
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade — Janvier2007— n°96
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Débat du mois : «Dynamisme démographique et migrations »
Editorial
« Un autre monde est possible »
Le 6° Forum social mondial a décliné en langue swahili cette belle formule qui résume l'ambition de ces millions d'hommes et de femmes, du Nord et du Sud, qui se sont retrouvés à Nairobi du 15 au 25 janvier pour rêver et jeter les bases d'un monde plus juste et plus solidaire.
Nous ne sommes pas allés à Nairobi, mais nous voudrions dire ici notre conviction que si un autre monde est possible, c'est d'abord en Afrique. Parce que l'Afrique subsaharienne est le continent de tous les défis du monde moderne, à commencer par le défi démographique, et parce qu'il a commencé à changer en profondeur.
Jean-Marie Cour nous l'a rappelé le 9 novembre dernier, la population de l'Afrique subsaharienne va croître d'ici à 2025 de quelques 480 millions d'âmes et la population urbaine de quelques 350 millions nouveaux citadins. Le continent comptera 300 nouvelles villes de plus de 100.000 habitants. D'ici à 2050, sa population totale aura doublé. Les intervenants de la dernière rencontre-débat dont vous trouverez le compte-rendu dans cette Lettre nous l'ont révélé: les conséquences de ce dynamisme démographique sont considérables, car si l'augmentation du nombre des moins de 15 ans qu'il faut nourrir et éduquer entraîne une charge et donc des coûts pour la société, l'arrivée des cohortes des 15 à 25 ans représente une force formidable de renouvellement, mais aussi des risques de bouleversements. Renouvellement ou Révolution, tel est le dilemme devant lequel se trouvent les Africains et leurs partenaires, car après l'Europe, les USA, le Japon, c'est maintenant la Chine, l'Inde, le Brésil qui s'intéressent à l'avenir du sous-continent.
Le grand secrétaire général de l'ONU que fut l'Africain Kofi Annan a quitté la scène internationale mais l'Afrique reste au premier plan de l'actualité, avec ses ombres et ses lumières, ses forces et ses faiblesses, mais comme un partenaire qui est en train de prendre une place de plus en plus grande sur la scène politique, économique et sociale de l'humanité.
Les ombres n'ont pas disparu. Elles s'appellent guerre du Darfour, effondrement de la Somalie, blocage institutionnel de la Côte d'Ivoire, descente aux enfers du Zimbabwe, fin de règne sanglante en Guinée, dérives mafieuses, épidémie du SIDA, endémie du paludisme. Enfin, planent sur le continent, comme sur le reste du monde, la menace de la contamination par tous les intégrismes et les conséquences du réchauffement climatique.
L'élection de la présidente du Libéria, celles de Joseph Kabila en RDC,
de Marc
suite page 8
La Lettre de la Cade n°96 - janvier 2007 - page
1
Suite de la page 1
Ravalomanana à Madagascar, montrent qu'il n'y a pas de fatalité, encore moins de malédiction africaine et que comme ils ont commencé à le faire en RSA, au Mozambique, en Angola, au Rwanda et au Burundi, les Africains, avec l'aide de la Communauté internationale, peuvent briser le cycle de la violence et repartir sur les chemins escarpés de la réconciliation et de la reconstruction.
Enfin, le Forum de Nairobi en a apporté une démonstration éclatante, le mouvement associatif et la décentralisation communale ont fait émerger une force qui est en train de remplir et de transformer tous les espaces de la vie sociale, y compris ceux de l'économie « populaire », celle qui fait vivre et emploie la très grande majorité des Africains. Il reste à cette société, que l'on a pris l'habitude d'appeler « la société civile », à devenir une « société politique », à accoucher d'États réellement démocratiques, au service et sous le contrôle de leurs citoyens.
