
Bulletin
mensuel d'information sur les activités de la
CADE - juin 2006 - n°
91
Enda-europe
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Débat du mois : Des démocraties africaines contemporaines :
état des lieux en Afrique du Sud, Tanzanie et Mali
Editorial
Pour
un autre regard « sur l'immigration »
Immigration subie, contrôlée, choisie, concertée, réussie, la valse des adjectifs est significative du malaise de l'opinion publique et de l'embarras de nos gouvernants face à ce qui est devenu un phénomène mondial de société. Je dis malaise parce que le débat actuel sur les moyens de lutter contre l'immigration, outre son incongruité avec le libéralisme ambiant, nous renvoie à des questions douloureuses et à des choix difficiles.
Des questions douloureuses, car les images du calvaire de ces jeunes Africains et Africaines qui risquent leur vie sur des bateaux de fortune ou contre les murs de barbelés espagnols sont insupportables. Car renvoyer chez eux manu militari des migrants qui vivent et travaillent depuis des années dans notre pays au seul motif qu'ils sont « sans papiers » est choquant. Car restreindre encore les droits des étrangers au mariage, au regroupement familial, aux cartes de séjour au motif qu'il faut décourager l'immigration clandestine et ne laisser passer que les immigrés « talentueux et compétents », cela nous fait honte.
Nous comprenons aisément la colère du président Wade contre le principe de la sélection des candidats à l'immigration et nous partageons la tristesse d'Albert Tévoédjré (1) qui rappelle l'exercice du « droit à la France » des Africains au nom des souffrances partagées, du sang versé et de la langue commune.
Des choix difficiles, car peut-on raisonnablement attendre de nos gouvernements qu'ils ne fassent rien pour contrôler l'immigration ? Tous les pays européens, et cela depuis plusieurs années, ont relevé le niveau des limitations à l'entrée dans leur pays. De plus, la logique de la construction européenne nous conduit à accueillir les nouveaux venus de l'Est et à nous barricader contre nos « amis africains », nos familiers du Sud.
L'accueil fait au Mali et au Bénin à Nicolas Sarkozy venu expliquer « sa » loi montre que les gouvernements africains comprennent que la France comme ses voisins européens veuille contrôler ses frontières. Ce qu'ils admettent moins bien, et nous avec eux, c'est que l'immigration, et en particulier celle en provenance de l'Afrique subsaharienne, devienne un argument de campagne électorale. De ce point de vue, la loi du 17 mai nous parait comme l'a dit avec force Erik Orsenna à Jeune Afrique (2), « absolument contre-productive ».
Que faire ? Faut-il avec Mireille Raunet du Conseil économique et social plaider pour une immigration négociée (3} ? Militer avec les familles et les instituteurs des enfants de « sans papiers » pour étendre la compassion du ministre de l'Intérieur au delà des 720 familles qu'il renonce à expulser ? Signer l'initiative des Chrétiens pour que notre société porte un autre regard sur l'immigration avec le Secours catholique, le CCFD, la Cimade et beaucoup d'autres ? Tout cela certainement et peut-être aussi bien d'autres choses encore, comme nous féliciter du vote de la franchise fiscale pour une tranche de leurs revenus que !es immigrés renvoient dans leur pays.
Mais d'abord, ne nous laissons pas emporter par la vague politico-médiatique qui fait dire et écrire que l'immigration menacerait nos valeurs, nos familles, notre sécurité, notre système de protection sociale, nos finances et nos emplois. Koffi Annan nous l'a signalé dans le Monde du 9 juin : les migrants font avancer l'humanité, car depuis que les frontières existent, les hommes les franchissent pour voir du pays mais aussi pour y vivre et y travailler, les migrations sont bénéfiques pour les sociétés d'accueil comme pour les sociétés de départ.
suite p.
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Ensuite, si
nous voulons que les Africains aient un
autre choix que de s'expatrier,
qu'ils ne rêvent plus au seul Eldorado
européen, il nous faut véritablement
reprendre le débat sur le développement
: il faut régler le problème à la
source dans les pays du Sud et abattre cette
nouvelle frontière des inégalités qui
suit la ligne de partage des niveaux de
développement entre le Nord et le Sud,
le Rio Grande en Amérique du Nord et la Méditerranée en Europe. Cette ligne derrière laquelle les « développés
» du Nord se retranchent est d'autant plus
difficile à accepter que ce même Nord prône et impose au Sud la libre
circulation de ses capitaux, de ses marchandises,
de ses touristes, de ses experts et
de ses hommes d'affaires. Critiquer
avec condescendance les gouvernements africains, imposer des conditionnalités politiques et économiques, alléger la dette, cela ne peut suffire à relancer la croissance : il faut que les pays riches s'attèlent à nouveau sérieusement et qu'ils en persuadent leurs opinions publiques, à ce que les producteurs du Sud ne souffrent plus de la concurrence déloyale des producteurs subventionnés du Nord, que la santé et l'enseignement ne soient plus sacrifiés sur
l'autel des équilibres macroéconomiques.
