
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade - novembre 2006 - n °9 4
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endacurope |
Débats du mois :
« AFRIQUE(S) EUROPE, demain »
« L'entreprise en Afrique : entreprendre en Afrique,
mission impossible ? »
Editorial
Relations AFRIQUE - EUROPE : le tournant ?
Les rencontres, séminaires, journées concernant l'Afrique au sud du Sahara, ses problèmes, son devenir, ses relations avec l'Europe et le monde, ne cessent actuellement de se multiplier.
Ce regain d'actualité cache évidemment une appréhension plus profonde, nourrie par les troubles armés qui continuent d'agiter le continent, les disparités de développement qui s'aggravent, les nouvelles craintes pour son économie face aux impératifs de l’OMC et à l'appétit des nouveaux venus dans la mondialisation. Et sans doute plus encore par le virage que tentent d'imprimer à l'association Europe-ACP les accords de partenariat économique (APE), combinant, avec les traditionnels outils financiers de développement (FED), ouverture commerciale, restructuration institutionnelle et dialogue politique.
La CADE qui avait l'année dernière organisé une première rencontre-débat sur les accords de Cotonou, a voulu, accompagnée par ARR1 (Association Réalités Relations Internationales), s'y plonger plus profondément cette année, en montant une journée-débat le 9 novembre sur le thème « Afrique(s)-Europe, demain ».
Les premières éléments et réflexions (pour ne pas dire enseignements) qui s'en dégagent, méritent sans doute d'être brièvement rapportés, malgré le peu de recul qui nous sépare de l'exercice mais grâce à quelques moments très forts. (On trouvera également ci après un compte rendu, succinct, de la journée, qui sera suivi prochainement par un document d'analyse plus approfondie, et par une mise quasi intégrale des débats sur site).
Le contexte international n'est aujourd'hui particulièrement pas « porteur » pour l'Afrique, à l'aune du moins de notre vision courante et de nos marqueurs habituels ; mais n'est-il pas, à l'inverse, favorable à une réorientation plus décisive des rapports de l'Afrique avec elle-même, avec son entourage mondial, avec nous, Européens, qui avons tissé avec notre continent voisin des liens indélébiles depuis la traite, la colonisation, et une indépendance bien exploiteuse ? Des facteurs endogènes puissants en Afrique, les pressions qu'exerce et qu'exercera plus encore la mondialisation, dont nous sommes un des principaux acteurs, ne sont-ils pas en effet en train de changer la donne de nos rapports futurs ?
Des interventions de la journée, on retiendra d'abord que l'Afrique a commencé une véritable tectonique. Le formidable mouvement démographique attendu d'ici une génération (doublement de la population, triplement de la population urbaine), les importantes migrations internes qu'il va entraîner, la création de nouveaux marchés urbains, la multiplication des activités induites, les équipements qui s'ensuivront, la formation qui va être révolutionnée par la mutation numérique, vont renverser les conditions d'un développement jusque là pour le moins paisible ? Ces facteurs vont-ils conforter à eux seuls une intégration régionale, source de progrès selon nous, Européens, une unité à l'échelle du continent, espérée par nombre d'Africains, une démocratie, souhaitée par tous ?
Comme il a été justement remarqué, il faudra que s'estompent les conflits armés. Il faudra aussi qu'interviennent bien des révolutions dans les esprits, un changement de paradigme, pour que s'instaurent un dialogue plus égal, un partenariat plus réel, une coopération à hauteur d'homme, où, après le tout-Etat, puis une chasse à l'Etat, s'articulent enfin l'Etat avec les autres structures de la société, autorités décentralisées, société civile, africaines comme européennes.
Mais
quels nouveaux rapports de force entre Nord et Sud, entre Europe et Afrique, entre Sud et Sud pourraient enchaîner de
tels renversements, si ce n'est une puissante
volonté politique qui sortirait de situations propices ? Rien n’est moins
sûr, leur inverse non plus.
Suite page 12
La
Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 - page 1
suite
de la page 1
Rien
n'est moins sûr, leur inverse non plus.
En attendant, de notre côté,
à nous, Européens, économiquement et
démographiquement stables, c'est à
dire en régression relative à terme,
il est grand temps de regarder l'avenir
en perspective, de décider de participer
à la nouvelle donne, de décoloniser le futur,
au lieu de se voiler la face, de rechercher à se barricader dans des frontières hermétiques, sauf pour les cas « sélectionnés », de poursuivre un pseudo-dialogue
dont une des parties est forte et
décisive, l'autre faible et souvent
soumise. L'autre qui doit aussi mieux se concerter, mieux s'exprimer.
