Sommaire:
  • Relations AFRIQUE - EUROPE: le tournant?
  • Afrique(s) Europe, demain?
  • Afrique(s) Europe au rendez-vous de 2013
  • Les relations Afrique-Europe à l'échéance de la prochaine génération
  • L'entreprise en Afrique: mission impossible?
  • L'entreprise, un besoin social
  • Un entrepreneur africain témoigne
  • Des changements importants dans le monde de l'entreprise en Afrique
  • Micro-crédit, micro-finance
  • L'émergence de l'entreprise en Afrique: une nécessité
  • Ressources minières
  • Salon livres d'Afrique et à lire: L'histoire de l'Afrique: des fantasmes à la réalité
  • Gabon, présence des esprits
  • la Cade et Internet
  • Des raisons d'espérer
  • Bulletin   mensuel   d'information   sur   les   activités   de   la   cade   -   novembre   2006   -   n °9 4

                                                                              

    endacurope

     

    Débats du mois :

     « AFRIQUE(S) EUROPE, demain »

    « L'entreprise en Afrique : entreprendre en Afrique,

    mission impossible ? »

    Editorial

    Relations AFRIQUE - EUROPE : le tournant ?

     

    Les rencontres, séminaires, journées concernant l'Afrique au sud du Sahara, ses problèmes, son devenir, ses relations avec l'Europe et le monde, ne cessent actuellement de se multiplier.

    Ce regain d'actualité cache évidemment une appréhension plus profonde, nourrie par les troubles armés qui continuent d'agiter le continent, les disparités de développement qui s'aggravent, les nouvelles craintes pour son économie face aux impératifs de l’OMC et à l'appétit des nouveaux venus dans la mondialisation. Et sans doute plus encore par le virage que tentent d'imprimer à l'association Europe-ACP les accords de partenariat économique (APE), combinant, avec les traditionnels outils financiers de développement (FED), ouverture commerciale, restructuration institutionnelle et dialogue politique.

    La CADE qui avait l'année dernière organisé une première rencontre-débat sur les accords de Cotonou, a voulu, accompagnée par ARR1 (Association Réalités Relations Internationales), s'y plonger plus profondément cette année, en montant une journée-débat le 9 novembre sur le thème « Afrique(s)-Europe, demain ».

    Les premières éléments et réflexions (pour ne pas dire enseignements) qui s'en dégagent, méritent sans doute d'être brièvement rapportés, malgré le peu de recul qui nous sépare de l'exercice mais grâce à quelques moments très forts. (On trouvera également ci après un compte rendu, succinct, de la journée, qui sera suivi prochainement par un document d'analyse plus approfondie, et par une mise quasi intégrale des débats sur site).

    Le contexte international n'est aujourd'hui particulièrement pas « porteur » pour l'Afrique, à l'aune du moins de notre vision courante et de nos marqueurs habituels ; mais n'est-il pas, à l'inverse, favorable à une réorientation plus décisive des rapports de l'Afrique avec elle-même, avec son entourage mondial, avec nous, Européens, qui avons tissé avec notre continent voisin des liens indélébiles depuis la traite, la colonisation, et une indépendance bien exploiteuse ? Des facteurs endogènes puissants en Afrique, les pressions qu'exerce et qu'exercera plus encore la mondialisation, dont nous sommes un des principaux acteurs, ne sont-ils pas en effet en train de changer la donne de nos rapports futurs ?

    Des interventions de la journée, on retiendra d'abord que l'Afrique a commencé une véritable tectonique. Le formidable mouvement démographique attendu d'ici une génération (doublement de la population, triplement de la population urbaine), les importantes migrations internes qu'il va entraîner, la création de nouveaux marchés urbains, la multiplication des activités induites, les équipements qui s'ensuivront, la formation qui va être révolutionnée par la mutation numérique, vont renverser les conditions d'un développement jusque là pour le moins paisible ? Ces facteurs vont-ils conforter à eux seuls une intégration régionale, source de progrès selon nous, Européens, une unité à l'échelle du continent, espérée par nombre d'Africains, une démocratie, souhaitée par tous ?

    Comme il a été justement remarqué, il faudra que s'estompent les conflits armés. Il faudra aussi qu'interviennent bien des révolutions dans les esprits, un changement de paradigme, pour que s'instaurent un dialogue plus égal, un partenariat plus réel, une coopération à hauteur d'homme, où, après le tout-Etat, puis une chasse à l'Etat, s'articulent enfin l'Etat avec les autres structures de la société, autorités décentralisées, société civile, africaines comme européennes.