Le co-développement était une bonne
idée mais agissant au niveau des initiatives
individuelles, il n'a pas de véritable
effet d'entraînement. Pourquoi le
NEPAD ne deviendrait-il pas un plan Marshall européen pour l'Afrique ? Voilà ce que nous aimerions entendre aujourd'hui au lieu de l'emballement politico-médiatique récurrent sur l'immigration.
Michel Levallois
1) La Croix des 24 et 25 mai 2006
2) Jeune Afrique du 28 mai au 30 juin 2006
3) Jeune Afrique du 1! au 17 juin 2006
La Lettre de la Cade n°91 – juin 2006, page 1
Compte-rendu
de la rencontre-débat du 17 mai 2006
Des
démocraties africaines contemporaines :
état des lieux en Afrique du Sud, Tanzanie et Mali
Cette dernière rencontre du cycle « Les chemins de
la démocratie en Afrique » ponctue sur
des cas concrets les réflexions menées sur le thème. Le parcours
nous a conduits à remonter aux origines des chefferies et des formes
de participation qui y régnaient dans la période précoloniale. A la
suite du temps des colonies est venu celui des Indépendances, débouchant
souvent sur des dictatures, puis le temps des Conférences
nationales et de leur souffle démocratique, porteur d'espoir. Des
gouvernements répondent positivement, des femmes et des hommes
s'organisent, des associations occupent la scène démocratique, prennent
des initiatives, font avancer les choses. Où en est-on aujourd'hui à
partir de quelques exemples encourageants, choisis en
fonction de leur histoire, de leurs langues et cultures, de leur
situation géopolitique respective ?
Ont bien voulu nourrir ces témoignages, au moins
ponctuels, MM. Mohammed Saleh, chercheur et journaliste, BenoîtAntheaume,
directeur de recherche au Département Sociétés et
Santé de l'IRD, Doumbi-Fakoly,
écrivain.
« Perspective » démocratiques en Tanzanie
M. Mohammed Saleh a tenu de prime abord à préciser qu'il est quelque
peu abusif de qualifier la Tanzanie, son
pays d'origine, de pays anglophone,
car en réalité il faudrait plutôt
parler de pays swahiliphone.
La Tanzanie se
caractérise par une stabilité politique toute singulière, où,
malgré l'existence
du multipartisme, un même parti politique
dirige le pays depuis 1977. Cette
situation est peut-être due à l'absence de luttes ethniques dures dans un pays
regroupant pas moins de 126 ethnies
ou groupes linguistiques, sans qu'aucun ne domine les autres.
La République Unie
de Tanzanie est surtout le produit d'une histoire
particulière, ou plutôt de deux histoires, celles du Tanganyika et de Zanzibar, deux
Etats souverains ayant décidé de s'unir. Le
présent de la Tanzanie ne peut s'analyser
sans «ses » passés.
Un
peu d'histoire...
Ancienne colonie
allemande passée sous administration britannique en 1918, le Tanganyika
voit la conscience politique de ses habitants croître dans les
années 1930, avec la création en 1928 du TAA (Tanganyika
Africans Association), première
association de défense des droits des Africains du Tanganyika. C'est
la fondation de la TANU (Tanganyika Africans
National Union) en 1954 qui va marquer le
départ de la lutte ouverte pour l'indépendance du pays.
Membre de la TANU depuis sa création, Kambarage
Nyerere devint Président de la République quand le
Tanganyika accède à l'indépendance en 1962. Malgré
l'existence d'un multipartisme, à l'époque coloniale les élections
étaient toujours remportées par la TANU et cette situation
servit de prétexte à Nyerere pour instaurer
un système de parti unique, étendant
son influence sur tous les organes de la société civile, comme la presse et les syndicats de travailleurs,
devenus de fait des organes de diffusion
des idées du parti.