Tel est le vœu que nous formons pour l'Afrique et pour les Africains en ce début d'année 2007. Nous nous efforcerons, à la veille de l'élection présidentielle, de le faire partager au plus grand nombre de nos concitoyens, en étroite complicité avec nos amis de la diaspora africaine de France. C'est pour cela que nous avons retenu « la jeunesse en Afrique » comme thème de nos travaux de ce premier semestre.
Nous vous
souhaitons une bonne et heureuse année 2007.
La CADE
Compte-rendu de la
rencontre débat du 17 janvier 2007
«Dynamisme
démographique et migrations»
Deuxième du cycle «Afrique des Jeunes », après la rencontre-débat consacrée le
13 décembre
2006 aux jeunes d'origine africaine en France, où il est apparu que ces derniers
souffraient
d'une image dévalorisée de l'Afrique dans l'opinion publique française, la conférence-débat
du 17 janvier 2007 avait pour objet de présenter les caractéristiques de la population jeune en
Afrique sous le double éclairage de la place importante qu'elle occupe dans la population
africaine en raison du boom démographique qu'elle connaît, et des migrations
auxquelles ce dernier donne lieu. Sont intervenus successivement Catherine Coquery- Vidrovitch, universitaire professeur
d'histoire, Issiaka Mendé, universitaire professeur de démographie et Marc Pilon, directeur de
recherche à l'IRD
Dans son introduction, Jean-Loïc Baudet, membre de la
CADE, a souligné la vitalité et
l'appétit de connaissance et de
relations dont font preuve en Afrique les
jeunes ruraux ou citadins. Il a évoqué, en relation avec l'importance de la
population jeune dans la population
totale - 50% de la population a
moins de 15 ans -, les charges que
fait peser cette population,
porteuse de l'avenir de l'Afrique, sur les familles et le budget de
l'Etat en termes de scolarisation et de
dépenses de santé, faisant ainsi ressortir les enjeux de l'émergence des jeunes dans la vie économique, sociale mais aussi politique.
Catherine Coquery-Vidrovitch
s'est
attachée à présenter la jeunesse africaine dans son contexte historique. Partant
du double
constat de l'écrasante majorité des jeunes dans la population africaine - 70 à 75% a moins
de 25 ans - et de la singularité
du boom démographique africain dans le
monde actuel, elle s'est interrogée sur
ses raisons qu'elle a résumées en ces termes:
« l'effet pervers des améliorations
du régime colonial depuis la fin de la
deuxième guerre mondiale ». Ces améliorations
tiennent autant au progrès de la médecine,
la vaccination contre la fièvre jaune
en est un exemple marquant, qu'à des
changements de la politique de santé. C'est
ainsi qu'on est passé de la thérapie tournée
principalement vers la préservation
de la santé des travailleurs à la prévention
des maladies et aux soins maternels
et infantiles. Certains progrès sont spectaculaires: la mortalité
infantile a chuté très rapidement de 250 ‰
à moins de 150 ‰
Tandis que la mortalité baissait
fortement, le taux de natalité s'est maintenu près de son maximum (51 ‰)
autour de 47/48 ‰. La transition démographique qui ramène la croissance à des
niveaux bas par abaissement corrélatif de la mortalité et de la natalité n'a pas
encore vraiment démarré.
Le boom démographique a coïncidé avec les indépendances.
A partir d'une situation où les taux de scolarisation se tenaient entre 3 et 9 % dans
les années 50, les autorités
publiques se sont assignées pour objectif k
scolarisation universelle d'une classe
d'âge elle-même en pleine croissance.
Le décalage entre la croissance économique
- pourtant réelle - et la croissance
démographique a été générateur de très
fortes tensions. Et si, dans les premières années de l'indépendance, les
jeunes ont facilement trouvé à s'employer, à partir des années 1970 il n'en a plus été de même : d'où la revendication de la fin de la coopération de substitution et de l'africanisation des cadres. C'est du reste ce même phénomène qui a poussé, dès avant les indépendances, à l'adoption de la loi Defferre.