Au
cours des débats, de vigoureux encouragements,
pour ne pas dire des exhortations se sont
élevés pour affirmer la nécessité de prévoir une
ouverture plus large que celle d'échanges commerciaux déséquilibrants, une ouverture faite d'un souci de progrès pour tous et de développement durable, avec un recours plus effectif aux principes de valeurs et un retour à une primauté des politiques. « S'appuyer sur notre part d'identité », a-t-il été dit, forgée par la proximité des espaces et une histoire de longue période. Qui peut alors mieux que nous mêmes, Europe, Afrique, partager ce souci d'équité, de valeurs communes, de partenariat, pour nous y retrouver ?
Dans
ce contexte, les difficiles négociations APE,
desquelles nous sommes partis, et auxquelles
nous renvoie le présent immédiat, ne sont
certes qu'un moment dans une longue et sans
doute dure histoire qui reste à courir. Mais ce
moment est crucial, car la conjonction actuelle
des facteurs mondiaux risque d'être particulièrement
déstructurante et néfaste, devant les libertés incontrôlées qui ont été confirmées par l'OMC aux plus
grandes puissances en place, ou ouvertes aux
nouvelles « émergentes ». Les efforts déployés
pour imaginer les APE n'auraient d'ailleurs pas été
entrepris si vite sans la poussée de ces
échéances. Raison de plus pour être très attentifs
au moment où commence à porter quelque effet
une lutte contre le manque de clarté, de
transparence, de sensibilisation à ce qui
risque de nous choir.
En
ce qui la concerne et fidèle à sa vocation, la CADE
continuera à s'y employer.
La CADE
Compte-rendu succinct de
la journée-débat du 9 novembre 2006
organisée par la CADE et ARRI
sous
le parrainage de « la Région Ile de France »
Traitant du thème du futur des relations
entre l'Afrique et l'Europe la journée a tenu à pousser la
prospection en retenant deux horizons : l'un, à court terme
(pratiquement une demi décennie), celui des accords de
Cotonou dont les APE sont en cours de négociation ; l'autre, à échéance
clairement plus lointaine (2030/35), d'une génération
entière, là où la prospective permet de mieux situer les problèmes,
et de donner à ceux d'ordre immédiat un plus
juste poids.
Les allocutions de
bienvenue des organisateurs dégagent d'emblée la portée de la
question : Jean-Félix Bernard, représentant le Président de
la Région Île de France, souligne les
grands enjeux de la mondialisation et
l'émergence des acteurs locaux dans
la construction des futures relations
Europe-Afrique ; Jean-Michel Fauve,
Président d'ARRI, met en valeur l'implication
de la société civile dans la réalisation d'un
partenariat ; Michel Levallois, Président de la
CADE, s'interroge sur les caractères particuliers des relations
entre l'Afrique et l'Europe. Alioune Sall,
invité d'honneur, rappelle les nombreux traits et la proximité
historique de l'Afrique avec les pays européens.
PREMIERE TABLE RONDE : « AFRIQUE(S) –EUROPE
AU RENDEZ-VOUS DE 2013 » :
L'introduction est assurée par Hubert-Bernard Solignac Lecomte (du Centre de Développement
de l'OCDE, et animateur de la matinée), qui rappelle la
dimension « partenariat stratégique » du débat, et
par Philippe
Chedanne (AFD), qui présente
les APE (Accords de Partenariat Economique, dispositif novateur des Accords de Cotonou signés en 2000, et actuellement en cours de négociation). Les APE doivent substituer
à l'ancien régime de préférences non réciproques entre
l'Europe et les 6 régions ACP (1), dont 4 en Afrique, un régime de
préférences
réciproques (même si asymétriques), bref des
zones de libre-échange, seules compatibles avec l'OMC
(Organisation Mondiale du Commerce), dans le but d'impulser le développement. S'adressant au sein d'une même zone à des pays divers, dont certains à problèmes
cruciaux (Pays moins avancés - PMA), ils sont forcément l'objet d'arbitrages difficiles entre la logique d'un développement par le commerce, et celle d'un développement impulsé plus directement. De ce fait, ils se heurtent à l'hostilité de certains pays du Nord comme du Sud, et à celle, plus générale, de la « société civile ». Les appréhensions portent sur la possibilité de surmonter des handicaps économiques, en agriculture notamment, ou aussi sur le coût, et
le financement des mesures d'accompagnement
qu'elles induisent. (Ces problèmes, particulièrement importants pour une majorité
de PMA, vont traverser l'ensemble des
débats de la journée).
