd'hui
que de nouvelles formes de démocratie sont en train de naître en Afrique ?
Pour répondre à ces questions, la Cade a fait appel à Bertrand Badie, professeur des universités à l'IEP de Paris, Babacar Sall, sociologue, expert
auprès de l'Unesco et de l'OCDE, qui a été un des acteurs de la conférence nationale
au Congo et Fernand Nzaba-Banzouzi, juriste,
association Rupture-Solidarité.
La question de la
démocratie
Selon Bertrand Badie la
notion essentielle dans ce débat n'est pas la notion de démocratie mais celle
de société politique. Il ne peut y avoir de démocratie sans société politique et
civile et sans contrat social. Avant
de se poser la question de la construction démocratique en Afrique il faudrait se concentrer sur la question de l'élaboration du « politique » africain. Le débat sur la démocratisation devrait donc être nuancé et recentré. Il lui semble
important de mettre dans leur
contexte et de définir les notions
de « démocratie » et de «
démocratisation », termes utilisés de façon
abusive de nos jours et trop souvent perçus comme synonymes de gouvernements représentatifs.
Pour cela il est nécessaire de faire un détour par la
construction de la démocratie européenne. La démocratie n'est pas le résultat
inévitable de changements culturels, sociaux et politiques mais est en fait une exception
historique. Tous les grands philosophes
ont décrit la démocratie comme une
anomalie. Sa construction n'est nullement inéluctable et naturelle mais requiert un effort substantiel. Quatre ingrédients ont été essentiels à la création de la démocratie en Europe.
- Tout d'abord ce processus a nécessité ce que le philosophe
allemand Habermas a appelé « la construction de l'espace public » afin que la politique
ne soit pas le monopole du monarque et soit débattue. Cet espace public
existait évidemment dans les sociétés africaines.
- La
seconde étape de cette création démocratique
a été celle de la confiscation du
pouvoir dans les mains d'élites intellectuelles
inspirées des Lumières. La démocratie
aurait été élaborée par ces élites
intellectuelles, ces nouveaux aristocrates,
dans le but d'exclure les masses et d'imposer
leur perspective. B. Badie parle de ruse élitiste qui a permis à l'élite économique et intellectuelle tenue à l'écart du
pouvoir politique de s'accomplir totalement.
C'est donc un mouvement profondément
aristocratique.
- La troisième étape est celle de l'octroi du droit de vote. Une
fois ces élites installées, elles ont cherché à légitimer leur position et à se forger un
soutien populaire en développant des idées de participation notamment à travers
la notion de suffrage universel.
- La dernière étape de la démocratisation a été marquée par
l'avènement d'un mouvement social qui bouscule la logique étroite de l'octroi
contrôlé du droit de suffrage pour réclamer une pleine participation et en même
temps la transformation de la démocratie politique en démocratie économique et
sociale.
Ce modèle de gouvernement « démocratique », ou plutôt
représentatif, européen est donc en réalité tout simplement une nouvelle forme de
gouvernement aristocratique.
La question clé à se poser lorsque l'on
s'interroge sur la construction démocratique ou l'importation du modèle européen « démocratique » ne serait donc pas
de savoir si le système africain pré-colonial était
La Lettre de la Cade n°90 - mai 2006, page
2
démocratique à l'origine
mais de savoir s'il était à l'origine aristocratique.
L'histoire de la construction démocratique européenne
n'est donc pas aussi épique qu'on le dit généralement; elle ne
représente pas l'épanouissement d'une culture démocratique, d'une
philosophie, d'une idéologie, mais marquerait tout simplement
l'élaboration et l'instauration d'une nouvelle technique de
domination, de gestion de la cité, et rien de plus.
La société européenne n'est pas par nature
démocratique ou prédisposée à l'être mais aurait tout simplement
était chanceuse d'avoir eu l'occasion d'inventer la démocratie
lorsque autour d'elle il n'y avait pas de démocratie, et donc de
l'avoir fait à partir
d'une démarche endogène. Le grand problème,
c'est alors l'obligation pour les
sociétés post coloniales d'inventer la démocratie qui existe déjà ailleurs.
Cela implique que la démocratie sera
mimétique puisque se référant à un
modèle extérieur déjà existant ; que
cette imitation sera celle de la
puissance hégémonique coloniale ce
qui implique donc un rapport à la
domination (la démocratie consisterait
à ressembler au dominateur) ; que la construction démocratique se trouve profondément extravertie et dès qu'il y a extraversion, il y a négation du contrat social.