    Mais quels nouveaux rapports de force entre Nord et Sud, entre Europe et Afrique, entre Sud et Sud pourraient enchaîner de tels renversements, si ce n'est une puissante volonté politique qui sortirait de situations propices ? Rien n’est moins sûr, leur inverse non plus.

    Suite page 12

     

    La Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 - page 1

    suite de la page 1

    Rien n'est moins sûr, leur inverse non plus.

    En attendant, de notre côté, à nous, Européens, économiquement et démographiquement stables, c'est à dire en régression relative à terme, il est grand temps de regarder l'avenir en perspective, de décider de participer à la nouvelle donne, de décoloniser le futur, au lieu de se voiler la face, de rechercher à se barricader dans des frontières hermétiques, sauf pour les cas « sélectionnés », de poursuivre un pseudo-dialogue dont une des parties est forte et décisive, l'autre faible et souvent soumise. L'autre qui doit aussi mieux se concerter, mieux s'exprimer.

    Au cours des débats, de vigoureux encouragements, pour ne pas dire des exhortations se sont élevés pour affirmer la nécessité de prévoir une ouverture plus large que celle d'échanges commerciaux déséquilibrants, une ouverture faite d'un souci de progrès pour tous et de développement durable, avec un recours plus effectif aux principes de valeurs et un retour à une primauté des politiques. « S'appuyer sur notre part d'identité », a-t-il été dit, forgée par la proximité des espaces et une histoire de longue période. Qui peut alors mieux que nous mêmes, Europe, Afrique, partager ce souci d'équité, de valeurs communes, de partenariat, pour nous y retrouver ?

    Dans ce contexte, les difficiles négociations APE, desquelles nous sommes partis, et auxquelles nous renvoie le présent immédiat, ne sont certes qu'un moment dans une longue et sans doute dure histoire qui reste à courir. Mais ce moment est crucial, car la conjonction actuelle des facteurs mondiaux risque d'être particulièrement déstructurante et néfaste, devant les libertés incontrôlées qui ont été confirmées par l'OMC aux plus grandes puissances en place, ou ouvertes aux nouvelles « émergentes ». Les efforts déployés pour imaginer les APE n'auraient d'ailleurs pas été entrepris si vite sans la poussée de ces échéances. Raison de plus pour être très attentifs au moment où commence à porter quelque effet une lutte contre le manque de clarté, de transparence, de sensibilisation à ce qui risque de nous choir.

    En ce qui la concerne et fidèle à sa vocation, la CADE continuera à s'y  employer.

    La CADE

     

    Compte-rendu succinct de la journée-débat du 9 novembre 2006

    organisée par la CADE et ARRI

     sous le parrainage de « la Région Ile de France »

    « AFRIQUE(S) EUROPE, demain »

     

    Traitant du thème du futur des relations entre l'Afrique et l'Europe la journée a tenu à pousser la prospection en retenant deux horizons : l'un, à court terme (pratiquement une demi décennie), celui des accords de Cotonou dont les APE sont en cours de négociation ; l'autre, à échéance clairement plus lointaine (2030/35), d'une génération entière, là où la prospective permet de mieux situer les problèmes, et de donner à ceux d'ordre immédiat un plus juste poids.

     

     

    Les allocutions de bienvenue des organisateurs dégagent d'emblée la portée de la question : Jean-Félix Bernard, représentant le Président de la Région Île de France, souligne les grands enjeux de la mondialisation et l'émergence des acteurs locaux dans la construction des futures relations Europe-Afrique ; Jean-Michel Fauve, Président d'ARRI, met en valeur l'implication de la société civile dans la réalisation d'un partenariat ; Michel Levallois, Président de la CADE, s'interroge sur les caractères particuliers des relations entre l'Afrique et l'Europe. Alioune Sall, invité d'honneur, rappelle les nombreux traits et la proximité historique de l'Afrique avec les pays européens.