Le premier débat, Développement, libre-échange et régionalisation (quelle compatibilité, quelle
complémentarité au sein des APE ?) est ouvert par Ibrahim Bocar
Ba, ambassadeur
du Mali à Bruxelles, représentant les pays d'Afrique de l'Ouest. En
faisant le point des négociations qui ont atteint
la deuxième phase et doivent se terminer fin 2007, il souligne la
bonne volonté
politique d'aboutir de part et d'autre, et
confirme les craintes réelles suscitées par les coûts fiscaux (perte de recettes
douanières avec l'instauration du libre échange dans les zones) et les coûts d'ajustement
de compétitivité économique, mal
appréhendés. En rappelant la complémentarité des approches « commerce » et « développement », Philippe Darmuzey,
Directeur à la Commission européenne (DG
Développement), insiste sur la possibilité de
faire couvrir dans un premier temps par le FED (2) les « coûts
d'ajustement », même s'ils sont mal appréhendés, car les accords
régionaux recevront la part du lion. Il souligne aussi la
difficulté de négocier avec des pays appartenant à
plusieurs zones régionales (notamment au sud du Continent).
Le professeur Philippe Hugon rappelle que les préférences
commerciales incluses dans la série des accords précédents de Yaoundé
ou de Lomé ont été incapables de stimuler les exportations africaines. Il minimise
l'incidence fiscale des allégements de droits de douane (les pays
ont déjà engagé une transition fiscale), mais insiste
sur le défi que constituent les APE en matière de d'ajustement des
productions africaines, face à la compétition internationale,
et sur le volume des investissements que cela implique.
Taoufik ben Abdallah,
de l'ONG du Sud Enda Tiers-monde, confirme la très grande
inquiétude des petits producteurs
La
Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 2
et des filières
agricoles face à l'ouverture des marchés, et dénonce la volonté, avec les APE, de faire de « l'OMC plus
», en voulant y inclure les sujets de Singapour
(3). Il souligne la
quasi confidentialité des négociations malgré leur enjeu pour la société africaine, tenue en dehors de toute information et pratiquement implication. Benoît
Faucheux (du Gret, qui
suit de près la question, et parlant au nom des ONGs du Nord de Coordination Sud) les APE, tels qu'ils sont abordés
actuellement, ne sont pas la seule façon de
favoriser une stratégie de
développement intéressante basée sur
l'intégration régionale et ses
marchés. D'autant que les dispositions
prévues, par exemple sur les pics tarifaires (mesures d'exceptions douanières), y sont souvent contraires et qu'il faudrait s'intéresser parallèlement à renforcer la capacité des entreprises, l'attractivité
des IDE (investissements directs étrangers) etc...
Le
débat qui s'ensuit entre intervenants puis
avec la salle, revient sur nombre de ces
aspects. Ont été particulièrement soulignés la faible implication dans les négociations
d'organes unitaires (Union Africaine, mais
on en est au début) ou simplement de
la société africaine (ce qui renvoie
aussi au problème de la représentativité
démocratique). Face aux difficultés évoquées,
Bocar Ba admettra que la partie africaine est insuffisamment préparée, et Ph. Darmuzey, qui doute que d'autres voies puissent s'offrir, qu'il faut envisager une certaine « flexibilité » sur des questions particulières.
Le second débat, « quels leviers imaginer pour accélérer ou
compléter les effets attendus des intégrations régionales ? » met l'accent sur les
politiques à poursuivre. Ghazi Hidouci, de l'Aitec rappelle que les nouveaux grands arrivants (Chine, Inde et Brésil) recherchent prosaïquement leur simple intérêt et que l'Europe se replie actuellement sur le sien, à court terme. Il souhaite un dialogue qui soit plus égalitaire et une paix,
condition préalable au développement, plus réelle, et que, pour cela, la capacité des Etats africains soit renforcée.
AntonioV.