La
question du politique ; pas de démocratie sans politique fort
La force du contrat social est d'inventer notre
coexistence. A partir du moment où les règles de coexistence
sont importées, on n'est plus dans une démarche contractuelle,
mais dans une démarche dont on ne pourra pas effacer la part
irréductible de contrainte, et inventer la démocratie dans la contrainte nous
place dans une contradiction. Ceci nous ramène à la question essentielle du politique. Le politique est l'art de la
coexistence qui permet de faire vivre
ensemble des êtres uniques et divers
dans une seule et même cité. La démocratie
est tout simplement l'approfondissement
de cette coexistence et l'élaboration
d'un contrat social entre pouvoir et
population ; elle est le parachèvement de
l'ordre politique. Là où le politique est faible, la coexistence n'est pas construite et elle ne peut être imposée que par la force et la contrainte ce qui conduit à l'autoritarisme.
En conclusion de son exposé, B. Badie
indique
qu'on est dans une logique de cercle
vicieux. Plus les systèmes politiques sont
prisonniers de systèmes d'extraversion,
plus ils sont en situation de déficit du politique. L'extraversion, donc la dépendance de l'extérieur, vient créer du déficit d'Etat et donc bloquer la logique de la démocratisation. Et c'est la raison pour
laquelle La Baule est le pire des outrages
que l'on ait pu faire à la démocratie,
car c'est justement construire la démocratisation
par le canal de l'extraversion et du
contrôle extérieur.
Babakar Sall qui intervient ensuite, souligne
le travail formidable que les sociétés africaines ont fait sur
elles-mêmes et qui est trop peu pris en compte par les analyses. La
tendance à vouloir imposer les modèles extérieurs à l'Afrique ignore
la nature historique du modèle, et le fait que différents
pays et sociétés ont suivi des trajectoires et des parcours
très différents. L'imposition d'un modèle externe, le greffage
en quelque sorte du modèle de gouvernement représentatif européen, a clairement
des effets négatifs sur la construction démocratique dans des
pays et des sociétés où le politique n'a pas encore été consolidé. De même cette
tendance ignore non seulement la
spécificité historique décrite
ci-dessus de la démocratisation
européenne mais ignore aussi les réalités africaines contemporaines.
L'implémentation de la démocratie formelle
inaugurée lors de conférences nationales et l'importance que ce processus accorde à des modèles occidentaux préétablis présentent des risques et posent problème
à plusieurs niveaux. Tout d'abord cela oblige les pays en question à
élaborer et à construire leur propre projet en opposition au modèle
initial. En même temps, l'exportation de ce
modèle européen, qui encourage les
autres pays à ressembler aux puissances hégémoniques, renforce les rapports de domination. La crise identitaire qui surgit lors des années 1930-40 démontre clairement la difficulté qu'ont les sociétés africaines à définir une identité
collective qui leur permet de trouver un
équilibre entre une volonté de trouver
des solutions différentes, de rejeter les
projets imposés du dehors et le désir d'appropriation de ce modèle européen.
Cette situation ambiguë, qui persiste de nos jours, a eu tendance à
freiner la consolidation d'une société
civile et politique africaine.
La faiblesse de l'Etat
Une trop grande dépendance politique à des pays,
acteurs ou modèles extérieurs, risque aussi d'engendrer un déficit
d'Etat et du politique. Ainsi toute tentative de créer la démocratie en
imposant un modèle étranger, comme cela a
été le cas lors de la Baule, risque
de placer les pays en question dans une logique de cercle vicieux où l'Etat et le politique national deviennent
de plus en plus faibles et le contrat
social est réduit ; ceci engendre le phénomène malheureusement trop répandu
en Afrique contemporaine des « Etats-faillite ».
L'apparition de ces « Etats-faillite
» résulte non
seulement d'une dépendance et d'une
faiblesse étatique mais est aussi clairement
liée à un manque de société politique et civile en Afrique. Une nébuleuse de sociétés civiles existe évidemment de nos jours, celles-ci étant de plus en plus
soutenues par des acteurs étrangers, tels que les gouvernements occidentaux et les institutions de Bretton Woods
; mais cette société civile soutenue
par l'Occident a tendance à
disqualifier la majorité de la population
africaine qui ne parle pas les langues
occidentales et qui n'a pas les ressources
et les moyens nécessaires pour participer
à l'espace public et politique. Sans un politique fort, la démocratie ne pourra pas s'installer.
Bertrand Badie et Babacar Sall soulignent également
le risque posé par les rituels démocratiques et par l'importance
accordée par les organisations
internationales à la démocratie
formelle et institutionnelle au motif
« qu’elle mène au développement
». Le Mali a suivi cette injonction à la
lettre, ce qui n'a pas amélioré le sort des populations depuis la chute de la dictature.
