
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade — février 2007— n°97
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Débat du mois : « L’Afrique des jeunes »
Editorial
L'avenir africain qui se
dessine
Que dirait-on d'un Français interrogé sur sa conception de l'Union européenne et qui, au vu des difficultés actuelles de faire avancer le projet européen, dénierait tout avenir à la construction européenne ? Toutes choses égales d'ailleurs, la problématique de l'Afrique de demain pour nos amis Africains n'est guère différente. Il y a un même attachement profond pour un destin commun et une même interrogation sur les raisons d'espérer. Voyons pour l'Afrique quelles sont ces dernières aussi bien du point de vue des Français observateurs attentifs des réalités africaines que de celui des Africains soucieux de voir décoller leur continent.
A l'heure où nos partenaires d'Afrique se posent la question de la mondialisation vue du Sud et des avantages comparatifs qu'ils peuvent faire valoir dans la compétition internationale, des signes encore timides mais porteurs d'avenir peuvent être distingués.
Le premier est l'intérêt nouveau pour la réussite professionnelle. Après les indépendances, les jeunes pouvaient espérer légitimement faire carrière dans la vie politique ou l'administration. Il n'en est plus de même aujourd'hui et les jeunes se tournent de plus en plus - par la force des choses - vers des activités privées où s'illustrent les plus entreprenants d'entre eux, en Europe comme en Afrique. Si bon nombre ont du mal à percer, soit parce que le marché est très restreint, soit parce que l'environnement de l'entreprise n'est guère favorable, les cas de réussite se multiplient et créent un climat d'émulation aussi bien dans les secteurs de technologie avancée que dans les secteurs plus classiques de satisfaction des besoins de base de la population. Le récent Forum Afrique - Avenir qui s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie a porté témoignage de ce goût nouveau pour l'engagement professionnel et l'initiative privée d'autant plus intéressant que les acteurs de ce changement délaissent le discours convenu sur l'étouffement des initiatives par les solidarités familiales ou les prédations publiques au profit d'une approche pragmatique de valorisation des talents et de capacité à créer des marchés dans une Afrique en recherche d'avenir.
Mais ces cas de succès individuels qui reposent largement sur le dynamisme et la créativité de personnes désireuses de s'en sortir n'excluent pas la montée en puissance parallèle de réseaux de solidarité qui font émerger une société nouvelle de gens qui se prennent en charge dans un cadre collectif. Cela vaut aussi bien pour les milieux ruraux, où les organisations de paysans témoignent de la vitalité des agriculteurs-éleveurs en réponse aux défis qu'ils affrontent, que pour les milieux urbains où se tissent des liens économiques, qui souvent dépassent les frontières entre membres de la diaspora et agents économiques restés sur place. Que dire aussi de ces communautés de femmes, de jeunes et de professionnels, peu visibles car informels, mais qui par leurs échanges et leur solidarité, se créent des opportunités d'activité qui sont autant d'incubateurs d'entreprises et d'organisations de l'économie sociale dont on commence à voir l'éclosion dans les grandes comme dans les petites villes.
Les sceptiques auront toujours des arguments à faire valoir pour justifier leurs doutes sur le fait que les réussites - qui font légitimement la fierté non seulement des individus mais aussi des pays qui les rendent possibles - restent trop isolées pour entraîner le développement au rythme nécessaire. Ils ne peuvent nous empêcher de constater ces évolutions qui, nouvelles, font encore peu l'actualité mais impriment aux sociétés africaines un mouvement en profondeur dont on ne peut que se réjouir.
Jean-Loïc
Baudet
La Lettre de la Cade n°97 - février 2007 - page 1
Compte-rendu
de la rencontre-débat du 14 février 2007
3
: Conquête de l'autonomie, formation à une activité et à la citoyenneté par
les écoles : inégalités, déperditions, inadaptations ?
Ce troisième volet du cycle sur l'Afrique des jeunes
aborde les questions de formation, que ce soit à l'emploi ou
à la citoyenneté, qui constituent un enjeu majeur pour le développement et
l'avenir de l'Afrique, compte tenu du dynamisme démographique de
ce continent, abordé lors de la précédente rencontre-débat. La Cade a fait appel à Georges Courade, géographe, directeur de recherche à l'IRD, qui a accepté
d'animer ce débat auquel ont bien
voulu se joindre Alain Marie, anthropologue, maître de conférences
à l'IEDES-Université Paris 2, Bernard Schlemmer,
sociologue, directeur de recherche à l'IRD,
et Thierry
Tréfault, maître
de conférences à l'IUFM de Perpignan. La Cade a également fait
appel à un témoin-discutant, Moustapha Diambang,
étudiant sénégalais en aéronautique.