    PREMIERE TABLE RONDE : « AFRIQUE(S) –EUROPE AU RENDEZ-VOUS DE 2013 » :

    L'introduction est assurée par Hubert-Bernard Solignac Lecomte (du Centre de Développement de l'OCDE, et animateur de la matinée), qui rappelle la dimension « partenariat stratégique » du débat, et par Philippe Chedanne (AFD), qui présente les APE (Accords de Partenariat Economique, dispositif novateur des Accords de Cotonou signés en 2000, et actuellement en cours de négociation). Les APE doivent substituer à l'ancien régime de préférences non réciproques entre l'Europe et les 6 régions ACP (1), dont 4 en Afrique, un régime de préférences réciproques (même si asymétriques), bref des zones de libre-échange, seules compatibles avec l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce), dans le but d'impulser le développement. S'adressant au sein d'une même zone à des pays divers, dont certains à problèmes cruciaux (Pays moins avancés - PMA), ils sont forcément l'objet d'arbitrages difficiles entre la logique d'un développement par le commerce, et celle d'un développement impulsé plus directement. De ce fait, ils se heurtent à l'hostilité de certains pays du Nord comme du Sud, et à celle, plus générale, de la « société civile ». Les appréhensions portent sur la possibilité de surmonter des handicaps économiques, en agriculture notamment, ou aussi sur le coût, et le financement des mesures d'accompagnement qu'elles induisent. (Ces problèmes, particulièrement importants pour une majorité de PMA, vont traverser l'ensemble des  débats  de la journée).

    Le premier débat, Développement, libre-échange et régionalisation (quelle compatibilité, quelle complémentarité au sein des APE ?) est ouvert par Ibrahim Bocar Ba, ambassadeur du Mali à Bruxelles, représentant les pays d'Afrique de l'Ouest. En faisant le point des négociations qui ont atteint la deuxième phase et doivent se terminer fin 2007, il souligne la bonne volonté politique d'aboutir de part et d'autre, et confirme les craintes réelles suscitées par les coûts fiscaux (perte de recettes douanières avec l'instauration du libre échange dans les zones) et les coûts d'ajustement de compétitivité économique, mal appréhendés. En rappelant la complémentarité des approches « commerce » et « développement », Philippe Darmuzey, Directeur à la Commission européenne (DG Développement), insiste sur la possibilité de faire couvrir dans un premier temps par le FED (2) les « coûts d'ajustement », même s'ils sont mal appréhendés, car les accords régionaux recevront la part du lion. Il souligne aussi la difficulté de négocier avec des pays appartenant à plusieurs zones régionales (notamment au sud du Continent).

    Le professeur Philippe Hugon rappelle que les préférences commerciales incluses dans la série des accords précédents de Yaoundé ou de Lomé ont été incapables de stimuler les exportations africaines. Il minimise l'incidence fiscale des allégements de droits de douane (les pays ont déjà engagé une transition fiscale), mais insiste sur le défi que constituent les APE en matière de d'ajustement des productions africaines, face à la compétition internationale, et sur le volume des investissements que cela implique. 

    Taoufik ben Abdallah, de l'ONG du Sud Enda Tiers-monde, confirme la très grande inquiétude des petits producteurs

     

    La Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 2

     

    et des filières agricoles face à l'ouverture des marchés, et dénonce la volonté, avec les APE, de faire de « l'OMC plus », en voulant y inclure les sujets de Singapour (3). Il souligne la quasi confidentialité des négociations malgré leur enjeu pour la société africaine, tenue en dehors de toute information et pratiquement implication. Benoît Faucheux (du Gret, qui suit de près la question, et parlant au nom des ONGs du Nord de Coordination Sud) les APE, tels qu'ils sont abordés actuellement, ne sont pas la seule façon de favoriser une stratégie de développement intéressante basée sur l'intégration régionale et ses marchés. D'autant que les dispositions prévues, par exemple sur les pics tarifaires (mesures d'exceptions douanières), y sont souvent contraires et qu'il faudrait s'intéresser parallèlement à renforcer la capacité des entreprises, l'attractivité des IDE (investissements directs étrangers) etc...

    Le débat qui s'ensuit entre intervenants puis avec la salle, revient sur nombre de ces aspects. Ont été particulièrement soulignés la faible implication dans les négociations d'organes unitaires (Union Africaine, mais on en est au début) ou simplement de la société africaine (ce qui renvoie aussi au problème de la représentativité démocratique). Face aux difficultés évoquées, Bocar Ba admettra que la partie africaine est insuffisamment préparée, et Ph. Darmuzey, qui doute que d'autres voies puissent s'offrir, qu'il faut envisager une certaine « flexibilité » sur des questions particulières.