Babacar Sall prend l'exemple du Sénégal, souvent perçu comme étant
un pays démocratique exemplaire, pour
souligner les risques qu'il y a à
accorder une trop grande importance aux institutions, qui servent souvent de simple prétexte à des pratiques beaucoup moins « démocratiques ». L'importance accordée à la laïcité de l'Etat par les puissances extérieures, en particulier par la France, qui a fondé sa « modernité politique » sur la différenciation entre le politique et le religieux, serait de même inapplicable dans les sociétés africaines. Chez celles-ci, il y a imbrication
entre le politique, le religieux, le social,
le rituel qui sont peut-être, selon Babakar Sall, « le terreau qui
fonde
La Lettre de la Cade n°90 - mai 2006, page
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le
lien social
africain ». Il prend l'exemple de pays tels que la Côte d'Ivoire et le Sénégal où la religion
inspire la culture politique et fonde de nouvelles formes de légitimité pour les élites
politiques. Au lieu de percevoir les difficultés de démocratisation auxquelles font face
les pays africains comme étant co-substantielles à l'Afrique il serait important de
s'interroger sur l'idée même de transposer le modèle européen et sur l'inadaptabilité des
règles démocratiques occidentales.
Ce qu'une démocratie africaine peut être et ne peut
être
Sans Etat, une société civile ou politique ne peut s'établir.
Mais la faiblesse de nombreux Etats africains et la stagnation du jeu politique
résultent non seulement de l'imposition d'un modèle externe inadaptable mais sont
aussi liées à des pratiques internes et à la forme de démocratie que des acteurs
internes ont engendré.
Comme le
souligne Fernand Nzaba-Banzouzi la notion d'Union nationale est tout particulièrement ambiguë car elle a souvent permis aux élites d'utiliser l'idée d'un consensus national pour légitimer le recours
au parti unique par le passé. Le « consensus
» obtenu dans ces conditions détourne clairement la question du contrat social, et produit une dépolitisation des
questions de la vie publique. Ce déficit
d'Etat a aussi été provoqué par le retour
de formes de prise de pouvoir qui avaient
été honnies aux conférences nationales
et par la réapparition sur la scène politique
de dirigeants discrédités lors de ces
conférences. Les conférences nationales, plutôt que de marquer un passage décisif, marquent au contraire le début d'une stagnation géopolitique et auraient donné
lieu, selon Fernand Nzaba-Banzousi, à trois
bifurcations. La première, d'ordre
martial, est une réplique renouvelée
des vieilles formules, des coups d'Etat qui souvent débouchent sur des formes de violence dégénérative allant jusqu'à
la guerre civile. La seconde est de type
juridique à travers la modification de la
Constitution, permettant ainsi le maintien des anciens autocrates. Le
manque d'Etat de droit dans ces pays,
notamment du respect de la hiérarchie
des normes, de la Constitution, de
l'égalité des sujets de droit et d'indépendance de la Justice a clairement réduit le pouvoir et le contrôle étatique. La troisième, plus positive cette fois-ci, a été le maintien et le respect de la constitution et de l'alternance démocratique dans des pays tels que le Bénin.
Selon Bertrand Badie la question
primordiale
est de savoir comment construire le politique et la société et non la démocratie. Pour assurer
la construction du politique trois variables sont nécessaires. Tout d'abord l'existence de la société, qui résulte de la construction et l'élaboration quotidienne de la coexistence ; le développement, car pour assurer la construction de la société et des liens sociaux, il est tout
aussi essentiel que l'individu soit protégé ; finalement, il est nécessaire de surmonter et de transformer les relations de domination qui persistent au niveau mondial. La reformulation des relations internationales doit se faire de manière positive et constructive, non pas en prenant une attitude qui divise, mais au contraire en renforçant la co-opération multilatérale. Pour Babacar Sall la solution est
de réhabiliter l'intériorité et
l'importance de l'histoire. Selon Nzaba-Banzouzi c'est l'Etat de droit qui doit être soutenu et renforcé avant la démocratie. Ceci permettra de mettre fin aux retours constants à des pratiques et relations anciennes, notamment la filiation à l'ordre colonial. C'est celui qui, dans la compétition électorale, table sur la supériorité de la maîtrise de la langue administrative que les populations ne maîtrisent pas complètement et qui rend par
conséquent difficile la consolidation du
contrat social. C'est cet ordre colonial qui entérine aussi la puissance militaire comme source du maintien de l'ordre interne et, partant, du contrôle de l'appareil d'État. De même un Etat de droit aiderait à surmonter l'importance croissante donnée aux contrôles des richesses et
au pouvoir démographique d'un groupe donné.