Après les salutations de Michel Levallois, Georges Courade
introduit le sujet en rappelant quelques
données chiffrées
qui, pour être fausses en valeur absolue,
sont parlantes. Alors qu'en 1950,
les effectifs des moins de 15 ans
étaient presque identiques en Europe
et en Afrique (100 millions en Europe
contre 95 millions en Afrique), les
15-24 ans étaient plus nombreux en
Europe (64 millions) qu'en Afrique
(42 millions). En 1990, il y avait
trois fois plus d'Africains de moins
de 15 ans (293 millions) que d'Européens
(98 millions). Et à 15-24 ans, le
rapport était de 1,6 Africain pour 1
Européen. En 2025, il y aura plus de
6 Africains de moins de 15 ans (541
M) pour un Européen (85M) et 5 Africains de 15 à 24 ans pour 1 Européen. En 2003, selon le BIT, il y avait 88 millions de jeunes actifs subsahariens et
le taux de chômage s'élevait à 21%
pour eux. Mais peut-on définir un
jeune facilement en Afrique subsaharienne
où l'enfance est vite passée et
l'adolescence inexistante ?
Au total, parler de l'avenir de l'Afrique, c'est donc parler
de celui de ces jeunes. A quelle et
dans quelles conditions l'Afrique
subsaharienne peut-elle bénéficier de ce « bonus démographique » lui permettant d'espérer un avenir comme l'Inde, si mal partie dans les années 1970 (selon
T. Mende) et qui émerge et décolle aujourd'hui
sans avoir les potentialités naturelles
du continent africain ? Ceci renvoie à plusieurs questions qui vont structurer les interventions programmées d'A. Marie, anthropologue de l'IEDES, T. Trefault, linguiste à l'IUFM de Perpignan et de B.
Schlemmer, sociologue de l'IRD. En contrepoint, M.Diambang, étudiant sénégalais en aéronautique
à Paris fera part de ses réactions.
Dans quelle mesure
les jeunes peuvent-ils devenir autonomes alors que «
la conjoncture », l'ajustement structurel, la crise économique, politique et sociale
sévissent et que les communautés d'appartenance contrôlent ce qu'ils
font et disent ? Comment peuvent-ils devenir « responsables »
sans emploi, se marier et avoir des enfants ? A.
Marie, qui a étudié l'émergence de l'individu dans les cités d'Afrique Occidentale
apportera sur ce point informations et
analyses. L'école supposée, pour nous
Européens, apporter des réponses au
besoin de formation à la modernité, à l'activité et à la citoyenneté est-elle l'outil adéquat pour
que se valorise ce potentiel humain
considérable? A partir de sa connaissance
de l'école malienne comme linguiste et pédagogue, T. Trefault essaiera de
nous dire comment l'offre scolaire évolue après avoir fait un diagnostic négatif du système. Enfin, B. Schlemmer qui a analysé la mise au
travail des enfants nous rappellera
que l'école n'est pas la seule à éduquer et que le travail des enfants n'est pas nécessairement le scandale si rituellement
dénoncé. Enfin M. Diambang apportera son témoignage d'étudiant
sénégalais qui s'en est sorti...
Le délitement de la « famille-providence
» et l'émergence
de l'autonomie
A.Marie aborde la question de la conquête de l'autonomie à partir des
La
Lettre de la Cade n°97 - février 2007 - page 2
contraintes
qu'exercent la crise économique et celle des valeurs sur les liens communautaires
et la « famille-providence
» notamment en ville.