Les jeunes en âge de s'employer (18-25
ans) représentent 20 % de la population des villes et ont un niveau de
formation qui rend leurs
revendications d'autant plus pressantes. Si certains pays ont atteint un taux de scolarisation très élevé (90 % au Congo Brazzaville et en Côte d'Ivoire avant les perturbations récentes),
malgré les efforts gigantesques consentis par les pouvoirs publics pour la scolarisation, en Côte d'Ivoire les places disponibles dans les écoles, avec un effectif de 60 élèves par classe, ne permettent pas d'accueillir plus de 50% des enfants scolarisables. Il en résulte une sélection très sévère et des risques, non négligeables, de corruption et de délinquance des exclus même s'il ne faut pas les surévaluer. On n'aurait garde d'oublier aussi l'instrumentalisation des jeunes exclus par les partis politiques.
S'agissant des jeunes d'Afrique de l'Est, Catherine
Coquery-Vidrovitch a témoigné de ce qu'elle a constaté lors du colloque qui leur a
été consacré à Nairobi en juillet 2006. Au Kenya où l'âge médian de la population est de
16,5 ans et où 65 % de la population a moins de 25 ans le colloque a mis en
valeur, au cours de 2,5 jours d'un Forum où 60 jeunes représentatifs ont pu
s'exprimer, la maturité, l'audace et le manque de complexes de ces jeunes. Elle en
tire quelques enseignements précieux: d'abord une volonté politique d'être pris en considération (allant jusqu'à la demande d'instituer un ministère de la jeunesse), une mise en cause de la valeur de la séniorité (quand les seniors ne représentent plus qu'un quart de la population) et un triple souci des jeunes pour la formation, l'emploi et la sexualité (dans un contexte encore dominé par le SIDA).
Issiaka Mendé a centré son propos sur deux thèmes principaux: le sens à
donner à
cette catégorie de la population dans la société africaine, et les carences du
marché
de l'emploi explicatives des migrations.
La Lettre de la Cade n°96 -janvier 2007
–page2
Après avoir passé en revue différentes visions de la jeunesse, depuis Pierre Bourdieu pour qui ce n'est qu'un mot jusqu'à Thérèse Locoh pour qui, en démographe qu'elle est, les jeunes forment la catégorie la moins âgée (-15 ans) de la population à côté des adultes et des personnes âgées, en passant par la réflexion ouverte sur un processus de lente maturation
d'une sociologue canadienne, Madeleine
Monder, qui k caractérise par trois
traits - avenir de la société, formation selon le code moral de la société, et rituel de socialisation - , Issiaka Mendé a proposé, au-delà d'une définition par l'âge, une approche opératoire fondée sur la période de la vie entre l'enfance - qui finit avec la puberté - et l'installation dans la vie maritale avec résidence séparée. Cette définition sociologique recouvre la
définition des démographes qui en fixent la limite à 20 ans et évaluent sa part
dans la popuktion totale à 50-60 %.
Cette interrogation sur le fait d'être
jeune doit
être remise dans le contexte de la population africaine dont l'intervenant a souligné
deux caractères: le prolongement de la vie des seniors qui amène à reconsidérer l'âge
de la retraite - cf. négociations collectives sur l'âge de la retraite au Sénégal et au
Burkina Faso -, et, en milieu rural, le rôle de l'initiation, c'est-à-dire l'accès au savoir
et au pouvoir, dans le passage à l'âge adulte. En préambule à sa présentation sur le marché de l'emploi
et les migrations, Issiaka Mendé a évoqué la toute récente réunion
ministérielle préparatoire au prochain Sommet France-Afrique qui se tiendra en février
2007 en France et s'appuiera sur les conclusions du colloque de Bamako sur la
jeunesse en Afrique. Trois ordres de préoccupation sous-tendront les travaux de ce
sommet : l'accès des jeunes Africains à la formation, la santé et l'emploi. Au
passage, l'intervenant salue comme une contribution innovante au financement
important à mobiliser à cet égard, l'instauration par la France d'une taxe de solidarité
sur les billets d'avion en vigueur depuis juillet 2006 et le nouvel effort de notre pays
pour accueillir les étudiants africains: la France a repris dans ce domaine le
premier rang des pays d'accueil devant l'Allemagne, les Etats-Unis et la
Belgique.