La faiblesse des Etats Africains ne doit pas cependant être
perçue comme la fin du processus de démocratisation inauguré par les conférences
nationales mais sa réorientation.
Selon Fernand Nzaba-Banzouzi l'avenir de la
démocratie en Afrique ne résiderait pas au
niveau national, mais principalement
dans la création d'un dialogue et
d'un débat politique au niveau
local. Ce renouveau démocratique serait également caractérisé par l'éclosion d'une
véritable société civile avec des acteurs
qui, sans prétention aucune pour la
compétition politique, feraient avancer l'idée d'un contrôle par la société des décisions qui sont prises en leur nom.
LE DEBAT
Dominique Gentil, économiste, regrette que le débat sur les
conférences nationales ait prit comme point de départ La Baule, plutôt que la conférence nationale
au Bénin; il pense que la tendance à se concentrer et à se référer à La Baule réduit le
rôle joué par les pays africains et la créativité africaine dans ce mouvement et renforce l'idée
que les conférences servirent avant tout à imposer un système occidental.
La question de l'importance de la société civile en
Afrique est soulevée à plusieurs reprises. Faut-il s'éloigner de ce concept ? Un
jeune étudiant se demande si les conférences nationales peuvent être
perçues comme un projet de participation de la société civile tout comme les
associations de femmes et d'autres groupes soutenus par la communauté
internationale ?
Babacar Sall perçoit le concept de société civile comme étant très
difficile à définir et ainsi à construire étant donné qu'il n'est pas basé sur un
centre opératoire mais qu'il inclue des groupes et des nébuleuses très différents. Selon
Bertrand Badie le concept de société civile tel qu'il
apparaît dans l'outillage académique n'est pas approprié quand on le
déménage. C'est en particulier une anomalie lorsque cette société est créée pour et
non par les individus et les groupes concernés. Les liens sociaux que les
conférences nationales auraient pu engendrer ne se sont en général pas
forgés, notamment les liens entre la jeunesse africaine. La société civile doit
avant tout être construite en opposition à un Etat déjà construit et
renvoie en général à un système libéral. Néanmoins, la société civile même, et
les rapports et liens sociaux que cette notion implique, demeurent fondamentaux. Pour Nzaba-Banzouzi, même si la société civile en Afrique n'est
souvent pas
autonome par rapport à l'Etat, elle permet de remplir les vides laissés
par les Etats faibles.
La faiblesse des Etats, et en particulier la crise des
frontières en Afrique, est perçue comme représentant un véritable obstacle au
processus
La Lettre de la Cade n°90 - mai 2006, page
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de démocratisation
réelle en Afrique. Bertrand Badie remarque que
l'Afrique n'est pas le seul continent soumis à une véritable crise de territorialité. Le
mal-être territorial existe partout et résulte évidemment du fait que la
logique étatique, qui est une logique statique, ne peut pas répondre aux appels
à la mobilité. La crise africaine est particulière étant donné qu'elle est
clairement liée aux découpages coloniaux ; mais d'une certaine façon tous
les découpages le sont, les frontières naturelles n'existent nulle part. Il est
évident que l'artifice de certaines frontières est particulièrement flagrant et rend
difficile pour l'Etat en question d'y puiser sa légitimité. Comme le souligne Fernand Nzaba-Banzouzi la porosité des frontières en Afrique
centrale a eu des effets tragiques sur toute la région.
Les échecs de la frontière impliquent clairement l'échec
de l'Etat par conséquent de la démocratisation étant donné que personne n'a encore pu déterminer
comment inventer une démocratie sans territoire. L'Union
Européenne n'a toujours pas réussi à surpasser le territoire, même si les
décisions sont prises à l'échelle européenne, ses membres votent encore au niveau
national.
La distinction entre démocratie formelle et informelle a
aussi été soulevée. Le pas vers la démocratie « formelle » est souvent représenté
comme positif, le pas vers la démocratie informelle peut-il l'être également ?
D'après Babacar Sall la distance entre les
systèmes sociaux
et institutionnels joue un rôle négatif dans la construction de l'Etat. Ceci résulte en
particulier du fait que la plupart des institutions créées dans les pays
francophones ont instauré le français comme langue administrative, idée clairement
contentieuse étant donné que dans de nombreux pays la majorité de la population
ne parle pas le français. La démocratie de proximité, développée au niveau local, permet au contraire
de forger un véritable dialogue. L'Etat est souvent une entité trop
grande pour les sociétés africaines. Il est nécessaire maintenant qu'un
dialogue puisse se développer entre les communautés locales, où tous peuvent
s'exprimer, et le niveau national.