    Le second débat, « quels leviers imaginer pour accélérer ou compléter les effets attendus des intégrations régionales ? » met l'accent sur les politiques à poursuivre. Ghazi Hidouci, de l'Aitec rappelle que les nouveaux grands arrivants (Chine, Inde et Brésil) recherchent prosaïquement leur simple intérêt et que l'Europe se replie actuellement sur le sien, à court terme. Il souhaite un dialogue qui soit plus égalitaire et une paix, condition préalable au développement, plus réelle, et que, pour cela, la capacité des Etats africains soit renforcée.

    AntonioV. Martins Monteiro, ambassadeur du Portugal à Paris, rappelant l'expérience de son pays, premier et dernier colonisateur, souligne à son tour l'importance d'un dialogue à long terme qui amène à une appropriation réelle des décisions, donc de négociations menées à un haut niveau et aussi avec la participation, pas uniquement électorale, des populations.

    Pour Yves Guémard, du Ministère français des Affaires Etrangères, DGCID, les aspects d’intégration régionale, qu'il faut dissocier des APE, bénéficient déjà du processus de négociation. Mais il faudra surtout mettre en cohérence, entre autres, politiques économiques et politique commerciale, et pour cela renforcer le pouvoir des Etats nationaux.

    Jean-Michel Fauve rapporte de la récente visite d'ARRI à l'OMC et de la rencontre avec Pascal Lamy que l'Europe, qui y parle d'une seule voix alors que les Etats africains, y sont mal organisés, devrait se soucier beaucoup des problèmes de développement, d'environnement, de transparence, qui ne sont pas du domaine de l'OMC.

    Le débat qui s'instaure ensuite ajoute à l'examen les dimensions migrations (objet d'une prochaine rencontre EU-UA à Tripoli), appui au secteur privé, investissements dans l'éducation, implication plus forte des Etats africains dans le développement, des Etats européens dans la stratégie de partenariat.

    DEUXIEME TABLE RONDE : «LES RELATIONS AFRIQUE-EUROPE A L'ECHEANCE DE LA PROCHAINE GENERATION»

    Le début de l'exercice prospectif, avec le débat : « Quel développement ? Combien d'Afriques ? » est animé par Michel Levante, (Cade) économiste, qui rappelle par une citation du Général Grant, devenu Président des Etats Unis, combien des Etats peuvent sur la longue période défendre puis quitter des politiques protectionnistes lorsque leur intérêt bien compris est en jeu.

    Jean Marie Cour, économiste, précurseur en matière de prospective africaine (avec l'ILTA - Image à Long Terme de l'Afrique dans les années 80), présente les premiers éléments de cadrage : en 100 ans, de 1950 à 2050, la population de l'Afrique sera passée de 200 millions à 2 milliards d'habitants (à hauteur de la Chine). D'ici 2035, celle au Sud du Sahara aura plus que doublé, atteignant 1,5 milliard, les villes en absorbant plus de la moitié, soit 3 fois plus qu'aujourd'hui. Une telle croissance et urbanisation ne pourront que s'accompagner de fortes migrations, internes avant tout, créant de formidables nouveaux marchés intérieurs. Leur satisfaction par l'économie moderne comme par l'informelle est la nouvelle donne et la chance de décollage de l'Afrique.

    Geoffrey Delcroix, de Futuribles, précise que cette « transition » démographique fera de l'Afrique le continent le plus jeune (près de la moitié aura moins de 20 ans, alors que les autres continents connaîtront un fort vieillissement). A ce phénomène, qui peut être aussi considéré comme un poids, il faut ajouter les incertitudes dues aux changements climatiques (influence sur l'agriculture), à une mauvaise utilisation des ressources pétrolières, au problème de l'eau.

    Nicolas Meisel, (AFD), reviendra, un peu plus tard, à la prudence dont il convient de faire preuve vis à vis de projections, du fait, en effet, de la trop fréquente surdité des économistes face aux réalités socio-démographiques, mais aussi de la grande disparité des situations et des incroyables lacunes actuelles en matière de statistiques.