Martins Monteiro,
ambassadeur du Portugal à Paris, rappelant l'expérience de son pays,
premier et dernier colonisateur, souligne à
son tour l'importance d'un dialogue à long terme qui amène à une
appropriation réelle des décisions, donc de
négociations menées à un haut niveau
et aussi avec la participation, pas uniquement électorale, des populations.
Pour Yves Guémard, du
Ministère français des Affaires Etrangères,
DGCID, les aspects d’intégration
régionale, qu'il faut dissocier des APE,
bénéficient déjà du processus de
négociation. Mais il faudra surtout
mettre en cohérence, entre autres, politiques
économiques et politique commerciale, et pour cela renforcer le pouvoir des Etats nationaux.
Jean-Michel Fauve rapporte de la récente visite
d'ARRI à l'OMC et de la
rencontre avec Pascal Lamy que l'Europe, qui y parle d'une seule voix alors que les Etats africains, y sont mal organisés, devrait se soucier beaucoup des problèmes de développement, d'environnement, de transparence,
qui ne sont pas du domaine de l'OMC.
Le débat
qui s'instaure ensuite ajoute à l'examen les
dimensions migrations (objet d'une prochaine rencontre EU-UA à Tripoli), appui
au secteur privé, investissements
dans l'éducation, implication plus forte
des Etats africains dans le développement,
des Etats européens dans la stratégie
de partenariat.
DEUXIEME TABLE RONDE : «LES RELATIONS AFRIQUE-EUROPE A L'ECHEANCE
DE LA PROCHAINE GENERATION»
Le début de
l'exercice prospectif, avec le débat : « Quel développement ? Combien d'Afriques ? » est animé par Michel Levante, (Cade) économiste,
qui rappelle par une citation du Général Grant, devenu Président des Etats Unis, combien des Etats
peuvent sur la longue période défendre puis
quitter des politiques protectionnistes
lorsque leur intérêt bien compris
est en jeu.
Jean Marie Cour, économiste, précurseur en
matière de prospective africaine (avec l'ILTA - Image à Long Terme de l'Afrique dans les années 80), présente les premiers éléments de cadrage : en 100 ans, de 1950 à 2050,
la population de l'Afrique sera passée de 200
millions à 2 milliards d'habitants (à hauteur de la Chine). D'ici 2035, celle au Sud du Sahara aura plus que doublé, atteignant 1,5 milliard, les villes en absorbant plus de la moitié, soit 3 fois plus qu'aujourd'hui. Une telle croissance et urbanisation ne pourront que s'accompagner
de fortes migrations, internes avant tout,
créant de formidables nouveaux
marchés intérieurs. Leur satisfaction
par l'économie moderne comme par
l'informelle est la nouvelle donne et la chance de décollage de l'Afrique.
Geoffrey Delcroix, de Futuribles,
précise que cette « transition » démographique fera de l'Afrique le continent le plus jeune (près de la moitié aura moins de 20 ans, alors que les autres continents connaîtront un fort vieillissement). A ce phénomène, qui peut être aussi considéré comme un poids, il faut ajouter les incertitudes dues aux changements
climatiques (influence sur l'agriculture),
à une mauvaise utilisation des ressources
pétrolières, au problème de l'eau.
Nicolas Meisel, (AFD), reviendra, un peu plus
tard, à la prudence dont il convient de faire
preuve vis à vis de projections, du fait, en
effet, de la trop fréquente surdité des économistes face aux réalités socio-démographiques, mais aussi de la grande disparité des situations et des
incroyables lacunes actuelles en matière de statistiques.
Alioune Sall, président de «
Futurs africains » et co-auteur de travaux
prospectifs récents (4), cite une maxime Fang
(5), avant d'exposer le consensus sur leur avenir
que souhaitent de plus en plus les Africains
: une Afrique intégrée. Deux idées-forces appuient cette vision : au niveau du continent, aider l'intégration par une large circulation des hommes, des biens, des capitaux ; au niveau mondial, associer la diaspora, qui compte un milliard d'hommes. « Gérer le pluralisme, mobiliser les organisations de la société civile,... développer l'économie populaire à côté de l'économie moderne, et les capacités de l'Etat,... investir dans les infrastructures,...
être convaincus que nous pouvons être les
acteurs de notre transformation et utiliser nos propres ressources » sont les
mots d'ordre qui s'en dégagent.
L'ambassadeur de l'Union Africaine à Bruxelles, Mahamat S.