Ce qu'il a analysé, c'est le processus d'émancipation de l'individu par rapport à la communauté anthropologique, qu'il
définit comme le groupe social auquel on
appartient du fait de sa naissance et qui est un espace d'entraide, de solidarité et d'identité donné une fois pour
toute. Ceci est à distinguer des associations
d'originaires qui revêtent deux
logiques, l'une communautaire (droits et devoirs), l'autre moderne (adhésion volontaire), même si les deux peuvent se confondre comme on l'observe dans les funérailles. Le moteur de changement
est à chercher dans les effets des crise
multiples sur les jeunes, déscolarisés du fait des défaillances familiales pour assurer financièrement la
scolarisation, « conjonctures » (licenciés) bien que diplômés ou « débrouillards » faute d'avoir eu le moindre emploi formel. Ces situations nombreuses et qui s'éternisent mettent à rude épreuve les solidarités communautaires, génèrent tensions et récriminations réciproques entre générations qui s'expriment souvent dans la sorcellerie.
Les adultes ne peuvent plus comme avant
aider le jeune à « sortir », à
prendre l'ascenseur social : pas assez de
ressources pour investir dans l'éducation
et amenuisement de l'espoir d'un retour
sur investissement (les aidés doivent
rembourser la dette quand ils sont parvenus
à un emploi). Les logiques de la dette et de la réciprocité ne fonctionnent plus comme avant si bien que les bénéficiaires de la solidarité sont
moins nombreux.
Dans la société englobante, les quelques espoirs de trouver des substituts à cette solidarité sont minces. Il y a le secteur informel (où la concurrence s'aggrave), le politique avec le multipartisme, des formes utilitaires de
conjugalité (le jeune est supporté par
sa copine parfois moins jeune), le refuge
du religieux et des sectes ou, in fine
la migration vers des eldorados non
africains... En définitive cependant,
le délitement de la solidarité communautaire
ne débouche pas sur un
individualisme à l'européenne, mais sur
une autonomie qui peut être souvent
compromise.
L'école malienne en pleine construction malgré des conditions très
difficiles
T. Trefault
nous confie comment on vit dans les salles de classes maliennes,
sous équipées. Il nous rappelle l'inégalité ville-campagne pour accéder à l'école, les problèmes matériels, l'absence de livres et de traces écrites en classe. Il insiste sur les déperditions, abandons scolaires,
transmissions pédagogiques et assimilation des savoirs défectueux. Il souligne
le retard de scolarisation des filles qui préparent leur mariage à 15 ans filant à Bamako. Un jeune étant imposable à 15 ans, cet âge est l'heure des choix. Dans les classes, seuls 3 ou 4 enfants participent, la masse se laissant porter. Cette majorité reste jusqu'à ce qu'elle soit éjectée : trop de redoublements ou âge avancé... La motivation des enseignants n'est pas souvent au rendez-vous
faute de considération sociale. Les
facteurs d'évolution existent
cependant. Depuis 1991 (départ de Moussa Traoré), le nombre d'écoles a été multiplié par 4 et il y a plus d'enfants scolarisés. L'offre scolaire s'est diversifiée avec de nombreuses écoles non publiques. L'adoption par 50% des écoles des langues nationales a donné d'excellents résultats pédagogiques et permet une réévaluation de la scolarisation par la population : l'école du « toubab » devient nationale. On passe de la culture de
l'oralité à celle de l'écrit. Enfin, n'oublions
pas que ce sont les jeunes scolarisés
qui ont obtenu le départ du dictateur
Moussa Traoré.
B. Schlemmer
s'insurge contre l'idée que le règlement des problèmes de développement viendra de l'école et contre le consensus illusoire normatif qui voudrait que la place de l'enfant est à l'école et que le travail des
enfants doit être interdit. Il estime aussi
que le lien école démocratisation n'est
pas mécanique même si l'éducation des
jeunes à la réflexion critique participe de la formation politique. Que
font les nombreux enfants qui sont non
scolarisés ? Le droit à l'éducation est loin d'être rentré dans les faits. Il ne faut pas confondre école et éducation et croire que le système scolaire peut diffuser d'autres valeurs que le système global marchand néo-libéral qui
a envahi toute la planète. Si l'école donne
à l'Etat l'opportunité de transmettre
une éducation citoyenne, les parents d'élèves se comportent
en clients attendant de l'école un
outil pour avoir une place meilleure
dans la société pour leurs enfants
que la leur, en Europe comme en Afrique. Le problème, c'est qu'on a beau changer l'école, elle n'a pas les moyens de faire ce que l'on attend d'elle. En Afrique, la période des indépendances a permis à l'école de former la première génération des élites qui prirent le pouvoir. Pour la génération suivante, le système scolaire qui a scolarisé massivement les enfants fonctionne sans boussole et met en concurrence tous les jeunes pour accéder aux rares postes formels existants
après trois décennies d'ajustements
structurels qui ont réduit le nombre
d'emplois publics, parapublics comme privés. Pour lui, le développement de l'éducation ne peut être une solution pour réconcilier école, formation des enfants et emploi que s'il y a respect du droit du travail.