    Alioune Sall, président de « Futurs africains » et co-auteur de travaux prospectifs récents (4), cite une maxime Fang (5), avant d'exposer le consensus sur leur avenir que souhaitent de plus en plus les Africains : une Afrique intégrée. Deux idées-forces appuient cette vision : au niveau du continent, aider l'intégration par une large circulation des hommes, des biens, des capitaux ; au niveau mondial, associer la diaspora, qui compte un milliard d'hommes. « Gérer le pluralisme, mobiliser les organisations de la société civile,... développer l'économie populaire à côté de l'économie moderne, et les capacités de l'Etat,... investir dans les infrastructures,... être convaincus que nous pouvons être les acteurs de notre transformation et utiliser nos propres ressources » sont les mots d'ordre qui s'en dégagent.

    L'ambassadeur de l'Union Africaine à Bruxelles, Mahamat S. Annadif, co-invité d'honneur, se dit avoir été surpris par le  « s » d'Afrique, « s » qui pourrait s'attacher autant à l'Europe. Pour l'identité africaine, rêve de l'Union, il faut se référer à l'« Africanité », définie par Senghor, ensemble de valeurs africaines de civilisation, antérieure à la colonisation, qu'elle apparaisse sous son aspect arabo-berbère ou sous son aspect négro-africain et présentant les mêmes caractéristiques de passion dans les sentiments et de vigueur dans l'expression. Toutes les initiatives vont vers des Etats-Unis d'Afrique : le NEPAD, les institutions communes

     

    La Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 3

     

    (Conseil de paix et de sécurité, Parlement panafricain, Conseil économique et social...), le pouvoir d'intervenir indépendamment de la souveraineté d'un pays pour empêcher une crise ou un conflit, le mécanisme d'évaluation par les pairs (de bonne gestion et transparence)... Le débat avec la salle porte sur des précisions concernant la transition démographique, ses conséquences, et les espoirs qu'on peut fonder. Ont été souligné qu'on a trop souvent négligé les travaux prospectifs, la nécessité d'adopter des cadres conceptuels faisant la part à la démographie ; puis l'importance de la mobilisation des peuples, le besoin d'Etat...

    Dernier débat : « Quelles relations alors, de l'Afrique avec l'Europe et les autres pôles mondiaux? »

    Michel Levallois, qui anime cette fin de journée, présente les derniers intervenants qui vont resituer l'utopie mobilisatrice de l'Unité de l'Afrique dans l'enjeu des intérêts stratégiques des deux continents.

    Jean-Michel Debrat, Directeur Général Adjoint de l'AFD, fait part, à titre personnel, de réflexions inspirées par une récente étude qu'il a menée pour Fondapol (fondation politique) : à l'approche d'une intégration par le marché il faut opposer un espace « système » solidaire, composé de l'Europe, la Méditerranée, l'Afrique noire, comparable à la Chine, à l'Inde ; ce système, il faut le considérer, l'aménager et le gérer à partir d'une Utopie forgée par une histoire, une géographie, une culture à de nombreux égards communes. On aurait aussi un marché qui tirerait la croissance et un grand bassin d'emploi (car isoler les bassins d'emploi serait ridicule), un espace à équiper avec une vision globale d'accès à l'énergie, à l'eau, aux transports, aux communications, à la santé, à l'éducation, un espace de coopération décentralisée (entre collectivités locales). Devant l'activisme des grandes puissances, il est temps de se mobiliser sur cette utopie.

    Ph. Darmuzey rappelle de nouveau que la position de la Commission est de faire un lien très fort entre le domaine commercial, le développement et l'intégration régionale. Les orientations européennes entrent dans une certaine mesure dans les dernières priorités indiquées pour l'Afrique. La Stratégie pour l'Afrique, adoptée par les Etats membres et le Conseil de l'UE, définit trois axes : un partenariat politique, de dialogue sur les grands problèmes ; un partenariat de valeurs et d'échanges d'expérience, de formation ; un partenariat de solidarité, qui se traduit par des efforts financiers sans précédents ni équivalents.

    Jan L. Wdowik, Ministre Conseiller de l'ambassade de Pologne à Paris, atteste de ce que son pays, qui représente un peu la partie Est de l'Europe, bien qu'il n'ait qu'une connaissance relative de l'Afrique (par quelques groupes implantés jadis, les missionnaires, les étudiants, une coopération - assez limitée), soutient une UE qui puisse consacrer des montants importants à l'Afrique. De même il soutient l'initiative française de taxation pour le développement. La coopération doit au demeurant, notamment pour les droits civils, être élargie au Conseil de l'Europe.