De
son côté, Zanzibar, qui avait connu la domination portugaise puis
omanaise, devint un protectorat anglais en 1870. C'est en 1956 qu'un
mouvement de paysans fonda le premier parti
politique pour l'indépendance des
îles, le Zanzibar Nationalist Party. Ce parti se battait notamment pour l'introduction du suffrage universel. En 1957, deux associations communales fusionnèrent pour créer un nouveau parti politique, l'ASP (Afro
Shirazi Party) qui va
développer des liens étroits
avec la TANU de Nyerere. Au moment de son indépendance le 10 décembre 1963, Zanzibar était une démocratie multipartite assez développée, (à la différence du Tanganyika), et le pays a été conduit à l'indépendance par une coalition réunissant le Zanzibar Nationalist
Party et le Zanzibar
and Pemba People's Party. Mais un mois plus tard, ce gouvernement de coalition fut renversé par l'ASP dans une révolution sanglante. Un système de parti unique fut immédiatement
mis en place, réprimant toute opposition
politique.
Cent jours après cette révolution, Zanzibar et
le Tanganyika décidèrent de s'unir
pour former la République Unie de Tanzanie,
Etat fédéral au sein duquel Zanzibar
garde une certaine autonomie politique.
De 1964 à 1977, la Tanzanie fut
dirigée par deux partis uniques, la TANU
et l'ASP. En 1977 ces deux partis fusionnèrent en un seul parti, le CCM
(Chama Cha Mapinduzi ou Parti de la Révolution)
qui règne sans partage sur le pays
jusqu'à nos jours.
La Lettre de la Cade
n°91 -juin 2006, page 2
Un retour vers plus de débats et de liberté ?
Malgré
l'intolérance montrée par la classe dirigeante envers toute idée
politique différente, le débat s'est re-développé au sein
des milieux universitaires et juridiques. A l'Université de Dar-es-Salam, le débat a été dominé
par la philosophie marxiste tandis que des juristes comme Kinsanga et Nialale
se battaient dans les années 1980 pour l'abrogation des lois arbitraires
présentes dans le système juridique tanzanien. Avec la chute du mur de Berlin,
l'idée d'introduire le multipartisme en Tanzanie est de plus en
plus défendue à Dar-es-Salam. La
Tanzanie n'a pas connu de Conférence Nationale, mais
en 1990 une commission Nialale fut chargée de sonder la population à propos de
l'instauration du multipartisme.
Cependant, dans un pays qui a connu un seul dirigeant en 24 ans, la majorité de la population reste favorable au système du parti unique auquel elle est habituée, surtout en milieu rural.
Le multipartisme a tout de même été
instauré, avec les premières
élections qui ont eu lieu en 1995.
Depuis lors, l'ancien parti unique a cependant toujours été réélu.
Après plusieurs
décennies sous le contrôle du parti unique, la presse a obtenu la liberté
pour laquelle elle luttait vis à vis de l'Etat. Mais comme l'affirme Issa Shivji, Président du Media Council
of Tanzania, la presse doit aujourd'hui se battre pour l'indépendance de sa ligne éditoriale
avec à une autre forme de contrôle, celle
des hommes d'affaires. La pression
économique a remplacé la pression
étatique sur la presse, qui doit pouvoir
jouer son rôle de renforcement de la société
civile.
En Afrique du Sud, le vote messianique,
fondateur
de la démocratie
Benoît Antheaume
exprime tout d'abord son grand enthousiasme d'avoir pu constater, de ses propres yeux, l'éclosion de la démocratie en Afrique du Sud.
L'organisation de
l'Etat raciste en place jusqu'en 1994 réservait l'accès au vote uniquement
aux Blancs. Cet état ségréga-tionniste réglait la vie autant dans ses
plus amples détails que dans sa dimension sociale
globale. L'Etat se chargeait de tout :
les gares, compte tenu du nombre d'entrées différentes,
ressemblaient à de véritables « souricières » ; les relations
entre les Noirs et les Blancs, interdisaient qu'un homme blanc
raccompagne seul une femme noire chez elle,
la nuit tombée...
A partir des années
1970 est instauré le « grand Apartheid » qui se traduit par la
création de Bantoustans. Les Noirs sont alors rattachés à
ces provinces dont la première raison d'être est de séparer les populations blanches des populations noires : pour traverser la rue, il est nécessaire de se doter d'un visa de trois mois. Pour le conférencier, une large hypocrisie découlerait de l'héritage de la culture protestante stricte : la télévision a fait son entrée dans le pays en 1976 lors que des casinos
sont implantés dans les Bantoustans.