Comment s'en sortir
au Sénégal ?
M. Diambang fait part de
son expérience personnelle au Sénégal. Pour sa génération,
la concurrence a été exacerbée pour devenir cadres à la différence
de la génération de l'indépendance venue remplacer les
administrateurs européens. Il note que la scolarisation est un projet à
court terme pour les familles pour des raisons financières. Il a eu de la chance quant à lui. Ses parents ont fait le choix de le scolariser à l'école
française plutôt qu'à l'école coranique.
Bon élève, il a réussi à intégrer
l'école polytechnique sénégalaise où
les classes ne sont pas surchargées
comme celles de l'université, le Sénégal ayant opté pour un double
système, universitaire pour tous, grandes
écoles pour les meilleurs comme la France. Evidemment, l'université de Dakar
est dans un état particulièrement lamentable, la vie universitaire étant
ponctuée de grèves et d'années blanches...Le
système élitiste encourage les
meilleurs qui viennent comme lui étudier en France. Pour revenir au pays ?
La Lettre de la Cade
n°97 - février 2007 - page 3
LE DEBAT
Face à cette situation alarmante, R.
Colin montre que des alternatives au système formel ont été élaborées à partir
des besoins des communautés et qu'elles ont marché un temps avant
de disparaître. Le système mimétique (imitation du système scolaire
du colonisateur) répondait aux besoins de l'Etat post colonial mais
dysfonctionnait et le système compensatoire visait à fournir à
l'économie, tant bien que mal, les jeunes formés nécessaires dans le
secteur marchand.
Un témoignage féminin vient conforter ce
qui a été dit sur les difficultés à scolariser les filles. A
une question sur la situation scolaire féminine
malienne, T. Trefault souligne l'effet des
campagnes de sensibilisation auprès des parents. De nombreux
intervenants associatifs africains soulignent l'ampleur des problèmes
qu'affronté le système scolaire des pays subsahariens et s'interrogent
sur les solutions pour le rendre plus efficient et mieux adapté à
une demande multiforme. Un intervenant se demande qui a poussé des
universitaires européens à travailler sur le système éducatif africain et qui a
financé ces recherches. Certains élargissant le sujet cherchent
où sont les responsabilités de cette situation (alors que le sommet France-Afrique se déroule à Cannes) et mettent en cause les
dictateurs africains, peu soucieux de l'intérêt national et le
système françafricain qui les appuierait, mais aussi
la Banque mondiale et le FMI. Un intervenant plus
âgé souligne toutefois les choix internes (famille, Etat, société) qui
ont abouti à tout cela et estime que l'analyse présentée n'est
qu'une ébauche qu'il faut poursuivre. La
question du retour en Afrique des cadres formés comme M.
Diambang est aussi posée.
En réponse à ces interrogations, A.
Marie souligne que les recherches ont été faites pour améliorer les connaissances
mais aussi former des intellectuels africains en mesure
d'analyser les problèmes de leur société et il estime qu'au-delà des problèmes
techniques, l'école suppose une prise en charge politique qui pose problème à
l'heure actuelle du fait des pratiques en usage au sommet des Etats
(prédation, clientélisme, corruption).
Pour conclure, G. Courade
estime que l'école ne peut qu'être le reflet de la société
où elle se trouve. Elle ne peut pas la transformer comme on le
croit facilement au pays des hussards de la République.
Il faut sans doute la nationaliser comme au Mali. On y retrouve
les mêmes logiques utilitaires, celles de la débrouille et du
court terme que dans les sociétés africaines. Au-delà
des questions logistiques et techniques, toute politique
éducative ne peut naître que d'un projet de société plus
large qu'il convient d'élaborer, en Afrique même au plan politique.
Georges
Courade
Bibliographie
sélective :
Gérard, É., 2001 « La demande d'éducation en Afrique : approches sociologiques », in M. Pilon & Y. Yaro (dir.), La demande d'éducation en Afrique. État
des connaissances
et perspectives de recherche, Dakar, UEPA : 63-79.