Annadif,
co-invité d'honneur, se dit avoir été surpris par
le « s »
d'Afrique, « s » qui pourrait s'attacher autant à l'Europe. Pour
l'identité africaine, rêve de l'Union, il
faut se référer à l'« Africanité », définie par Senghor, ensemble de valeurs africaines de civilisation, antérieure à la colonisation, qu'elle apparaisse sous son aspect arabo-berbère
ou sous son aspect négro-africain et présentant les mêmes caractéristiques de passion dans les
sentiments et de vigueur dans l'expression.
Toutes les initiatives vont vers des Etats-Unis d'Afrique : le NEPAD,
les institutions communes
La
Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 3
(Conseil
de paix et de sécurité, Parlement panafricain, Conseil
économique et social...), le pouvoir
d'intervenir indépendamment de la
souveraineté d'un pays pour empêcher
une crise ou un conflit, le mécanisme d'évaluation par les pairs (de bonne gestion et transparence)... Le débat avec
la salle porte sur des précisions
concernant la transition démographique,
ses conséquences, et les espoirs qu'on peut fonder. Ont été souligné qu'on a trop souvent négligé les travaux prospectifs, la nécessité d'adopter des cadres
conceptuels faisant la part à la démographie
; puis l'importance de la mobilisation
des peuples, le besoin
d'Etat...
Dernier débat : « Quelles relations alors, de l'Afrique avec
l'Europe et les autres pôles mondiaux? »
Michel Levallois, qui anime cette fin de journée,
présente les derniers intervenants qui
vont resituer l'utopie mobilisatrice de l'Unité de l'Afrique dans l'enjeu des intérêts stratégiques des deux continents.
Jean-Michel Debrat, Directeur Général Adjoint de l'AFD, fait part, à
titre personnel, de réflexions inspirées par
une récente étude qu'il a menée pour Fondapol (fondation politique) : à
l'approche d'une intégration par le marché
il faut opposer un espace « système
» solidaire, composé de l'Europe, la
Méditerranée, l'Afrique noire,
comparable à la Chine, à l'Inde ; ce système,
il faut le considérer, l'aménager et
le gérer à partir d'une Utopie forgée par une histoire, une géographie, une culture à de nombreux égards
communes. On aurait aussi un marché qui
tirerait la croissance et un grand
bassin d'emploi (car isoler les
bassins d'emploi serait ridicule), un espace
à équiper avec une vision globale d'accès
à l'énergie, à l'eau, aux transports, aux
communications, à la santé, à l'éducation,
un espace de coopération décentralisée (entre collectivités locales). Devant l'activisme des grandes puissances, il est temps de se mobiliser sur cette utopie.
Ph. Darmuzey rappelle de
nouveau que la position de la Commission est de
faire un lien très fort entre le domaine commercial,
le développement et l'intégration régionale.
Les orientations européennes entrent
dans une certaine mesure dans les dernières priorités indiquées pour l'Afrique. La Stratégie pour l'Afrique, adoptée
par les Etats membres et le Conseil de l'UE,
définit trois axes : un partenariat
politique, de dialogue sur les grands problèmes ; un partenariat de valeurs et d'échanges d'expérience, de formation ; un partenariat de solidarité, qui se traduit par des efforts financiers sans précédents ni équivalents.
Jan L. Wdowik, Ministre Conseiller de l'ambassade
de Pologne à Paris, atteste de ce que son pays,
qui représente un peu la partie Est de l'Europe, bien qu'il n'ait qu'une connaissance relative de l'Afrique (par quelques groupes implantés jadis, les missionnaires, les étudiants, une coopération - assez limitée), soutient une UE qui puisse consacrer des montants importants à l'Afrique. De même il soutient l'initiative française de taxation pour le développement. La coopération doit au demeurant, notamment pour les droits civils, être élargie au Conseil de l'Europe.
Pour Stéphane Hessel, d'accords de Yaoundé en conventions de
Lomé l'Europe a manqué son partenariat avec l'Afrique. Aujourd'hui l'évolution de l'économie mondiale et la vision essentielle du capitalisme et du libéralisme sans régulation mettent vraiment en danger nos relations avec elle. Il est urgent de repenser le développement, et nos actions dans les instances internationales. L'Europe elle même a besoin de ressourcer ses valeurs qu elle veut universelles. Comment ne pas se tourner vers l'Afrique, qui a eu une extraordinaire capacité de résister à tout ce qui l’a bousculée au cours de l'Histoire, et est restée un lieu de solidarité et de convivialité.