Pourtant, le
système se dégrade devant :
1. la prise en
compte par les dirigeants du coût de l'aménagement des
infrastructures qui découle de la position des admi-nistrations,
2. un acte fondateur
de basculement, qui réside dans la révolte en 1976 des jeunes
du
township de Soweto s'insurgeant contre l'enseignement obligatoire de l'Afrikaans,
3. enfin, le
capitalisme endogène sud africain qui réclame dès la fin de la
guerre froide une plus grande liberté d'action. Cette
quête de liberté économique irradie alors la sphère politique qui est
incitée à accepter le changement.
Les premiers signes
d'ouverture apparaissent dès 1989 : le président Frederik De Klerk décide de légaliser
le parti de Nelson Mandela, l'ANC, ainsi
que le parti communiste sud africain
et le PAP (Pan African Party,
issu de la scission de l'ANC).
L'année 1990 apparaît comme charnière
dans le basculement démocratique de l'Afrique du Sud : Nelson Mandela est libéré après près de trente années d'emprisonnement ; sont ouvertes les négociations sur la transition démo-cratique du pays ; le gouvernement interroge les Blancs, qui donnent leur accord, à une forte majorité (67% des voix), pour que le droit de vote soit étendu à l'ensemble de la population.
La rédaction d'une
nouvelle constitution est alors enclenché et les premières élections
multiraciales sont organisées en avril 1994. Les règles du vote
démocratique sont respectées à la lettre : ainsi, mention
d'un parti zoulou, TIFF, qui ter-giversait jusqu'à
quelques heures avant le déroulement du scrutin, a été rajoutée à la
main sur près 25 millions de bulletins de vote déjà prêts ; des affiches
publicitaires ventent les mérites du vote secret, («
my vote is my secret »). Le vote acquière une
véritable valeur messianique : il s'est poursuivi, avec son
dépouillement, sur près d'une semaine, et Nelson Mandela est
élu Président de la République, pour un mandat de cinq
ans, à une large majorité des voix (64%).
La démocratie s'est
installée dans une « routine » : les élections présidentielles
et municipales de 1999 se déroulent sans encombres.
B. Antheaume évoque néanmoins les risques de dérive :
les scores élevés recueillis par l'ANC, qui obtiennent régulièrement plus des deux tiers des voix pourraient leur laisser la porte ouverte à une modification de la constitution, avec extension, par exemple, du mandat de Président de la République.
Une telle hypothèse
semble toutefois difficilement réalisable : en effet, de nombreux
contre-pouvoirs exercent leur rôle de chien de garde de la démocratie
: outre les contre-pouvoirs « classiques » tels que la
justice, représentée par le Procureur de la République, les
syndicats et la presse, Nelson Mandela continue de veiller personnellement,
par son empreinte charis-matique, sur la conduite des
affaires publiques et sa parole publique
reste inviolable.
Au Mali, la
démocratie par l'armée
Tandis que l'armée
est bien souvent synonyme de répression sanglante, la restauration
d'un Etat de droit et de la démocratie malienne contemporaine est le
fruit de l'armée. Il s'agit, pour Mme Pomponne d'une « démocratie
arrivée par la rue ». L'exemple de la démocratie malienne est en ce sens atypique et
M. Doumbi Fakoly
s'est proposé de nous en dessiner les contours.
D. Fakoly remonte à la tentative avortée de
la formation avec le Sénégal d'une union, d'un Etat Fédéral. Cette
initiative n'a perduré que quelques mois en raison des profondes divergences
opposant les
La Lettre de la Cade
n°91 -juin 2006, page 3
deux
chefs d'Etat de l'époque, Modibo Keita et Léopold Sedar Senghor. Suite à cet échec, le Mali
s'est alors refermé sur lui-même. Le Parti de l'Union Soudanaise Rassemblement Démocratique Africain (USDRA) proclame l'indépendance du Mali le 22 Septembre 1960 et le Mali va alors connaître, entre
1960 et 1990, deux Constitutions, et donc deux Républiques, qui vont toutes deux fonctionner sous le système du parti unique.
et... les
organisations syndicales
En 1990, un
soulèvement populaire vient ébranler la Seconde République,
mettant le pays à feu et à sang. Cette révolte de la population
civile envers le pouvoir en place a été grandement menée par l'UTM (Union des Travailleurs Maliens) et par des groupes d'étudiants maliens. Face à cette flambée de violence, l'armée est intervenue pour destituer le Président de la République et poser les bases de la démocratie. Pour D. Fakoly,
c'est elle qui a assuré la
transition au Mali.