Lange,
M.-F. & Diarra, S. O., 1999 « École et
démocratie : l'explosion scolaire au Mali », Politique africaine, 76 :164-171.
Marie
Alain, 2002, « Une anthropo-logique communautaire à l'épreuve de la mondialisation. De la relation de dette
à la lutte sociale (l'exemple ivoirien) », Cahiers d'études africaines,
Paris, 2002, n° 166.
2003, l'Afrique des citadins, sociétés civiles en chantier Abidjan, Dakar),
avec François Leimdorfer
(éds), Paris, Éd. Karthala,
2003, 406 p. (Homme et société).
2003, « Violences
ordinaires, violences enracinées, violences matricielles »,
avec Pierre Janin, pp. 5-12 et « La violence faite à l'individu (la
communauté au révélateur de la sorcellerie)
», pp. 13-32, Politique africaine (Violence
ordinaire), Paris, 2003, n°91.
Martin Jean-Yves,
2003, Les
écoles spontanées en Afrique subsaharienne. Champ éducatif et contre-champ scolaire, Cahiers d'études africaines, 169-170, 2003
http://etudesafricaines.revues.org/docu
menti 88.html
Schlemmer Bernard, 1996, L'enfant exploité : oppression, mise au travail, politisation, Karthala, 522p.
2002, « Droit au
travail et droit à l'éducation: Compatibilité et hiérarchie de
ces droits,
appliqués aux enfants ? (13/11/02) ; mise en
ligne http://netx.u paris
10.fr/foreduc/textes_en_discus-sion/textes_proteges/14_bs_droit_tta-vail_enfants.htm
http://www.unesco.org/education/efa_
report/fr/zoom_regions/ssafrica.pdf (statistiques scolaires récentes
en ligne)
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La Lettre de la Cade
n°97 - février 2007 - page 4
Remue-méninges
à la Bourse du travail de Saint -Denis le 25 janvier 2007 :
Quelle (s) identité (s) dans une
société républicaine
et
multiculturelle ?
Cette réunion a été
organisée par le GRDR (Groupe de Recherche et de Réalisation pour
le Développement Rural) et Enda
Europe, à la demande de la Cade, dans le cadre du
programme de lutte contre l'exclusion financé par le
FASILD (Fonds d'Action et de Soutien pour l'Intégration et la Lutte contre les
Discriminations).
Elle avait trois objectifs :
• rencontrer les
associations de Français-Africains de la Région
parisienne afin de connaître leurs réflexions et leurs attentes
sur le thème de l'identité multiculturelle,
• présenter les
activités de la CADE pour « une autre vision et une autre perception » de
l'Afrique subsaharienne,
• apprécier la
pertinence de la démarche de la CADE, initialement tournée vers les «
africanistes français », qui estime que la connaissance de
l'Afrique est une des attentes des Franco-Africains.
M. Mahamat Timéra,
anthropologue, rendra compte du discours des représentants des
associations qui a été abondant et riche et qui paraît valider
l'hypothèse que
la démarche de la
CADE peut aider les Franco-Africains dans leur
construction identitaire, comme
connaissance et acceptation de soi et comme reconnaissance par les autres.
Michel Levallois,
président de la CADE livre ici les réflexions que lui ont suggérées
les interventions des cinquante participants et qu'il a exposées
sommairement, compte tenu des contraintes horaires, car la réunion
s'est terminée à 20 heures 30 sur un buffet africain.