    Pour Stéphane Hessel, d'accords de Yaoundé en conventions de Lomé l'Europe a manqué son partenariat avec l'Afrique. Aujourd'hui l'évolution de l'économie mondiale et la vision essentielle du capitalisme et du libéralisme sans régulation mettent vraiment en danger nos relations avec elle. Il est urgent de repenser le développement, et nos actions dans les instances internationales. L'Europe elle même a besoin de ressourcer ses valeurs qu elle veut universelles. Comment ne pas se tourner vers l'Afrique, qui a eu une extraordinaire capacité de résister à tout ce qui l’a bousculée au cours de l'Histoire, et est restée un lieu de solidarité et de convivialité.

    Marc Lévy, responsable de la cellule veille stratégique et prospective au MAE, estime de même que l'Europe se doit de contribuer à un monde plus régulé et plus inclusif. Il faut repenser notre modèle de croissance distributive, notre aide à l'agriculture, notre politique de migration à courte vue. Mais il ne faut pas se leurrer sur une évolution facile de nos relations avec l'Afrique. Il y a deux scénarios possibles : dans un cas, chacun aura tant à faire avec son propre avenir que cela mènera à accentuer un grand écart ; dans l'autre cas, on réussira à mettre en œuvre un véritable partenariat de coopération, où beaucoup reste à faire pour promouvoir un multilatéralisme (et donc le régionalisme), un esprit de négociation et un respect de la compétence de toutes les institutions internationales, sans domination de l'une sur l'autre.

    A l'occasion du débat avec la salle, Ph. Darmuzey précise que la stratégie européenne pour que l'Afrique atteigne les objectifs du millénaire, vise à établir la paix et la sécurité (voir la facilité de paix logée auprès de l'UA), à fonder une bonne gouvernance (démocratie, état de droit, Droits de l'Homme), à impulser le développement économique (échanges commerciaux, intégration régionale, investissements en infrastructure). Dans l'ensemble, le débat témoigne de ce que, avec le refus d'une approche trop commerciale et d'une domination trop instrumentalisée par le Nord, la poussée vers un avenir partagé et décolonisé s'avère très vive.

    En guise de conclusion, Michel Levallois reprend les éléments importants qui se sont dégagés de la journée : un avenir commun enraciné dans un passé fait de liens de toute nature, des échanges à élargir bien au delà de ceux du commerce, un déficit très important d'information et l'absence d'une large mobilisation, une harmonisation régionale ardue à mener, un calendrier sans doute difficile à tenir. Pour Alioune Sall, il faut changer de paradigme car, avec celui qui domine, le présent n'a pas d'avenir. Prendre en compte notre espace historique commun euro-africain, l'élargir aux dimensions politique et culturelle, à la représentativité internationale, ne pas hésiter à rompre avec nos façons de voir, élever le dialogue de l'UE au niveau de l'UA, inscrire ces actions dans la durée.

    Il est revenu à Jean-Michel Debrat d'avancer le mot de la fin : commencer, y compris au sein des Directions Générales à Bruxelles, par guider à partir de problèmes concrets le nécessaire arbitrage entre les impératifs d'ouverture aux échanges commerciaux et ceux d'appui au développement. Et c'est notre proximité, la part de notre identité commune, le partage de nos valeurs, l'ouverture à tous, qui doivent nourrir la vision de ce partenariat.

    ARRI - La CADE

    1) Afrique, Caraïbes, Pacifique.

    Pour l'Afrique il s’ agit  des  pays au Sud du Sahara.

    2) Fond Européen de Développement.

    3) Elargissement à quatre nouveaux domaines des premiers engagements (agenda) de l'OMC admis à Doha.

    4) Voir l'ouvrage « Afrique 2025 », sorti en 2003.

    5) « Le passé appartient aux ancêtres ; pour le présent on fait ce qu'on peut ; l'avenir, on peut le prévoir, le modeler ».

     

    La Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 - page 4

    Compte-rendu de la rencontre-débat du 15 novembre 2006

    « L'entreprise en Afrique : entreprendre  en Afrique, mission impossible? »

    La rencontre débat du 11 octobre a exposé les obstacles de tous ordres (politiques, économiques, institutionnels, sociologiques) au développement des entreprises en Afrique. Ce bilan pourrait laisser penser qu'entreprendre en Afrique est mission impossible. Or la Cade s'est attachée, au cours de la présente rencontre, à montrer qu'il existe en Afrique un vivier d'entrepreneurs prêts à relever les nombreux défis d'un environnement difficile mais pas insurmontable qui montre, s'il en est besoin, qu'il y a une Afrique qui marche.