Marc Lévy, responsable de la cellule veille stratégique et prospective au MAE, estime de même que l'Europe se doit de contribuer à
un monde plus régulé et plus inclusif. Il
faut repenser notre modèle de croissance
distributive, notre aide à l'agriculture,
notre politique de migration à courte
vue. Mais il ne faut pas se leurrer sur
une évolution facile de nos relations avec
l'Afrique. Il y a deux scénarios possibles
: dans un cas, chacun aura tant à faire avec son propre avenir que cela mènera à accentuer un grand écart ; dans l'autre
cas, on réussira à mettre en œuvre un
véritable partenariat de coopération, où
beaucoup reste à faire pour promouvoir
un multilatéralisme (et donc le régionalisme),
un esprit de négociation et un respect
de la compétence de toutes les institutions
internationales, sans domination de l'une sur l'autre.
A
l'occasion du débat avec la salle, Ph. Darmuzey précise que la stratégie européenne pour que l'Afrique atteigne les objectifs du millénaire, vise à établir la paix et la sécurité (voir la facilité de paix logée auprès de l'UA), à
fonder une bonne gouvernance
(démocratie, état de droit, Droits
de l'Homme), à impulser le développement économique (échanges commerciaux, intégration régionale, investissements en infrastructure). Dans l'ensemble, le
débat témoigne de ce que, avec le refus d'une approche trop commerciale et
d'une domination trop
instrumentalisée par le Nord, la
poussée vers un avenir partagé et décolonisé
s'avère très vive.
En
guise de conclusion, Michel Levallois reprend
les éléments importants qui se sont dégagés de la journée : un avenir commun enraciné dans un passé fait de liens de toute nature, des échanges à élargir
bien au delà de ceux du commerce, un déficit très important
d'information et l'absence d'une large
mobilisation, une harmonisation
régionale ardue à mener, un
calendrier sans doute difficile à tenir. Pour Alioune Sall,
il faut changer de paradigme car,
avec celui qui domine, le présent
n'a pas d'avenir. Prendre en compte notre espace historique commun euro-africain, l'élargir aux dimensions politique et culturelle, à la représentativité internationale, ne pas hésiter à rompre avec nos façons de voir, élever le dialogue de l'UE au
niveau de l'UA, inscrire ces actions dans la durée.
Il est revenu à Jean-Michel
Debrat d'avancer
le mot de la fin : commencer, y compris au sein des Directions Générales à Bruxelles, par guider à partir de problèmes concrets le nécessaire arbitrage entre
les impératifs d'ouverture aux échanges
commerciaux et ceux d'appui au développement.
Et c'est notre proximité, la part de
notre identité commune, le partage de nos valeurs, l'ouverture à tous, qui
doivent nourrir la vision de ce partenariat.
ARRI
- La CADE
1) Afrique, Caraïbes, Pacifique.
Pour l'Afrique il s’ agit des
pays au Sud du Sahara.
2) Fond Européen de Développement.
3) Elargissement à quatre nouveaux domaines des
premiers engagements (agenda) de l'OMC admis à Doha.
4) Voir l'ouvrage « Afrique 2025 », sorti en 2003.
5) « Le passé appartient aux ancêtres ; pour le présent on fait
ce qu'on peut ; l'avenir, on peut le prévoir, le modeler ».
La
Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 - page 4
Compte-rendu
de la rencontre-débat du 15 novembre 2006
« L'entreprise
en Afrique : entreprendre en Afrique, mission impossible? »
La rencontre débat du 11 octobre a exposé les
obstacles de tous ordres (politiques, économiques,
institutionnels, sociologiques) au développement des
entreprises en Afrique. Ce bilan pourrait laisser penser qu'entreprendre
en Afrique est mission impossible. Or la Cade s'est
attachée, au cours de la présente rencontre, à montrer qu'il
existe en Afrique un vivier d'entrepreneurs prêts à relever les nombreux
défis d'un environnement difficile mais pas insurmontable qui
montre, s'il en est besoin, qu'il y a une Afrique qui marche.