Pour poser le problème de l'emploi, il
a été fait référence au
rapport du BIT (Bureau International du
Travail) sur les tendances mondiales de l'emploi des jeunes. Pour l'Afrique entre 1995 et 2005 la croissance du nombre de jeunes entre 15 et 24 ans s'établit à 29,8 % tandis que celle du chômage est de 34,2 %. La détérioration de la situation économique se traduit non seulement par l'augmentation du chômage mais également par la dégradation des revenus des travailleurs. Est évoqué ici la situation des cultivateurs du coton au Burkina Faso. La non utilisation des compétences locales et l'excès de populations par rapport aux opportunités du marché africain de l'emploi poussent les jeunes Africains à émigrer, comme l'avaient fait au XIXe siècle les
Européens partis s'établir aux Etats-Unis, en Australie... Référence est faite ici à Albert Sauvy pour qui si la richesse ne vient pas aux hommes ce sont les hommes qui vont à la richesse. Le flux de migrants poussés par la volonté de se sortir de la pauvreté ne cessera d'augmenter vers le reste du monde qu'à la condition, comme l’a montré en
novembre 2006 le Forum sur la jeunesse
et le leadership d'Addis-Abeba, que l'offre
d'emploi se redynamise. Les
nombreuses revendications formulées
à l'occasion de ce Forum - parmi lesquelles
la rédaction d'une charte africaine de
la jeunesse mais aussi l'accès à la formation,
l'égalité des sexes, la promotion du
rôle de la société civile... - témoignent de l'ampleur du travail à réaliser et du besoin d'accompagnement ressenti par les jeunes vis-à-vis du pouvoir politique.
Profil
des jeunes et défi éducatif
Avant d'en venir au profil
démographique des jeunes et
au défi éducatif qu'ils posent à la société,
Marc Pilon a dressé un tableau d'ensemble des caractéristiques
démographiques de la jeunesse africaine. Il
a rappelé que depuis 1950 la population
africaine a été multipliée par 4, passant
de 200 à 900 millions d'habitants, ce
qui est inégalé dans le monde. Ceci étant, si l'on peut parler de
transition démographique - puisqu'elle est à
peine amorcée - il en distingue 4
modèles en Afrique sub-saharienne :
• un modèle traditionnel où la
mortalité baisse fortement alors que la natalité se maintient à un haut
niveau, engendrant un taux de croissance de 3% dans 12 pays parmi les plus
pauvres d'Afrique ;
• un modèle classique où mortalité et fécondité baissent de pair, qui intéresse une dizaine de pays ;
• un modèle
perturbé par les conflits où la mortalité est affectée par ces derniers et la pandémie du SIDA
mais où la fécondité reste élevée dans 5 pays ;
• un modèle perturbé par le SIDA où la
hausse
de la mortalité rend la croissance nulle dans 5 pays d'Afrique Australe et 7 autres pays
africains.
L'espérance de vie à la naissance ne dépasse pas en moyenne 40 à 50 ans -contre 70 ans en Afrique du Nord. Les projections des Nations Unies, dan l'hypothèse moyenne où l'espérance de vie passe de 48 ans en 2005 à 65 ans en 2050 et où le nombre
d'enfants par femme passe dans la même
période de 5 à 2,5 donnent encore une
population de 950 millions en 2005,
1,3 milliard en 2025 et 1,9 milliard
en 2050. Elles traduisent ce qu'on
peut appeler une inertie des structures
démographiques: la croissance de la population
est inscrite dans la structure par
âge de la population actuelle. A titre d'illustration
et pour donner la mesure de ce phénomène, est présenté le cas du Niger dont la population de 13 millions en 2005 devrait atteindre 25 millions en 2025 et 57 millions en 2050, dans une fourchette, pour cette dernière année, de 43 à 77 millions.