Pour Bertrand Badie il n'y a pas d'opposition entre
démocratie formelle et informelle, l'opposition demeure entre ces formes de démocratie
et la démocratie réelle. Pour assurer sa réalisation, la démocratie formelle
est essentielle mais les individus doivent pouvoir y interagir et en tirer
des bénéfices concrets. Il rejette la notion de transition démocratique qui implique un passage
totalitaire nécessaire pour accéder à un système et à une démocratie réelle,
étant donné que souvent cette logique de la transition viendrait affecter
durablement la liberté et ne prépare pas toujours quelque chose de
mieux mais souvent une réalité pire.
Doudou Dienne se demande si le concept de
démocratie même n'a pas largement été délégitimé. Prenant comme exemples l'érosion
croissante de la diversité d'opinion, les atteintes croissantes à la liberté de la
presse notamment
due à la concentration des médias, aussi bien que la tendance à chercher à imposer la
démocratie au Moyen Orient et à appuyer des régimes non-démocratiques,
il évoque un processus de dé-démocratisation de la scène
occidentale. Bertrand Badie est tout à fait
d'accord sur le fait que le concept de démocratisation est de nos jours largement
abusé, tantôt utilisé comme un instrument de rhétorique de politique
étrangère tantôt comme la raison d'être de l'Occident, et perçoit ce phénomène
comme étant dû à un malentendu grave. Il accepte que le modèle démocratique européen puisse servir de
base sur laquelle différents pays peuvent construire leur propre projet mais
que celui-ci ne doit en aucun cas être imposé car ceci aurait, comme nous le voyons en Irak, des
circonstances sociales bouleversantes. Doudou Dienne critique le
fait que tous
les débats sur la démocratie en Afrique tournent toujours autour d'un paradigme « défusionniste » par rapport à l'Occident. D'après lui, si
la démocratie
n'est pas un parcours banalisé mais une route, il est alors essentiel de juger le
concept démocratique
dans son historicité et de prendre en compte non seulement les pratiques
culturelles et associatives reconnues par les Occidentaux, mais aussi celles qui
sont par nature plus « africaines ».
Un représentant de la Ligue de la démocratie, regrette la
tendance à vouloir opposer une démocratie universelle occidentale à une universalité
africaine basée sur des régions et des ethnies. Il se demande s'il est réellement
concevable et préférable en Afrique d'avoir des politiciens qui placent l'intérêt
national au-dessus d'autres intérêts notamment ethniques.
Pour Babacar Sall
ce n'est pas un problème de voter en faisant référence à son groupe
communautaire ; les Grecs se voyaient notamment comme une commune. Il est
impossible de dire qu'un électeur européen aurait une vision plus
universelle qu'un électeur africain ; l'acte de voter se fait de toute façon
toujours sur la base de références culturelles, sociales, géographiques ou
historiques. Chaque société produit de l'universalité. Un autre intervenant
rappelle que l'Afrique n'a pas été un continent coupé du monde ; il donne l'exemple de Tombouctou qui a
été un véritable carrefour où la vie intellectuelle était très riche et
diverse et où les identités qui s'y forgeaient étaient aussi bien malienne qu'universelle. Fernand Nzaba-Banzouzi
conclut néanmoins qu'il est essentiel de trouver un équilibre entre démocratie « démographique »,
notamment basé autour des ethnies, et réelle, et qu'en fin du compte pour les
questions fondamentales,
notamment la sélection de l'équipe nationale de football, l'identité ethnique n'est pas
prise
en compte.
Laetitia Bader
La Lettre
de la Cade n°90 - mai 2006, page 5
/a>CÔTE d'IVOIRE : des espoirs
raisonnables ?
Peut-on encore
sauver la Côte d'Ivoire ? » s'interrogeait un journaliste du Monde à la mi-septembre 2005.
Surprenant et même incompréhensible à ses débuts, explicité ensuite de mille manières
plus ou moins contradictoires par des observateurs de qualités très diverses,
le drame de
ce pays non seulement perdure mais fait redouter des crises aussi graves dans
d'autres pays
africains tout aussi jeunes et fragiles et de surcroît infiniment moins riches. Déjà
à l'automne 2004, après deux
ans de crise et les accords trop rapides et
stériles de Marcoussis, il aurait été
imprudent d'affirmer que la pacification de la Côte d'Ivoire était
malgré tout en bonne voie. Depuis les graves
événements de novembre 2004 (*), on
constate que les relations non
seulement franco-ivoiriennes mais aussi entre le gouvernement d'Abidjan et les Nations-Unies se sont faites de plus en plus désagréables dans une évolution générale
en dents de scie qui continue de
démentir le lendemain ce que l'on avait
cru pouvoir affirmer la veille. Les diverses forces militaires (la française en premier lieu) dûment mandatées par
l'ONU pour monter la garde dans un
corridor de démarcation en plein travers
d'un pays coupé en deux ont été elles-mêmes contestées et attaquées.