1 - « Le paradoxe
républicain »
II est essentiel
pour comprendre le continuum colonisation-immigration. Les grands
principes de liberté, d'égalité et de fraternité au nom
desquels une politique d'assimilation a été proclamée ont été
bafoués par des pratiques de discrimination, voire de
rejet et d'exclusion motivées par des différences de race, de culture, voire
de niveau social. Cette tension est le legs historique de
l'esclavage, puis de la colonisation de peuplement, en particulier
en Algérie. Il s'est traduit par des tensions très
fortes entre les autorités de la Métropole, l'État défendant les
indigènes au nom des principes républicains et les autorités
coloniales locales, défendant leurs privilèges au nom de la
différence de race et de culture. « Au temps des colonies »,
cette tension ne se faisait pas sentir dans la Métropole
où le statut de l'indigénat n'avait pas cours, mais dans
les colonies. La décolonisation a déplacé le « paradoxe républicain » en
France métropolitaine où se sont retrouvés non seulement les
citoyens des DOM-TOM, en particulier des Antilles, mais
aussi des Africains français et des Africains ayant choisi pour eux
et/ou leurs enfants de rester durablement en France, voire de devenir Français. Le
« paradoxe républicain » a changé de contenu
: les pratiques de discrimination n'ont pas disparu mais elles sont devenues illégales, condamnables, parfois
condamnées par les tribunaux, et plus souvent par l'opinion publique. La discrimination est plus subtile : c'est l'intolérance, le refus de k
différence en particulier
culturelle, qui se manifestent dans les relations interindividuelles, dans les
comportements. Ces comportements ne peuvent être sanctionnés que dans leurs manifestations les plus choquantes, mais pas dans
tous les actes de la vie
quotidienne. C'est une affaire d'éducation et d'apprentissage à la
relation à l'autre, de connaissance
réciproque.
2-L'Africanité
Elle est la part de
soi qui peut poser problème aux Franco-africains, qu'ils la
revendiquent ou qu'ils veulent l'oublier. Car même s'ils se
considèrent comme Français, ayant totalement rompu avec
leur héritage africain, ils ne pourront jamais l'oublier ni le
faire oublier totalement, et ils courent le risque d'être rattrapés
par lui à un moment ou à un autre. Il n'est donc pas
inintéressant de se demander quel peut être le contenu de l'Africanité,
qui évidemment ne se limite pas à la couleur de la peau.
Les premières
réponses données à cette question l'ont été par la Négritude.
Mais, et sous réserve d'une discussion de cette restriction, ce terme
est trop marqué par ses origines intellectuelles et
politiques pour qu'il puisse rendre compte de l'identité
africaine de Français d'aujourd'hui. Aujourd'hui, il semble que
l’africanité se décline par les pratiques suivantes :
• le retour vers la « culture du village », histoire, légendes,
rites familiaux, sociaux et religieux, traditions, pratiques culturelles,
littéraires et artistiques, langues,
• la découverte de
l'histoire, celle de l'histoire précoloniale, de ses
empires, de ses héros de la résistance à la colonisation, mais
aussi histoire des contacts et des liens tissés avec et dans le
système colonial et la modernité qu'il a apportée.
• la
communion dans la création artistique, en particulier
musicale, les arts plastiques, la mode et la littérature.
Au mieux, on
reconnaît à l'Afrique des créateurs artistiques et des sportifs. Mais
l'africanité c'est aussi le présent de l'Afrique. Or pour beaucoup
de Français, et il semblerait aussi pour beaucoup de Franco-Africains qui en souffrent sans se l'avouer, le
présent de l'Afrique ce sont les tragédies
des guerres ethniques et du Sida, la
corruption de dirigeants à vie, le refus du développement. S'informer de ce qui se passe en Afrique, tenter de comprendre les problèmes
auxquels se trouve confronté cet
immense continent dont la population
va doubler dans les cinquante prochaines années est une nécessité pour
tout Français, ou Franco- Africain, car
l'Afrique fait partie de notre histoire
et de notre présent à tous.
3 - La diaspora africaine
Elle a une
responsabilité particulière à l'égard de l'Afrique, responsabilité
de témoignage, certainement, et peut-être aussi de solidarité.
Elle doit témoigner auprès des Africains et des Européens que les Africains sont capables de réussir, qu'ils sont
des Français comme les autres
Français. Certains d'entre eux se
sentent aussi un devoir de solidarité, devoir qui deviendra de plus en plus problématique au fur et
à mesure que se distendront les liens très forts qui ont été établis par les premières générations venues
en France pour « envoyer de l'argent
au pays » et que les auront remplacé
leurs enfants et petits-enfants.
4 - Le métissage
L'africanité devra
être bientôt remplacée dans la problématique de la construction identitaire par
le métissage. Je me réfère aux remarquables travaux du philosophe
sénégalais Souleymane Bachir Diagne
qui a développé ce thème à plusieurs reprises tout au long de l'année
Senghor, figure africaine emblématique du métissage
franco-africain. Il lui a donné une profondeur existentielle
et une perspective politique en expliquant la nécessité
de passer du métissage biologique et individuel, au
métissage culturel, social, collectif.