Que représentent les jeunes dans ce tableau ? Si l'on se réfère aux catégories des démographes - 0 à 24 ans avec une sous
catégorie 15-24 ans (mais où placer les jeunes filles de 16 ans mariées
et mères de famille ?) - la proportion des jeunes de moins de 25 ans passerait de 62 % en
2005 à 57 % en 2025 et 47 % en 2050,
leur nombre évoluant de 565 à 765 et 906 millions entre ces trois dates
? Quant aux jeunes de 15 à 24 ans leur effectif, stable en proportion, passera dans le même temps de 189 à 270 et 350 millions. Quant au profil de ces jeunes, il a été caractérisé ainsi :
• sous l'angle du mariage, si l'âge au mariage tend à augmenter, il reste précoce -
inférieur à 19 ans, surtout pour les jeunes
filles dont la moitié est mariée bien avant 20 ans -. Est évoqué le cas
spécifique de celles d'entre elles qui sont mariées avec les seniors polygames ;
• sous l'angle de la fécondité, elle peut être qualifiée de précoce - premier enfant avant
20 ans pour les jeunes filles - et intense
— un tiers de la descendance assurée avant 25 ans ;
• sous l'angle de
la santé, effet ravageur du SIDA, avec ses effets sur la croissance du nombre des
orphelins et sur la mise à l'épreuve de la solidarité familiale ;
La Lettre de la Cade n°96 -janvier 2007
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• sous l'angle des migrations ; du fait de la pauvreté et de la
saturation des écoles, le phénomène du « confïage »/tutorat se développe, en
entraînant des risques de trafic et d'exploitation des enfants. Du point de vue
éducatif et face au défi que constitue l'objectif d'une éducation pour tous en 2015,
objectif une première fois reculé en 2000 et qui supposerait, pour être atteint,
que la quotité scolarisée s'élève de 64 à 140 millions dans l'enseignement primaire
soit une croissance annuelle de 5 %, les données publiées par l'UNESCO pour
l'année 2000 témoignent de l'effort à fournir. Pour le primaire le taux de scolarisation pour l'Afrique sub-saharienne se situe à 58 % contre 80 % pour le reste du monde. Pour le secondaire les chiffres correspondants sont de 30 % et 60 %. Pour le supérieur de 5 et 20
%. Parmi les indicateurs quantitatifs,
est cité le taux d'alphabétisation des 15
ans et plus, en début des années 2004 voisin
de 60 % pour l'Afrique sub-saharienne
contre plus de 80 % pour le reste du
monde. Même si ces chiffres sont meilleurs
pour les pays anglophones, il reste que le risque de sortie prématurée du système d'enseignement est supérieur aux chances de certification et que l'objectif de l'éducation pour tous en 2015 est un rêve pour le tiers de la population mondiale - dont une bonne part pour l'Afrique.
En conclusion de son exposé, Marc Pilon
a
soulevé les problèmes que pose cette situation en termes de genre - accès insuffisant des filles à l'école -, de mise au travail des enfants dans des conditions douteuses - ce qui affecte près d'un cinquième des enfants selon le BIT -, de devenir pour les exclus de l'école - difficulté d'insertion, délinquance -, de dégradation de la qualité de l'enseignement - sacrifiée à la quantité -, de renoncement à mener des politiques éducatives autonomes - sous la pression / domination internationale... Au-delà de ses aspects, ce qui est en cause fondamentalement c'est le rôle des jeunes dans le jeu de rapports intergénérationnels. On assiste en quelque sorte à une révolution silencieuse dans
un contexte où la moitié de la population est née depuis 1990 et n'a pas
connu la colonisation. C'est là un problème de société qui appelle une prise en compte et une action politique.