Cette rencontre, comme la précédente, a été préparée
par Pierre
Croze, professeur
émérite à l'Ecole Supérieure de Commerce de Rouen. Il a fait appel
au témoignage d'hommes de terrain et à des représentants
d'institutions spécialisées dans le soutien aux entreprises au Sud
: Roland
Portella, consultant, président de
« Gens d'affaires dans la Cité », Moriba Keita,
créateur et directeur de l'entreprise «Saveurs d'Afrique», Patrick Sevaistre, directeur Europe du Programme de
Promotion des Investissements « EU-South African Developement
Cooperation », Laurent Chéraud,
SIDI (Société Internationale pour le développement et l'Investissement)
et Jean-Loup Feltz,
conseiller à l'Agence Française de
Développement (AFD).
Introduction
Le président de la Cade, Michel Levallois,
introduit le sujet. Des signes convergents montrent qu'il se
dessine un environnement favorable au développement
d'activités entrepreneuriales. Le président du
Conseil Français des Investisseurs en
Afrique signe un éditorial intitulé
« Un grand succès pour l'Afrique ? »
en évoquant l'année 2005 qui a vu
l'aide publique au développement (APD) multipliée par deux et 40 milliards de réduction de dettes. Ces dernières années ont également été celles du développement de la microfinance, du
développement des TIC (Techniques
d'Information et de Communication),
de l'explosion des téléphones
cellulaires, de la création d'un fond de solidarité. Les grandes
entreprises se mobilisent autour de la notion de RSE (Responsabilité Sociale de l'Entreprise) et envisagent de soutenir les initiatives entrepreneuriales
en Afrique. Les banques de développement se
remobilisent et se développent les
partenariats publics-privés (PPP) qui favorisent surtout les entreprises exportatrices françaises et leurs filiales.
Cet environnement
favorable ne profite pas directement aux entreprises purement
africaines qui sont en bout de chaîne. Mais l'économie
populaire est
une pépinière d'entrepreneurs. Des expériences comme celle d'AgriCongo qui tend à
satisfaire des besoins locaux en
valorisant des produits adaptés à
des prix acceptables sont intéressantes. Mais elles sont à l'opposé de ce que proposent les APE (Accords de partenariat économique entre l'Europe et l'Afrique) basés sur le libre échange qui ne favoriseront pas forcément le développement local d'un tissu d'entreprises seul capable de
satisfaire les besoins locaux et de réduire
la pauvreté.
L'entreprise,
un besoin social
Roland Portella aborde
d'abord l'entreprise sous ses aspects socioculturels. Il
a constaté sur le terrain que l'entrepreneur africain
passe progressivement d'une culture des affaires à une culture
d'entreprise, donc de la créativité et de l'intuition qu'une affaire peut être
porteuse au bon usage des compétences pour créer un modèle organisationnel. Il n'y a pas de typologie
des entreprises en Afrique. On peut
cependant distinguer les entreprises informelles qui représentent 80% des entreprises. Elles répondent à des besoins de subsistance. Les très petites entreprises (TPE) appartiennent au
secteur formel mais 90% d'entre elles sont des micro-entreprises. Les petites et moyennes entreprises (PME), travaillent souvent avec
des multinationales.
La
Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 5
Pourquoi crée-t-on des entreprises ?
Pour l'entrepreneur, c'est un
besoin social, parce qu'elles créent des
revenus mais aussi parce que l'entrepreneur acquiert un poids social : il existe un lien de solidarité très fort avec son clan ou son ethnie qui sont
ses premiers financeurs. Par exemple, au Cameroun, il y a près de 600 organisations de tontines, de mutuelles d'épargne et de crédits dont la plupart ont été formées par des clans ethniques ou
par de nouveaux clans comme ceux des
étudiants au chômage qui essaient de se prendre en charge en créant des petites unités de production.
Une
autre motivation, pour ceux qui ont un capital plus
consistant, est de montrer sa réussite sociale. En
général les entrepreneurs qui relèvent de cette catégorie n'ont pas d'entreprise
pérenne : ils diversifient leurs activités
mais manquent de visibilité et ne parviennent
pas à élaborer une stratégie sur des marchés qui ne sont pas constants.
Plusieurs questions sont
posées :
• Y-a-t-il un management à
l'africaine ?
Les
entreprises africaines ont d'abord été des
entreprises individuelles : je crée mon
entreprise, je suis le chef, je détiens l'information. Cela pose le problème de l'adhésion du personnel puisque l'information est secrète. La nouvelle génération d'entrepreneurs essaie de renverser cette tendance et de fonctionner de manière plus transparente pour créer de la croissance organique
et de l'émulation au sein des entreprises.