Aucun - ou presque- des grands préalables
politico-militaires (plan DDR /désarmement-démobilisation-réintégration; gouvernement de transition issu à la fois du Nord et du Sud, adoption des textes fondamentaux sur le Code Foncier, la nationalité et l'éligibilté) à
exécuter avant la redoutable échéance
d'octobre 2005 (élection présidentielle à l'expiration du premier mandat de Laurent Gbagbo élu cinq ans plus tôt « dans des conditions calamiteuses ») n'avait été réalisé à cette date. Dès lors,
la décision prise par l'Union Africaine de
reporter d'un an ce scrutin avait tout
pour inquiéter car elle indiquait très exactement que nul n'avait nulle part, ni à l'ONU, ni à l'OUA, ni à la CEDEAO, ni à Bruxelles, ni à Paris,
aucune solution concrète à proposer. Tension
prolongée, partition confirmée, sortie de
crise renvoyée à des calendes inconnues ? C'est tout ce que l'on pouvait craindre.
Même s'ils se revoient, se reparlent et se réallient quelquefois, les poids lourds de la politique ivoirienne de naguère
(H. K. Bédié, A. D. Ouattara, et aussi Laurent
Dona Fologo et Pascal Aby Nguessan) apparaissent
aujourd'hui marqués par une certaine usure. Le président Gbagbo,
en revanche,
expert à souffler le chaud et le froid, à combiner insultes et sourires, solide
derrière sa garde rapprochée, mène à partir d'Abidjan sa République sudiste
sans faiblesse, conservant en France quelques vieilles amitiés et visiblement peu sensible aux
nombreux rapports et constats très défavorables à son régime, à ses trafics et
à ses
forces mafieuses lâchées de loin en loin dans les rues d'Abidjan...
De nouveau, le monde s'inquiète de savoir si, à l'horizon d'octobre 2006, les chances de
son pays seront plus fortes que l'an
dernier. Quand on a connu la Côte d'Ivoire généreuse des années de son « miracle » et la fraternité qu'offraient alors les Ivoiriens à tous ceux qui
étaient venus vivre parmi eux, on a bien de la peine aujourd'hui à découvrir, dans l'âme de ce pays, tant de pans inquiétants, tant de mauvais replis.
Et l'on ne peut que souhaiter qu'il
parvienne à s'en délivrer. Tablons
alors sur quelques éléments qui, au
printemps 2006, nous donnent malgré tout
quelque espoir de guérison et de renouveau. Même si le Nord rebelle
fonctionne aujourd'hui comme un (demi-) Etat de fait, même si les relations économiques traditionnelles avec les pays voisins ont été fortement perturbées, même si le port d'Abidjan en souffre sérieusement et même si le secteur des PME et PMI
ne s'est pas encore remis de l'exode de quelque
9.000 expatriés et de la perte de 30. 000 emplois à la fin de 2004,
l'économie de la (demie-) Côte d'Ivoire
méridionale ne s'est pas effondrée.
Le cacao et le caoutchouc, tous produits
en zones sûres (à la différence du coton), n'ont pas trahi ; l'impôt
rentre ainsi que les recettes douanières ;
la croissance enregistrée a été de 1%
en 2005 ; toutes les grandes sociétés étrangères n'ont pas plié bagage
et la zone monétaire CFA de l'Ouest conserve donc sa « locomotive ». Et puis, miracle, les passionnés du ballon rond, résistant à la fracture, continuent
de soutenir les Eléphants, leur seule et unique équipe nationale.