LE
DEBAT
Les réactions aux présentations faites par les trois
intervenants ont été nombreuses et très diverses. Le premier à se faire entendre est parti
du constat que la jeunesse n'est pas un état mais une transition, pour mettre
en valeur le nécessité d'une prospective et l'importance d'offrir aux jeunes des
perspectives / opportunités positives, et notamment sortir de la problématique
de la
lutte contre la pauvreté et raisonner en termes d'enrichissement possible.
Autre écho, celui d'un membre de la CADE qui s'est interrogé sur la transmission des
savoirs
et pouvoirs dans une société où les jeunes représentent la moitié de la population.
Plusieurs participants ont mis l'accent sur le problème politique que pose la prise de
considération des jeunes dans un climat général qui ne leur est pas favorable. Aux
problèmes particuliers que soulèvent la place des jeunes filles d'une part, les
déséquilibres des sociétés rurales et des rapports qu'elles entretiennent avec les sociétés
urbaines d'autre part, s'ajoutent, dans un ordre d'idées général, l'absence de
représentation et de participation des jeunes et des migrants à la construction
de leur avenir. Comme l'a dit un observateur avisé de la scène africaine, la jeunesse
demande à se faire entendre et c'est souvent par désespoir d'y arriver - ou
encore de pouvoir accéder au mariage - qu'elle se résout à émigrer. En réponse à ces
interrogations et appréciations, Catherine Coquery-Vidrovitch a relevé
quatre points. S'agissant de la portée politique de la prise en
considération de la jeunesse, elle concerne aussi bien les sociétés du Nord qui doivent revoir
leur stratégie que celles du Sud qui commencent à entrer en mouvement. Pour ce qui est
des migrations dans un contexte qu'elle juge plus difficile que celui du siècle
dernier pour
les Européens, elles répondent a un besoin du Nord comme du Sud et intéressent
bien sûr l'Europe mais également les Etats-Unis où les Africains, notamment
francophones se dirigent de plus en plus nombreux. Sur la condition des jeunes
filles, elle voit des signes très positifs dans l'émergence de femmes africaines
très dynamiques dans le monde des affaires comme dans la vie associative,
et également dans l'élection d'une femme comme chef d'Etat au Libéria. Enfin
une réflexion d'ordre social: la voie de l'enrichissement, positive en
elle-même, posera le problème des inégalités auquel il convient de réfléchir. Pour Issiaka Mendé,
tout est effectivement politique dans la mesure où, au Nord, pour faire face au
vieillissement de la population le recours aux migrations est inéluctable même
s'il est
mal perçu et où, au Sud, les transferts financiers des migrants deviennent une
nécessité, que ce soit pour survivre ou pour financer les investissements. Pour
faire
bouger le pouvoir et lutter contre la corruption, il lui parait indispensable que la population,
au premier rang de laquelle la jeunesse, se mobilise. Rien n'est perdu
dans un continent qui continue de fasciner ses hôtes par la couleur et la
vitalité de sa création. Marc Pilon met trois points en exergue : la transmission des
savoirs ne peut se faire sans tenir compte des nouvelles représentations, les
migrations - qui ne sont pas de peuplement comme pour l'Europe - vont
perdurer, et la croissance démographique, incontournable car structurelle, marquera
l'avenir de l'Afrique dans les 30 prochaines années.
En conclusion, Jean-Loïc Baudet fait remarquer que le boom
démographique est sans aucun doute la principale singularité de l'Afrique. Il
s'accompagne bien évidement d'une formidable poussée de la jeunesse et pose en
termes aigus
les problèmes des migrations et de l'éducation. Il renvoie à la nécessité de changements
politiques et à la révolution silencieuse en cours dans les relations
intergénérationnelles. Plus que jamais l'avenir de l'Afrique repose sur sa
jeunesse dont la formation, objet de la prochaine conférence-débat, est déterminante
pour relever les défis de demain.