• Le problème politique : il existe souvent des relations étroites
entre le monde politique et celui des
affaires qui peut aller jusqu'à
freiner l'accès au marché.
• L'apport de la diaspora
: en dehors des capitaux rapatriés
dans le pays d'origine, elle apporte du
savoir faire en matière de gestion
des entreprises. Il est très
difficile pour un membre de la diaspora d'être entrepreneur dans son pays d'origine. Selon R. Portella,
il faut trouver les instruments nécessaires pour collecter l'épargne des
migrants pour qu'elle serve à la capitalisation
des entreprises dans leur pays d'origine.
• Les technologies
de l'information et de la communication (TIC) : leur développement est un atout majeur d'autant que l'Afrique dispose
des compétences nécessaires dans ce domaine.
Cela permet aux entreprises de se mettre au niveau des normes internationales et de créer des partenariats au
niveau mondial.
• L'accès à l'information
: il manque à l'entreprise une veille stratégique lui permettant
de se positionner au niveau international. Des organes de promotion des investissements essaient de plus en plus de les outiller pour leur permettre de connaître leurs possibilités d'exporter. Mais le coût de l'information
ne permet pas à toutes les PME d'en
profiter.
• D'une manière générale,
les jeunes ont de plus en plus d'atouts :
dans les domaines de la gestion, de l'ouverture au
monde, de l'adhésion à une culture de management interculturel
indispensable pour être performant dans le cadre de la mondialisation.
R. Portella donne un exemple de réussite, parmi d'autres : une petite entreprise sénégalaise en informatique créée en 1994 a eu une croissance pérenne grâce à un management rationnel et à l'adhésion
de son personnel : partie d'un simple
service informatique, elle s'est
diversifiée dans la biométrie et est devenue
le premier opérateur dans le domaine
des « call center ». Elle attire des sociétés de télécommunication qui délocalisent leurs services de relations avec les clients. Partie avec un capital de
3 millions de FCFA, son chiffre d'affaires
est aujourd'hui de 2 milliards de
FCFA.
Les atouts ne manquent
donc pas, conclut R. Portella,
pour que se développent en Afrique des entreprises pérennes qui s'insèrent dans la globalisation.
Un
entrepreneur africain témoigne
Moriba
Keita, d'origine malienne, est arrivé en France il y a 20 ans pour faire ses études universitaires. Il a ensuite voulu rentrer au
Mali pour créer une société. Il s'est vite heurté à
des problèmes de communication avec la nouvelle génération restée sur place. Il a donc décidé de
rentrer en France pour créer sa société. Il est parti du constat qu'il y avait une méconnaissance des produits africains sur le marché
européen mais qu'il y avait une réelle
demande pour consommer africain. Il
a saisi l'opportunité de combler ce
vide, car même en Afrique, il n'y avait pas d'unité de production capable de répondre à cette demande et respectant les normes européennes.
Sa démarche a consisté à
créer des groupements d'intérêts
économiques (GIE) de femmes en
Afrique qui fournissent la matière première ensuite transformée dans des unités de production
européennes. Il a ainsi fait connaître les produits de base marketés à l'européenne : jus de fruits de mangue, de gingembre, de bissap. Il a ensuite élargi sa gamme de produits : plats cuisinés, tisanes, liqueur de gingembre, sa
dernière création étant une gamme de
21 épices africains, diffusés dans la
grande distribution et les épiceries fines. Le conditionnement et la diffusion en Europe d'huile de coton lui a valu le trophée de
l'innovation.
Sa stratégie a donc été d'importer la matière
première d'Afrique en Europe, de la transformer, de la distribuer et de déposer une marque. La question est donc
posée qui est de savoir pour quelles raisons
il n'a pas jugé possible d'établir ses unités de production en Afrique. Pour répondre à cette question, il évoque les facteurs culturels et les problèmes de marché.
• Le manque de rigueur de
la nouvelle génération
: il a compris qu'en Afrique, les
femmes qui produisent la matière
première ont dû être formées pendant
6 années pour acquérir cette rigueur
et fournir des produits acceptables
sur le marché européen.
• La gestion au quotidien : trop
souvent, vendre, c'est vivre au quotidien. Il a donc fallu inculquer la culture
du travail sur le long terme.