La période fut
alors marquée par l'introduction du multipartisme, la mise en place
d'une Conférence Nationale, l'éla-boration par l'armée d'un code électoral ainsi
que l'organisation d'un référendum conduisant à la mise sur pied de la Constitution de la
Troisième République. Notre
intervenant insiste sur le fait que l'armée a pris le soin de mettre en
place un certain nombre de garanties afin
d'assurer au mieux cette transition
et les élections, qui en sont un élément essentiel. Trois structures ont
joué un rôle fondamental dans le bon
déroulement des élections : tout d'abord la mise en place d'un Ministère de l'Administration Territoriale et des Collectivités Territoriales, chargé de l'organisation
technique et matérielle de l'élection,
ensuite, la Délégation Générale aux élections, chargée de la mise en place du
fichier électoral et de la confection des cartes électorales ; enfin,
une Commission Nationale Indépendante de
supervision des élections et
responsable de tous les observateurs
nationaux et internationaux.
Les élections au
Mali se divisent, comme dans de nombreuses républiques, pour l'essentiel en trois différents types :
1. Les élections
présidentielles. Le Président est élu
au suffrage universel majoritaire à deux
tours.
2. Les élections législatives, au scrutin
majoritaire à un tour. Les parlementaires sont alors élus pour une période de 5 ans.
3. Des élections
locales conduisant à l'élection de conseils locaux. Le mandat du maire
est alors de 5 ans.
D. Fakoly par ailleurs
souligne qu'il existe encore de nos jours des garde-fous au
Mali : un véritable pouvoir des organisations syndicales,
(figure parmi les plus puissantes, l'Union des travailleurs Maliens
-U.T.M.-
qui, si elle le désire, peut bloquer l'ensemble du pays) ; de même l'Organisation des étudiants et élèves du Mali, qui a, quant à elle, le pouvoir de bloquer tout l'enseignement malien.
Il en résulte que le Mali fonctionne depuis 1991 de manière « relativement » transparente bien que les élections aient souvent suscité quelques contestations, (mais celles-ci, fautes d'être bien étayées, n'avaient aucune suite).
Cela étant, les
dernières élections, qui ont conduit à la victoire de ATT
(Amadou Toumani Touré), ont fait l'objet
de sérieuses contestations. Des doutes pesaient sur l'élection : AOK (Alpha Oumar Konaré) serait arrivé en seconde position, mais du fait d'un contentieux entre les deux hommes, ce dernier se serait vu relégué à la troisième position, la porte du duel final lui étant ainsi fermée. (Ces doutes n'ont pas été officiellement confirmés).
Pour finir, D. Fakoly,
rappelle brièvement que sous la Présidence d'Alpha Konaré, le gouvernement
a entrepris un processus de décentralisation qui a conduit à un découpage
du pays en 8 régions et un district (Bamako), le pays comprenant
701 communes au total.
LE DEBAT
Pierre Boilley
se demande si la situation de consensus général
qu'on trouve au Mali est une bonne ou une mauvaise chose.
D. Fakoly admet qu'en effet la
société malienne est actuellement en panne, derrière
ce consensus. Le nouveau gouvernement n'a pas fait d'audit pour savoir
ce qui avait été réalisé ou non sous la présidence de
Konaré, (une telle procédure aurait permis de rationaliser la conduite
de l'Etat). De même, la politique étrangère du Mali est figée (en
exemple, quand Kadhafi est venu au Mali et a dirigé lui-même la prière à la
mosquée de Tombouctou -cela ne se fait pas- et qu'il a dévoilé sa
volonté d'organiser les associations de populations nomades,
personne n'a relevé les visées que cela pouvait représenter
sur le pays). Murielle
Pomponne, en se demandant si l'armée a encore un rôle à jouer dans l'institution
de la démocratie, a lancé ce qui a été une grande part des débats : la place
de l'armée.