    Cette rencontre, comme la précédente, a été préparée par Pierre Croze, professeur émérite à l'Ecole Supérieure de Commerce de Rouen. Il a fait appel au témoignage d'hommes de terrain et à des représentants d'institutions spécialisées dans le soutien aux entreprises au Sud : Roland Portella, consultant, président de « Gens d'affaires dans la Cité », Moriba Keita, créateur et directeur de l'entreprise «Saveurs d'Afrique», Patrick Sevaistre, directeur Europe du Programme de Promotion des Investissements « EU-South African Developement Cooperation », Laurent Chéraud, SIDI (Société Internationale pour le développement et l'Investissement) et Jean-Loup Feltz, conseiller à l'Agence Française de Développement (AFD).

     

    Introduction

    Le président de la Cade, Michel Levallois, introduit le sujet. Des signes convergents montrent qu'il se dessine un environnement favorable au développement d'activités entrepreneuriales. Le président du Conseil Français des Investisseurs en Afrique signe un éditorial intitulé « Un grand succès pour l'Afrique ? » en évoquant l'année 2005 qui a vu l'aide publique au développement (APD) multipliée par deux et 40 milliards de réduction de dettes. Ces dernières années ont également été celles du développement de la microfinance, du développement des TIC (Techniques d'Information et de Communication), de l'explosion des téléphones cellulaires, de la création d'un fond de solidarité. Les grandes entreprises se mobilisent autour de la notion de RSE (Responsabilité Sociale de l'Entreprise) et envisagent de soutenir les initiatives entrepreneuriales en Afrique. Les banques de développement se remobilisent et se développent les partenariats publics-privés (PPP) qui favorisent surtout les entreprises exportatrices françaises et leurs filiales.

    Cet environnement favorable ne profite pas directement aux entreprises purement africaines qui sont en bout de chaîne. Mais l'économie populaire est une pépinière d'entrepreneurs. Des expériences comme celle d'AgriCongo qui tend à satisfaire des besoins locaux en valorisant des produits adaptés à des prix acceptables sont intéressantes. Mais elles sont à l'opposé de ce que proposent les APE (Accords de partenariat économique entre l'Europe et l'Afrique) basés sur le libre échange qui ne favoriseront pas forcément le développement local d'un tissu d'entreprises seul capable de satisfaire les besoins locaux et de réduire la pauvreté.

    L'entreprise, un besoin social

     

    Roland Portella aborde d'abord l'entreprise sous ses aspects socioculturels. Il a constaté sur le terrain que l'entrepreneur africain passe progressivement d'une culture des affaires à une culture d'entreprise, donc de la créativité et de l'intuition qu'une affaire peut être porteuse au bon usage des compétences pour créer un modèle organisationnel. Il n'y a pas de typologie des entreprises en Afrique. On peut cependant distinguer les entreprises informelles qui représentent 80% des entreprises. Elles répondent à des besoins de subsistance. Les très petites entreprises (TPE) appartiennent au secteur formel mais 90% d'entre elles sont des micro-entreprises. Les petites et moyennes entreprises (PME), travaillent souvent avec des multinationales.

     

    La Lettre de la Cade n°94 - novembre 2006 – page 5

     

    Pourquoi crée-t-on des entreprises ?

    Pour l'entrepreneur, c'est un besoin social, parce qu'elles créent des revenus mais aussi parce que l'entrepreneur acquiert un poids social : il existe un lien de solidarité très fort avec son clan ou son ethnie qui sont ses premiers financeurs. Par exemple, au Cameroun, il y a près de 600 organisations de tontines, de mutuelles d'épargne et de crédits dont la plupart ont été formées par des clans ethniques ou par de nouveaux clans comme ceux des étudiants au chômage qui essaient de se prendre en charge en créant des petites unités de production.

    Une autre motivation, pour ceux qui ont un capital plus consistant, est de montrer sa réussite sociale. En général les entrepreneurs qui relèvent de cette catégorie n'ont pas d'entreprise pérenne : ils diversifient leurs activités mais manquent de visibilité et ne parviennent pas à élaborer une stratégie sur des marchés qui ne sont pas constants.

    Plusieurs questions sont posées :

    Y-a-t-il un management à l'africaine ?