5 - La CADE propose aux associations que cela intéresserait :
• d'assister, voire de participer aux rencontres-débats de la
CADE et aux émissions de radio sur Africa n°l et
Radio Aligre,
• de consulter le
site de la CADE, www.afrique-demain.org, et de prendre
connaissance de la collection des Lettre de la CADE qui contiennent les comptes- rendus des 95 rencontres-débats
organisées depuis 1e 29 février
1996, et de ceux de la journée du 7 décembre
2006 pour le Xe anniversaire de
la CADE, sur le thème « Images et
trajectoire de l'Afrique » et de la Journée « Afriques-Europe,
demain » du 9 novembre 2007, sur le futur des relations entre l'Afrique et l'Europe,
• de prendre part à d'autres « remue-méninges » sur ce thème,
• de
leur faire découvrir les principaux ouvrages scientifiques
sur le sujet et en particulier celui écrit sous la direction
de Georges Courade « L’Afrique des idées reçues » (Belin
éditeur).
Michel Levallois
La Lettre de la Cade
n°97 - février 2007 - page 5
XXIVe SOMMET FRANCE - AFRIQUE DE CANNES
(14 et 15 février 2007)
Ce Sommet, organisé
tous les deux ans alternativement avec celui de la Francophonie, avait été précédé
le 13 de l'habituelle réunion ministérielle
préparatoire et le 11, à la Cité des
Sciences et de l'Industrie de la Villette, d'un Forurn
Afrique-Avenir où le Président Chirac avait prononcé une première intervention.
Quarante neuf Chefs d'Etats ou de Gouvernements (sur 53 pays) ont participé ou ont été représentés au Sommet de Cannes auquel ont assisté Mme Angela
Merkel, Chancelière d'Allemagne et Présidente
en exercice de l'Union Européenne et M Yoshiro Mori, ancien Premier Ministre, pour le Japon. Outre Paul Kagamé, absent pour les raisons que l'on sait, Thabo M'Beki, Joseph Kabila, Lansana Conté, Laurent Gbagbo et quelques autres étaient simplement représentés.
On s'attendait aux
adieux du Président Chirac, et dans le cadre de ce Palais des
festivals propice à toutes les outrances médiatiques,
ce fut la seule déception puisqu'il lâcha, non sans humour, que
c'était sa dernière participation « pour cette année ». Sans
doute fut-il attentif aussi à ne pas blesser son aîné, le
Président Wade, candidat à un nouveau
mandat, qui n'est, il est vrai, que le second.
Sur le fond, ce
Sommet qui avait pour thème « l'Afrique et l'équilibre du monde
» a puisé
dans trois « corbeilles » pour reconnaître
les points suivants :
l/
En ce qui concerne les matières premières : si l'Afrique est riche en
potentialités, elle souffre d'un déficit important d'infrastructures
et d'institutions adaptées. Elle attend beaucoup de l'ouverture des
marchés du Nord et en particulier de l'Union Européenne
qui promet de l'aider, notamment dans sa filière coton.
2/ En ce qui
concerne la place et le poids de l'Afrique : ils dépendront de
la capacité d'entente de ses membres (UA) et d'une mondialisation
maîtrisée, notamment au sein de l'OMC.
3/ L'Afrique et la
Société de l'Information : le fait que l'image de l'Afrique soit souvent déformée
est un problème, mais il est moins grave que celui de la voir
victime des NTIC. L'idée d'un fonds de
promotion de la diversité culturelle a été retenue.
La Guinée a fait
l'objet d'une déclaration prudente, de même que le Darfour, dont les
protagonistes se sont quand même rencontrés.
Une cérémonie
particulière a été réservée à l'adhésion de 18 pays à l'UNITAID.
Enfin, le prochain
sommet est prévu au Caire en 2009.
Si les médias s'en
sont donnés à cœur joie sur « la fin des années Chirac » avec leurs litanies habituelles
sur la Françafrique, même les observateurs les plus critiques ont admis que la France et son Président restaient, pour l'Afrique, des partenaires de premier plan qui la
connaissent mieux que d'autres, comprennent ses attentes et cherchent sincèrement à la défendre.
Qu'en sera-il demain
? Même si certaines structures devaient changer, les liens fusionnels et passionnels tissés au fil de
l'histoire entre la France et l'Afrique ont toutes chances de perdurer.