La
réponse à cette question (D. Fakoly), est
en deux temps. Il convient de rappeler d'abord que «
l'armée est censée rester dans les casernes » et que c'est à l'Etat de prendre
ses responsabilités et à défaut de le faire seul. Dans un second temps, à
défaut de réussite par ces derniers moyens, l'armée pourra, afin « d'éviter une
effusion de sang », intervenir en prenant le pouvoir, mais
temporairement, le temps d'organiser convenablement des
élections, comme ce fut le cas au Mali. Il est alors suggéré par
l'auditoire une possible alternative à l'armée pour assumer ce
rôle. Les syndicats ne pourraient-ils pas être perçus comme une
alternative afin de rétablir l'ordre ? A cela, D. Fakoly répond qu'à chaque fois que des personnes descendent
dans la rue cela se termine par une répression. La
seule exception est, semble-t-il, le pouvoir des femmes. Celles-ci peuvent
peser sensiblement, mais encore faut il qu'elles se décident à descendre.
L'armée est selon lui un moyen d'éviter une effusion
de sang.
M.
Saleh revient sur ce point en marquant son opposition totale à cette vue.
En effet, l'expérience en Afrique ayant tristement démontré que
l'armée a
La Lettre de la Cade
n°91 -juin 2006 , page 4
toujours
joué un rôle répressif, il exprime son manque de confiance en cette « institution de répression ».
Raymond Césaire s'interroge sur le lien commun
entre ces trois Etats, les opposant aux échecs rencontrés dans
d'autres pays. Ce lien ne serait-il pas une certaine capacité
organisationnelle, le calme de la Tanzanie, le rôle de l'armée au
Mali et la forte structure de l'Afrique du Sud même du temps de l'apartheid ? Pour B. Antheaume, la
situation n'est pas si simple en Afrique du Sud, mais effectivement il y a de
l'argent, un savoir faire et des
infrastructures.
M. Saleh tient à rappeler qu'il y a toujours des problèmes de violence pendant les élections,
surtout en milieu urbain et à Zanzibar. En 2001 il y a eu 70
morts après une manifestation contre les résultats des élections
de 2000, et en 2005 l'armée a
dû intervenir pour empêcher les violences. Si la Tanzanie
est calme, ce n'est qu'entre ses élections.
L'Afrique du Sud étant présentée comme une
démocratie stable, forte et puissante, M. Pomponne se demande ce qu'il en est
de l'après
Mandela. Pour B. Antheaume,
les prises de position de Mandela ont tellement de répercussions que lui-même constitue
un réel contre pouvoir. L'Afrique du Sud est
solidement ancrée à la démocratie, mais la politique n'est pas tout, et il
faut savoir chercher ailleurs que dans une constitution ce qui fait la démocratie.
Le processus de réconciliation avec sa «
Truth and Reconciliation Commission » est un exemple de curieux
processus de guérison. De même, les politiques économiques
cherchent à mettre fin aux inégalités du passé en faisant appel à la
discrimination positive, à l'« affirmative action ». Ainsi ont été mis en place
différents programmes comme le Black Empowerment, qui consiste à
donner du travail aux Noirs, le Black
Economie Empowerment qui consiste à fournir
une partie du capital aux Noirs ou encore
le Broad Based Black Economic Empowerment, concept
affiné qui prévoit que, d'ici à 2014, 26% de toutes les mines d'Afrique du Sud devront appartenir à
la population noire. Des lois sur l'appropriation des mines sont prises en ce sens. Tout ceci illustre la répercussion de l'économique sur le politique en Afrique du Sud.
Michel Levallois a fait part de deux choses
qui l'ont frappé lorsqu'il a voyagé en Afrique du Sud : d'un côté il a remarqué
une tradition
du respect de la loi, même durant
l'apartheid, ce qui a sans doute sauvé la vie de Mandela lorsqu'il a
été jugé. D'autre part, dans la société sud
africaine, tout se négocie, du haut au bas
de l'échelle, ce qui reflète le processus négocié (negociated
settlement) dont a fait part B. Antheaume lors de son intervention.
M. Pomponne s'étonne de la longévité du parti
CCM en Tanzanie. Pour M. Saleh cette situation n'a
rien d'étonnant sur le continent où les partis politiques
n'ont pas touché les populations rurales et où il y a peu de diffusion de la presse.
A Zanzibar par contre, la situation est différente, et il est étrange
qu'un pouvoir obtenu par les armes ne soit pas repris par les
urnes. Mais il ne faut pas oublier les troubles que provoquent régulièrement
les élections.