    Les entreprises africaines ont d'abord été des entreprises individuelles : je crée mon entreprise, je suis le chef, je détiens l'information. Cela pose le problème de l'adhésion du personnel puisque l'information est secrète. La nouvelle génération d'entrepreneurs essaie de renverser cette tendance et de fonctionner de manière plus transparente pour créer de la croissance organique et de l'émulation au sein des entreprises.

    • Le problème politique : il existe souvent des relations étroites entre le monde politique et celui des affaires qui peut aller jusqu'à freiner l'accès au marché.

    • L'apport de la diaspora : en dehors des capitaux rapatriés dans le pays d'origine, elle apporte du savoir faire en matière de gestion des entreprises. Il est très difficile pour un membre de la diaspora d'être entrepreneur dans son pays d'origine. Selon R. Portella, il faut trouver les instruments nécessaires pour collecter l'épargne des migrants pour qu'elle serve à la capitalisation des entreprises dans leur pays d'origine.

    • Les technologies de l'information et de la communication (TIC) : leur développement est un atout majeur d'autant que l'Afrique dispose des compétences nécessaires dans ce domaine. Cela permet aux entreprises de se mettre au niveau des normes internationales et de créer des partenariats au niveau mondial.

    • L'accès à l'information : il manque à l'entreprise une veille stratégique lui permettant de se positionner au niveau international. Des organes de promotion des investissements essaient de plus en plus de les outiller pour leur permettre de connaître leurs possibilités d'exporter. Mais le coût de l'information ne permet pas à toutes les PME d'en profiter.

    • D'une manière générale, les jeunes ont de plus en plus d'atouts : dans les domaines de la gestion, de l'ouverture au monde, de l'adhésion à une culture de management interculturel indispensable pour être performant dans le cadre de la mondialisation.

    R. Portella donne un exemple de réussite, parmi d'autres : une petite entreprise sénégalaise en informatique créée en 1994 a eu une croissance pérenne grâce à un management rationnel et à l'adhésion de son personnel : partie d'un simple service informatique, elle s'est diversifiée dans la biométrie et est devenue le premier opérateur dans le domaine des « call center ». Elle attire des sociétés de télécommunication qui délocalisent leurs services de relations avec les clients. Partie avec un capital de 3 millions de FCFA, son chiffre d'affaires est aujourd'hui de 2 milliards de FCFA.

    Les atouts ne manquent donc pas, conclut R. Portella, pour que se développent en Afrique des entreprises pérennes qui s'insèrent dans la globalisation.

    Un entrepreneur africain témoigne

    Moriba Keita, d'origine malienne, est arrivé en France il y a 20 ans pour faire ses études universitaires. Il a ensuite voulu rentrer au Mali pour créer une société. Il s'est vite heurté à des problèmes de communication avec la nouvelle génération restée sur place. Il a donc décidé de rentrer en France pour créer sa société. Il est parti du constat qu'il y avait une méconnaissance des produits africains sur le marché européen mais qu'il y avait une réelle demande pour consommer africain. Il a saisi l'opportunité de combler ce vide, car même en Afrique, il n'y avait pas d'unité de production capable de répondre à cette demande et respectant les normes européennes.

    Sa démarche a consisté à créer des groupements d'intérêts économiques (GIE) de femmes en Afrique qui fournissent la matière première ensuite transformée dans des unités de production européennes. Il a ainsi fait connaître les produits de base marketés à l'européenne : jus de fruits de mangue, de gingembre, de bissap. Il a ensuite élargi sa gamme de produits : plats cuisinés, tisanes, liqueur de gingembre, sa dernière création étant une gamme de 21 épices africains, diffusés dans la grande distribution et les épiceries fines. Le conditionnement et la diffusion en Europe d'huile de coton lui a valu le trophée de l'innovation.

    Sa stratégie a donc été d'importer la matière première d'Afrique en Europe, de la transformer, de la distribuer et de déposer une marque. La question est donc posée qui est de savoir pour quelles raisons il n'a pas jugé possible d'établir ses unités de production en Afrique. Pour répondre à cette question, il évoque les facteurs culturels et les problèmes de marché.

    • Le manque de rigueur de la nouvelle génération : il a compris qu'en Afrique, les femmes qui produisent la matière première ont dû être formées pendant 6 années pour acquérir cette rigueur et fournir des produits acceptables sur le marché européen.

    • La gestion au quotidien : trop souvent, vendre, c'est vivre au quotidien. Il a donc fallu inculquer la culture du travail sur le long terme.