Sur le plan politique, le faible et touchant premier ministre de
transition Seydou Diarra, désigné à Marcoussis, a laissé sa place en décembre
dernier à Charles Konan Banny,
provisoirement emprunté à la BCEAO pour un an, imposé à Laurent Gbagbo par la résolution de l'Union Africaine et
surveillé par un Groupe international de travail pour le compte du Conseil de Sécurité. Bouillant, actif et ambitieux (mais inéligible aux prochaines
présidentielles, CKB s'affirme houphouètiste et raisonnablement optimiste « assis sur un tandem (avec Gbagbo), fermement
cramponné au guidon » (**) ; il annonce le financement enfin substantiel
du programme DDR, prédit le prochain retour à Abidjan des rapatriés français de
fin 2004 et fait état de ses bonnes relations avec les dirigeants des deux
camps qui ont enfin accepté à la mi-mars, trois mois après les difficiles
tractations de décembre, de siéger ensemble
dans un énième gouvernement de
transition qui semble moins éphémère,
plus solide, que les autres. Sa tâche n'est
certainement pas facile mais sa détermination est impressionnante. On n'ose plus imaginer qu'il échoue à
son tour et que la Côte d'Ivoire, défigurée
par une déchirure définitive, succombe
au chaos et à l’anarchie.
(*) 9 soldats français et un civil américain tués à Bouaké par un
bombardement de l'aviation ivoirienne ; représailles françaises immédiates et destruction quasi-totale de cette
force aérienne ; deux jours de violences
contre les Français d'Abidjan, pertes
ivoiriennes non précisées ; exode et rapatriement de 8.300 civils en très grande majorité français entraînant
l'effondrement de leurs quelque 600 entreprises ; manifestations pro- et anti-Gbagbo à Paris; sanctions votées par l'ONU. (**) V. Jeune Afrique n° 2362 du 22 avril 2006.
Repères chronologiques :
2005 :
Octobre : Résolution 1633 de l'UA
à la fin du mois : élection présidentielle reportée d'un an ; Gbagbo voit son mandat
prolongé d'autant à condition d'accepter auprès de lui un nouveau premier ministre
aux larges pouvoirs. Décembre : arrivée de Ch. K. Banny
nommé premier ministre le 5
; constitution, le 28, d'un nouveau gouvernement d'union de 32 membres (dont 6 « rebelles »).
2006 :
Janvier : épreuve de force entre L. Gbagbo
et son
nouveau premier ministre; attaque du camp militaire gouvernemental d'Akuédo par des éléments indéterminés ; les milices du président donnent l'assaut aux positions de l'ONUCI à Abidjan
(ex-Hôtel Sebroko), à Guiglo
et à Duékoué, provoquant le retrait des Casques bleus bangladeshis
de la région Ouest.
Février : en France, affaire criminelle Qan Halimi ; le chef présumé des assassins, Français d'origine
ivoirienne, réfugié à Abidjan, y est
arrêté et remis aussitôt à la justice
française sans la moindre difficulté. Mars
: le 15, le nouveau gouvernement de transition
se réunit au grand complet pour la première
fois.
Avril : visite en France, très médiatisée, du premier ministre
Ch. K. Banny.
Philippe David
La Lettre de la Cade n°90 - mai 2006, page 6
L
A P A G E E CO NO MI QU E
En ce début d’année le problème de
l’eau en Afrique a été abordé à deux reprises : au Forum mondial de l’eau
du 16 mars à mexico et dans un rapport sur les privatisations remis à la
réunion des ministres de l’Economie et des Finances de la Zone Franc, à
Libreville le 13 avril.
A Mexico, treize mille personnes se
sont penchées pendant une semaine sur les multiples et graves questions
posées par la raréfaction de l'eau dans le monde. Le continent africain a tenu toute sa place dans cet
événement triennal, pour des raisons statistiques et organisationnelles.
L'Afrique consomme seulement 4 à 6% de
ses ressources,
mais plus de 300 millions d'habitants n'ont pas accès à l'eau propre et à l'assainissement. Il
faudrait 20 milliards de dollars par an pour atteindre les objectifs du Millénaire de l’ONU. On n'y arrivera évidement pas, malgré les aides prévues. L'eau aura la priorité dans l'augmentation de l'APD entamée en 2005. L'Agence de
l'Habitat de l'ONU consacrera 570 millions de dollars pour des réseaux d'eau et
d'assainissement dans les quartiers les
plus pauvres de mégapôles africaines. La France, quant à elle, ouvre un crédit annuel de 400 millions d'euros pour fournir des services d'eau potable et d'assainissement à 9 millions d'Africains d'ici 2015. Le système d'une taxation de 1% des consommateurs des pays développés, institué par la loi Oudin en 2004, fait école : la Belgique l'a adopté, la
Hollande et sans doute d'autres Etats
bientôt.
COMPETENCES
ORGANISATIONNELLES
La Déclaration ministérielle de
l'Afrique, lue au Forum, à montré l'unité du continent pour porter ses revendications et faire admettre ses spécificités. Le Conseil des ministres africains de l'eau, créé dans le cadre de l'Union
africaine, a été loué
pour l'autorité qu'il représente. En 2005 il a lancé la Facilité
africaine de l'eau, administrée par la
Banque africaine de développement,
qui contribue à attirer les investissements
publics et privés.