Jean-Loïc Baudet
La Lettre de la Cade
n°96 -janvier 2007 –page 4
LES
JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION SUB - SAHARIENNE EN FRANCE
Yves Sabourdy, enseignant à
l'Université Paris V René Descartes, Equipe d'Evry, nous a envoyé un dossier
sur l'approche
des données statistiques publiques concernant les jeunes d'origine africaine en
France. Il travaille, au Centre
d'analyse et de recherche sur l'Agir social (CARACS)
et au Groupe d'études pour une Europe de la culture et de la solidarité (GEPECS), sur un projet initié par l'Institut national de la jeunesse et de
l'Education populaire (INJEP)
concernant les jeunes issus, par immigration
ou filiation, des pays de l'Afrique sub-saharienne. Cet article reprend les éléments de ce dossier
qui permettent de préciser et de relativiser la place de ces jeunes dans le paysage français.
Il est difficile de cerner
statistiquement ce sujet, car la statistique française ne donne pas la filiation des
personnes de
nationalité française, nées en France de parents étrangers. Un débat est
en cours actuellement pour combler éventuellement cette lacune et rendre les données
dites accessibles
au public, et qui sont utilisées ici, plus réellement accessibles. Ces deux
réformes éviteraient la plus grande partie des polémiques qui proviennent d'une
mauvaise
information.
LES PAYS D'ORIGINE
Les éléments chiffrés recueillis
localement par l'OCDE et exploités
par Columbia University, font apparaître le nombre de personnes qui dans chaque
pays « émigrent » soit vers
d'autres pays africains, soit vers les Etats Unis, soit vers un pays d'Europe,... dont la France. En
ordre de grandeur, le ratio « émigration / population » varie beaucoup d'un Etat à l'autre. Dans le
tableau I nous avons retenu les pays
les plus significatifs de cette diversité,
en 2005. Le tableau II donne le nombre de ressortissants de chaque pays entrés en France en 2003.
En Afrique, le fait d' « émigrer » est
une caractéristique de chaque peuple et varie donc de l'un à l'autre. Il s'inscrit dans le cycle de
« formation » des individus. La guerre et les facteurs économiques constituent
d'autres motifs d'émigration, mais n'en
sont pas la source.
Globalement la tendance à l'émigration est faible en Afrique subsaharienne, surtout si on la compare à
celle de pays développés.
Pour les « entrées en France » en 2003, le chiffre
total en provenance de l'Afrique
subsaharienne est de 35.610, ce qui
est à peine supérieur à l'Algérie seule. Ces entrées s'ajoutent à celles des années antérieures. Le dernier chiffre connu des personnes originaires
de cette région, vivant en Île de
France de manière continue, est le recensement
de 1999: à l'époque elles étaient 235.000. Elles sont 345.000 en 2004,
soit 3 % de la population totale et 60 % des immigrés subsahariens de toute la France.
Elles habitent surtout à Paris et en Seine Saint Denis, avec un glissement vers
la plus grande banlieue sous la pression des
prix de l'immobilier.
Ces statistiques ne prennent pas en
compte les personnes de nationalité française nées dans ces pays, ni les jeunes
de plus de 18 ans nés en
France, ni les enfants de parents immigrés
ayant acquis la nationalité française. Ces deux dernières catégories sont encore peu nombreuses, compte tenu du caractère récent de l'immigration
africaine.
LES ETAPES DE L'IMMIGRATION
Classiquement on distingue, chronologiquement, quatre filières
d'immigration en provenance de l'Afrique noire.
• la filière scolaire / universitaire amorcée entre les deux guerres et
développée après 1945 ;
• la filière militaire mise en place
dès la première guerre mondiale, structurée après la seconde ;
• la filière du travail, relativement
faible mais progressant après
1945, surtout dans les ports de Bordeaux, Le Havre,
Marseille et à Paris ;
• le regroupement familial après les
années 70 qui sera à l'origine
des jeunes Franco-Africains, nés en France, Français
de droit puis d'option à 18 ans, qui à ce titre ne figurent pas dans les statistiques.