Raymond Césaire
Abdou
Diouf participe à la 20e édition du Festival Panafricain du Cinéma
et de la Télévision de Ouagadougou (Fespaco)
Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie, assistera, pour la première fois,
le 24 février 2007, à la cérémonie d'ouverture de la vingtième édition du
Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision
de Ouagadougou (FESPACO) organisé du
24 février au 4 mars 2007 au Burkina
Faso. Il réaffirme ainsi le soutien de
longue date que l'Organisation internationale
de la Francophonie (OIF), en partenariat
avec plusieurs Etats et organismes professionnels,
apporte à la réalisation, à la production et à la promotion cinématographiques
du Sud.
Afin de nourrir la réflexion qui sera
menée lors de la 20e édition du Fespaco
organisée cette année sur le thème « Cinéma africain et
diversité culturelle », le Secrétaire général a souhaité réunir, en amont, à
Bruxelles, les 2 et 3 février, une quarantaine d'experts internationaux
du cinéma et de la télévision africaine pour débattre sur le thème
: « Quelle viabilité pour le cinéma africain de
demain ? ». A la rencontre de Bruxelles, représentants
institutionnels, associations et structures professionnelles,
producteurs, réalisateurs et experts ont abordé, durant deux
jours, les problématiques du financement, de la distribution et de la
commercialisation des images africaines. La diversification
des sources de financement et des partenariats public et privé, la participation
des télévisions, l'élaboration de politiques nationales
de l'audiovisuel ont également fait l'objet de différents
ateliers. A l'occasion de sa participation au Fespaco, le Secrétaire général aura l'occasion
de faire connaître les principales conclusions de cette
rencontre aux différents acteurs du monde du cinéma et de porter
quelques messages destinés à mobiliser l'ensemble des
partenaires pour améliorer la place des images du Sud dans le paysage
audiovisuel mondial.
Les recommandations de Bruxelles viendront
enrichir plus particulièrement un colloque organisé à Ouagadougou le 26
février, en partenariat avec l'OIF, qui devrait aboutir à des propositions de stratégies à mener autour de questions clefs : quelle doit être la responsabilité des professionnels africains du continent et de la diaspora
La Lettre de la Cade n°97 - février 2007 - page 6
s'agissant
de la manière de filmer l'Afrique et les Africains aujourd'hui
grâce aux moyens nouveaux qui s'offrent à eux ? Quels
rôles doivent jouer les Etats, les gouvernements et des
organisations d'intégration régionales, les organismes internationaux engagés
dans la lutte contre l'uniformisation et la standardisation du
monde ? Quels rôles peuvent jouer les télévisions publiques
et privées ? Quels mécanismes juridiques envisager pour à la
fois réguler la libération des ondes et favoriser le
financement des productions endogènes etc. ?
Enfin, par le choix
du thème « Cinéma africain et diversité culturelle », le Fespaco entend soutenir la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des
expressions culturelles, signée à l’Unesco,
qui entrera en vigueur le 18 mars prochain.
Pour la Francophonie, il apparaît plus que jamais indispensable de mettre en œuvre les principes qu'elle énonce en donnant toute
sa voix à la création du Sud.
L'OIF compte
55 Etats et gouvernements membres, et 13 pays observateurs. Pour plus de
renseignements :
www.francophonie.org
Contacts Presse :
• Anissa Barrak, chef du service de communication.
Tél. : (33) 1 44 37 33 93 ; anissa.barrak@francophonie.org
• Julie Tilman,
attachée de presse du Secrétaire général. Tél. : (33) 1 44 11
12 68 ; julie.tilman@francophonie.org
Afrique-France-Europe : les sentiers de
l'avenir
Dans la foulée de la journée Afrique (s)-Europe, demain, organisée par la CADE le 9 novembre 2006, Michel Levallois, a été invité à participer au colloque qui s'est tenu à Ouagadougou les 6 et 7 février 2007 sur le thème Afrique-France-Europe : les sentiers de l'avenir, à l'initiative de La Fondation pour l'innovation politique et de l'Institut Afrique moderne, avec l'appui de l'AFD, du ministère des affaires étrangères et de la Konrad Adenauer-Stiftung. Jean-Michel Debrat au nom de la FIP et Zephirin Diakité au nom de l'IAM avaient invité une cinquantaine d'ex