Ces derniers sont apparus très discrets
durant le Forum. Les échecs
rencontrés dans certains pays du Sud
d'expliquent, outre les particularités
locales, par les termes flous des conventions de concession, la mauvaise connaissance des utilisateurs et l'absence d'une autorité de régulation efficace. II est d'ailleurs à peu près certain que les
réseaux de distribution resteront
publics à 90% dans les pays et les
régions pauvres et en fonction de l'implication
des organismes représentatifs des consommateurs,
en fait la société civile.
L'Agence
française de développement (AFD) joue à fond dans ce créneau. Elle alloue 15% de ses engagements
annuels à l'eau, soit 150 millions d'euros. Elle vient d'accorder une subvention de 6,1
millions d'euros au Mali pour un projet d'eau potable et d'assainissement dans dix villes de plus de 5
000 habitants au sud du pays.
Cette politique diffère de celle de la
Banque mondiale
qui privilégie les grands investissements, de fait mis en œuvre par des opérateurs occidentaux. Toutefois au fil du temps,
la Banque constate que ceux-ci hésitent à
s'engager en prenant les risques
inhérents à cette activité, aggravés en Afrique par l'extrême variabilité des
climats régionaux. Elle consacre désormais
à ce secteur 2 milliards de dollars par an soit 5% de ses prêts annuels. Dans les pays à infrastructures sociales fortes, elle va même jusqu'à pratiquer l'aide budgétaire et travaille avec
les opérateurs et fournisseurs
locaux.
C'est le passage du public au privé qui
est l'objet du rapport remis
à Libreville. Il étudie la situation en Afrique noire pur l'eau, l'électricité et les télécommunications. Celles-ci, avec l'explosion
du téléphone portable, se portent généralement bien. Dans les deux autres secteurs, les résultats sont contrastés.
Pour l'eau, les privatisations devraient avoir trois
objectifs : augmentation des ressources budgétaires,
meilleure efficacité des entreprises et amélioration du bien-être des
populations.
En
fait:
- La collectivité assume les charges
de restructuration de
l'entreprise publique et de la mise à niveau
des infrastructures, avant de voir augmenter
les recettes fiscales.
- Si les obligations contractuelles
entre l'Etat et le repreneur privé sont précises et réalistes, l'entreprise améliore
son efficacité.
- Les effets sociaux sont négatifs au
début (salariat réduit, prix
de l'eau), puis viennent une plus grande fiabilité de la distribution et une extension de la desserte.
Le mythe de l'eau gratuite
disparaissant peu à peu, on admet généralement que l'utilisateur ne doit payer que le
fonctionnement, les investissements incombant à la collectivité et à l'opérateur.
Le rapport constate aussi une certaine
hostilité de l'opinion à
l'égard d'entreprises, souvent étrangères,
qui s'immiscent dans la vie quotidienne. Il souligne enfin la nécessité
d'une autorité de régulation entre les
intérêts divergents de la collectivité, du gestionnaire et du public. Cette régulation peut venir de
consultations avant, pendant, après la mise en fonctionnement du réseau entre ces trois parties et éventuellement d'autres, comme le font l'association Eau Vive et aussi l'AFD
(1). Si l'extension des réseaux d'eau
et d'assainissement constitue un énorme
marché, il n'est plus monopolistique. La décentralisation y est pour beaucoup.
Les collectivités locales plus
proches de leurs administrés, qui
sont eux-mêmes plus désireux de s'investir
dans un secteur vital, diversifient les contrats de gestion ou de
délégation avec les grands opérateurs ou
parviennent à s'organiser avec les
entreprises locales. Dans certains pays, l'eau sert de catalyseur pur la montée en puissance de la société civile.
Robert Ginésy
NDLR. L'essentiel des informations utilisées dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire «
Marchés tropicaux et méditerranéens ».
(1)
Voir La Lettre de la CADE n ° 84. « Les luttes pour l'eau ».
Coordination pour l'Afrique de Demain (CADE), Association Loi 1901,
Président : Michel Levallois, Vice-Présidents : Raymond Césaire, Jean Clauzel, Xavier de Franssu, Henri Senghor., Secrétaire Général : Philippe
Mathieu, Trésorier : Pierre Croze
La Lettre de la CADE,
Directeur de publication
: Michel Levallois, Comité de rédaction : Robert Ginésy,
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de Saivre, Henri Senghor.
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La Lettre de la Cade n°90 - mai 2006 , page 7