Michel Levante souligne l'importance de
l'exercice au quotidien de l'arbitrage local et se demande
quelle est l'importance du redécoupage administratif sur la vie politique
au Mali et en Afrique du Sud. D. Fakoly
estime que la décentralisation est une bonne chose mais
uniquement si les régions ont les moyens d'entreprendre des
politiques locales. Or au Mali, aucune région n'a les ressources
ou les moyens d'instaurer des taxes pour se prendre en charge et du
coup, les régions dépendent de l'Etat. La démocratie en Afrique
doit être réadaptée aux contextes et aux besoins des pays. Il
faudrait réfléchir à des moyens d'impliquer concrètement
une plus grande part de la population dans la démocratie. B.
Antheaume rappelle que la constitution
provisoire d'Afrique du Sud faisait part de l'existence d'un
certain nombre de conflits entre les provinces. Le pays a ensuite
été re-découpé en 9 provinces, passant de 800 à 284 communes.
Cet énorme travail a mené à un découpage des plus postmodernes.
Les provinces sont divisées en municipalités
de district, elles-mêmes divisées en municipalités locales. Les frontières
entre toutes ces entités ne sont pas rigides car parfois une
commune peut chevaucher une autre province ; la maille infra
passe la maille supra. La constitution présente 3 sphères de pouvoir
(national, provincial et local) sur une base strictement égalitariste,
qui se révèle un peu idéaliste.
Bernard Dumont fait remarquer que les analyses
rendent compte des pressions internes aux Etats, mais qu'il faut
aussi prendre en compte le poids de certaines
pressions
étrangères ou internationales comme pour la Tanzanie qui,
après avoir rempli tous ses engagements vis à vis de l'OUA sur la scolarisation
des populations, a vu ses actions régresser en ce domaine, notamment du fait de
pressions internationales. D. Fakoly voit cela comme une évidence, mais il faut arrêter de reporter la faute sur les autres. Les
dirigeants doivent savoir dire non aux
pressions économiques et politiques internationales. M. Pomponne se demande s'il faut toujours voir ces pressions comme négatives. La réponse est
oui pour M. Saleh quand on voit les
conséquences néfastes notamment sur le niveau de vie et
d'alphabétisation des populations, alors
même que la Tanzanie est présentée comme
un bon élève par le FMI.
Monsieur Goulver,
ayant visité l'Afrique du Sud, a été frappé par l'absence de bain de
sang à la fin de l'apartheid mais fait remarquer qu'il existe
des bombes à retardement comme le climat de violence ou le SIDA.
B. Antheaume confirme le caractère
violent du pays
où 20.000 personnes sont tuées par an et où
les deux métiers le plus dangereux sont celui de fermier (pas nécessairement du fait que les terres n'ont pas été redistribuées) et de policier. Le
SIDA fait quant à lui 600 morts par jour ;
c'est un fléau effroyable, il n'y a
plus de place dans les cimetières et les gens vont plus souvent à un
enterrement que chez le médecin.
Une personne de l'assistance s'est demandé si l'on ne se dirige pas en
Afrique du Sud vers un système de parti unique assez dur. B. Antheaume constate en effet que quand un parti est élu à 70% cela signifie quelque chose ; malgré l'existence du pluralisme, l'ANC reste écrasante.
Mais il y a une opposition politique.
Il faut noter aussi les aspects économiques
dans un pays qui consacre 19% de son budget à la redistribution d'allocations; cet effort est colossal et peu soutenable dans un pays où le chômage concerne
officiellement 30% de la
La Lettre de la Cade
n°91 -juin 2006, page 5
population,
la réalité étant sûrement plus proche des 40%.
P. Boilley,
prenant pour exemple le Sénégal qui semblait être une démocratie bien
ancrée mais dont les récentes dérives du Président tendent
à semer quelque peu la confusion désire savoir si les trois Etats étudiés sont
quant à eux bien ancrés dans la. démocratie
ou s'il ne conviendrait pas de les surveiller ?
M. Saleh souligne que la Tanzanie
s'inscrit dans un processus en marche qu'il faut encourager mais il admet que l'on
ne peut à l'heure actuelle parler en ce qui concerne de la
Tanzanie d'une démocratie définitive. Il ajoute par ailleurs, que
ce pays est démocratique mais qu'il reste un énorme travail à faire
sur la « structure mentale » de la population qui a encore tendance
à fonctionner sur le système du parti unique.