La présence des Africains en France est
en fait pratiquement impossible à quantifier. L'impression d'une immigration
subsaharienne massive est un problème de couleur. En effet les « immigrés »
sont moins nombreux que les « Français » originaires des DOM - TOM ou
Africains de nationalité française.
Le « métissage », culturel
et physique, qui, pour Senghor était l'avenir du monde, se met peu à peu en place.
Robert Ginésy
|
2005 TENDANCE A L’EMIGRATION |
2003 POPULATION ENTRANT
EN |
|||
|
Pays |
Population (en millions) |
Ratio d’émigration |
||
|
|
14,00 |
0,089 |
|
3.907 |
|
|
13,9 |
0,13 |
|
3.724 |
|
R.
D.C. |
60,20 |
0,38 |
COTE
D’IVOIRE |
3.594 |
|
R.C.A. |
4,20 |
0,45 |
R.
D.C. |
2.650 |
|
COTE
D’IVOIRE |
18,20 |
0,69 |
CONGO
BRAZZA |
2.621 |
|
GABON |
1,40 |
1,41 |
MALI |
2.580 |
|
SENEGAL |
11,70 |
2,43 |
EGYPTE |
917 |
|
CONGO
BRAZZA |
4,00 |
3,52 |
MAURICE |
768 |
|
COMORES |
2,20 |
5,19 |
NIGERIA |
253 |
|
Hors Afrique subsaharienne |
Hors Afrique subsaharienne |
||
|
FRANCE |
2,05 |
POLOGNE |
2.711 |
|
ALLEMAGNE |
4,27 |
GRANDE
BRETAGNE |
10.384 |
|
ALGERIE |
6,17 |
ALGERIE |
32.596 |
|
GRANDE
BRETAGNE |
6,38 |
MAROC |
24.950 |
|
MAROC |
7,23 |
TUNISIE |
10.496 |
La Lettre de la Cade n°96 -janvier 2007 –
page 5
L'Etat internationalisé. Nouvelle figure de la mondialisation en Afrique
Sous la signature de Thierry Vircoulon, qui a travaillé en Afrique pour le quai d'Orsay et la Commission européenne, Les Etudes font paraître dans leur édition de janvier une réflexion sur les rapports des Etats africains avec la mondialisation.
L'auteur, à partir de l'exemple de deux pays, les Comores et la RDC étudie comment l'influence du monde extérieur s'impose de façon relativement analogue en profondeur à ces pays au départ si différents.
Il appert que tous deux ont eu une histoire post-coloniale agitée et sont passés près de l'éclatement dans les années 90. Tous deux ont « bénéficié » des bons offices de la communauté internationale par le biais de la MONUC et de l'AMISEC respectivement.
Les conséquences en ont été un accroissement de la dépendance à l'égard de l'extérieur au plan socio-économique (injection de liquidités, infrastructures mises en place). Surtout en RDC avec l'implantation des agences sociales de l'ONU et des grandes ONG, des secteurs sociaux entiers ont été pris en charge par des interventions extérieures. Par ailleurs en ce qui concerne les aspects politiques ces deux pays ont été placés de fait en situation de souveraineté contrôlée par les « sponsors » des accords de paix. Cela de façon très visible pour la tenue d'élections (financement, sécurisation) mais aussi en amont sur les travaux préparatoires comme la révision de la loi électorale ou par pressions exercées sur telle ou telle partie prenante aux «querelles» internes. L'internationalisation s'étend aux rouages mêmes de l'Etat, par exemple par la prise en charge du salaire des fonctionnaires par des consortiums internationaux. La reconstruction d'un Etat par des aides extérieures pose le problème de la cohérence, chaque participant à la reconstruction politique opérant dans