Quant à D. Fakoly,
il se contentera, faute de temps, de repréciser qu'aujourd'hui, au Mali, tout le monde peut créer un parti politique et que des élections ont régulièrement lieu, ce qui est le propre de toute démocratie. Cela étant, il souligne tout de
même que le problème actuel au Mali
est que les élections ne font émerger que deux ou trois partis politiques ce
qui est somme toute commun à de nombreuses démocraties ; toutefois il déplore le
fait que le parti au pouvoir prépare
si bien le terrain que les chances des autres partis d'être élus est très
faible, le parti au pouvoir assure
ainsi sa réélection.
D. Fakoly
clôture sa contribution en insistant sur la nécessité de repenser la
démocratie en Afrique.
M. Pomponne commente cette situation malienne en ajoutant qu'il y aura démocratie quand il y aura alternance. Pour B. Antheaume,
la démocratie se surveille comme du lait sur le feu. Il faut toujours rester
vigilant car des abus sont toujours possibles. Il note que les postes de Vice
Président, Ministre de l'Intérieur, Ministre
des Affaires Etrangères et Ministre
de la Santé sont tenus par des femmes
en Afrique du Sud, et les femmes surveillent plus et mieux les processus
démocratiques.
Leïla Bourguiba, Francesca Dragoni, Yanne Pouliquen,
étudiantes
de l'Université Paris II
chronique
Et, dans ce domaine, le Nègre est roi
(L.
S. Senghor)
En mars 1966, à
Dakar, eut lieu une exposition montrant un ensemble de sculptures africaines
parmi les plus éclatants jamais réunis. Le
président Senghor avait fait graver sur le mur d'entrée de cette exposition : « Seul, l'homme peut rêver et
exprimer ses rêves en des œuvres qui le
dépassent. Et dans ce domaine, le
Nègre est roi. D'où la valeur
exemplaire de la civilisation
négro-africaine et la nécessité de la
décrypter. Pour fonder sur elle un nouvel
humanisme ».
Cette vision senghorienne était prémonitoire. En juin 2006, plusieurs
événements montrent son actualité, notamment
les suivants :
- l'inauguration du musée du quai Branly, à Paris, musée voué aux Arts Premiers (les
spécialistes préfèrent le terme « arts tribaux ») qui consacrera une large part aux arts négro-africains subsahariens.
- la vente Vérité,
à la salle Drouot de Paris, au cours de laquelle seront dispersés
des sculptures et objets africains, dont la cote monte pour certains à plus d'un millions
d'euros, soit des chiffres comparables aux
prix d'adju-dication
des grands peintres européens, dont
plusieurs se sont inspirés, au début
du siècle dernier, de la statuaire africaine (Picasso, Derain, Vlaminck).
C'est une consécration
de l'universalité de la civilisation négro-africaine, qui
a beaucoup à nous apprendre.
En automne 1906, aux cours d'un dîner
chez lui, Matisse montre à Picasso une petite statuette vili du Congo. Il l'a acheté rue de Rennes, chez un marchand surnommé le « père sauvage ». A la fin du repas, Picasso emporte chez lui, au Bateau Lavoir, cette statue qui l'a fasciné, et, toute la nuit, la dessine.
Pour Picasso, la sculpture primitive est la
plus importante - « J'ai compris que c'était le sens même
de la peinture ». Comme l'écrivait André Malraux, la statue
ou le masque africain ne sont pas la fixation d'une expression humaine, mais une « apparition ». Manière de dire que l'artiste
ne recherche pas la ressemblance, mais une
vision : il intercède entre les esprits et les hommes. Il est un médiateur
fondamental dans les religions animistes, où tout être, toute chose a une âme. Le masque ou la statue ne doivent pas être seulement beaux, ils doivent être efficaces. Ces objets, qui paraissent insolites à nos yeux profanes se justifient en tant que supports d'es-prits supraterrestres. Ils ne représentent pas des dieux. Ils sont des prières.
Dans une époque
incertaine et dangereuse, la civilisation négro-africaine, comme
le souhaitait Senghor, doit être décryptée pour fonder sur elle un nouvel
humanisme.
Bernard Monnier
- Source principale : « Le Nouvel Observateur, n° spécial du 8/14 juin 2006».
- PS. Un masque Ngil Fang du Gabon de 48 cm de haut
peint au kaolin a été adjugé pour 5,9 millions d'euros après avoir été estimé
entre 1 et 1,5 millions (Vente collection Vérité du 17 juin 2006).
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La
Lettre de la Cade n°91 -juin 2006, page 6