
Bulletin mensuel d'information sur les activités de la cade — mars 2007— n°98
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Débat du mois : « L’Afrique des jeunes »
Editorial
L'Afrique à l’heure des
ruptures
« L'Afrique, dans l'extrême diversité des situations
qui la caractérise, est en pleine mutation.
Le parallèle avec la politique africaine de la France, figée dans une coupable immobilité
n'en est que plus cruel. Cela doit changer dès
2007 ». Cette fière déclaration qui chapeaute le projet de Ségolène
Royal pour l'Afrique a été publiée par Témoignage Chrétien le 8 février, en réponse aux questions que
le secrétaire général du CCFD avait adressées aux candidats à l'élection présidentielle. La candidate socialiste reprend
à son compte la plupart des changements que Jean-Pierre Cot n'avait pas pu
réaliser en 1981 : rendre au Parlement son rôle dans la détermination de la politique de coopération africaine, en
particulier militaire, revoir les accords de défense, faire transiter
une part importante de l'aide publique au développement par les ONG, soutenir
les acteurs des sociétés civiles africaines, reconstruire l'Etat de droit pour
renforcer la démocratie et la protection des personnes. Faut-il voir dans ces
propos de simples redites ou est-il permis de penser
que un quart de siècle plus tard, le vent du changement soufflera pour
de bon sur le paysage franco-africain ?
Les autres candidats
n'ont pas, à ma connaissance du moins, affiché pareille volonté de rupture avec les politiques
clientélistes de la « Françafrique ». Mais notre sentiment est que celui ou celle que les Français
choisiront le 6 mai aura à renouveler profondément la politique de la
France avec les pays africains. Car depuis 1981,
les réalités africaines ont changé. Citons la fin de l'apartheid et la naissance de la nouvelle RSA, la
disparition de la plupart des « autocrates » du continent, le retour à la paix en Angola, au Mozambique, en
RDC, la montée en puissance du
mouvement associatif ennobli en « société
civile », l'extraordinaire valorisation des enjeux miniers, pétroliers
et environnementaux, la renaissance de
l'Union africaine et l'émergence d'une capacité
africaine de prévention et de gestion des crises. Ces événements ont modelé une Afrique nouvelle qui
s'impose maintenant par son poids démographique, économique et politique comme un partenaire essentiel pour les prochaines décennies. Si l'on ajoute à
ces changements, la chute du mur de
Berlin, l'élargissement de l'Union
européenne à 27, la libéralisation commerciale et financière orchestrée par l'OMC, le
tropisme africain du Japon, de la
Chine et de l'Inde, il ne paraît pas excessif de parler de ruptures.
Il a été beaucoup question ces
derniers temps de co-développement,
d'immigration concertée, de micro-crédit, de zones
économiques prioritaires. Ces approches sont
soit insuffisantes, soit inadaptées. Notre souhait est que le successeur de Jacques Chirac soit conscient qu'il lui faudra inventer les modalités d'une coopération renouvelée.
Et nous pensons que la réflexion devra porter
sur l'approfondissement d'un partenariat euro-africain, qui a été jusqu'ici plus un slogan qu'une réalité, seule voie à nos yeux, qui permettra d'appréhender
les immenses problèmes que le
continent va devoir affronter au
cours des prochaines décennies.
Michel Levallois
La Lettre de la Cade n°98 - février 2007 - page 1
Compte-rendu
de la rencontre-débat du 14 mars 200
du Cycle
« L’Afrique des jeunes »
Les activités, l'emploi et
les métiers, au futur
Dans le cadre de son
cycle, la Cade a abordé le champs des activités qu'on peut actuellement
imaginer dans l'Afrique de demain et qui intéressent au premier
chef les jeunes. Ce volet fait suite aux rencontres-débats
qui ont traité auparavant des jeunes Africains en France,
du dynamisme démographique et des migrations, de la formation par
la famille et par l'école.
La présente
rencontre-débat a rassemblé, du côté de l'estrade, un économiste agronome
(Marc Dufumier), un géographe chercheur
dans le domaine des villes (Emile Lebris),
une historienne spécialiste des questions de genre (Pascale
Barthélémy) et un chef d'entreprise sur
des emplois de pointe (Amadou Ngom).
Elle a été préparée avec le concours de Robert Ginésy, Jean-Loïc
Baudet et Michel Levante, qui en a assuré l’animation.
D'entrée de jeu,
l'animateur souligne l'amplitude inhabituelle du sujet: les activités
et les emplois susceptibles de fournir demain revenus et dignité
aux jeunes d'aujourd'hui en Afrique au sud du
Sahara.
C'est pourquoi on a retenu comme ouverture au débat une approche clairement
exploratoire, plutôt que de prospective
cohérente et large, en privilégiant
trois thèmes en fonction de leur
faible visibilité actuelle et de leur importance : l'agriculture, l'emploi en ville, le travail des femmes. L'exemple d'une activité novatrice et délocalisable de gestion en ressources humaines, ponctue à titre d'illustration les
métiers futurs de service. Quelques données
démographiques d'ici 2035, à l'échéance
d'une génération rappèlent l'ampleur des mutations attendues : la population globale sera multipliée par 1,7 au moins (environ 1 milliard d'habitants), la population urbaine par 2,5, celle des zones rurales restant assez stable (multipliée par 1,2).
Dès lors, la première question : comment nourrir tout
ce monde ? Marc Dufumier, professeur à l'Institut
agronomique, et consultant écouté, introduit quelques techniques alternatives
susceptibles de mettre fin à l'émigration en apportant nourriture et
revenus aux populations. La présentation de diapositives montre comment
des plantations d'acacias, à raison de 40 arbres à l'hectare,
apportent une ombre multipliant par 2,5 le rendement du mil. Pendant la saison sèche ils protègent du soleil et, quand les feuilles tombent, elles donnent un humus riche en azote. Leurs racines vont en outre chercher en profondeur les éléments minéraux nourriciers. De son côté, le bétail contribue au réensemencement
des arbres en venant pâturer en fin de
saison sèche, mais pour une durée
déterminée, (ceci pose néanmoins des
problèmes fonciers aux agriculteurs
et aux éleveurs, car il faut avoir
prévu d'autres pâturages pour
continuer à nourrir les animaux). Le karité, arbre à usages multiples, est également
efficace, mais dans une moindre mesure. Le
coton, lui, a permis comme au Sud
Mali de réaliser en une seule génération une véritable révolution agricole, avec fixation des cultures, fumure, avec culture attelée, et transport attelé... Ailleurs l'association légumineuses-céréales
permet un enrichissement des sols.
Dans certaines conditions, l'élevage
des termites facilite la pénétration
de l'eau dans le sol permettant à l'herbe de pousser et freinant l'érosion, etc.
Les solutions
techniques sont multiples, elles sont connues. Le paysan africain
ne manque pas de créativité, mais d'autres mesures sont nécessaires, notamment la protection aux frontières qui, seule, peut garantir un revenu pouvant appuyer la modernisation. Il faut faire ce que nous avons fait, nous, ici en Europe avec
notre politique agricole. Et si des
négociations devaient aboutir dans le
cadre de l'Organisation Mondiale du Commerce,
ce serait en protégeant cette agriculture
de celle, moto-propulsée, qui comme chez nous a une productivité, à la journée paysanne, 200 fois supérieure (pour le riz, par exemple), et est de plus subventionnée.
Deuxième question : comment « loger »
avec un revenu, tout ce monde en ville ? Emile Lebris,
directeur de recherche et président de la commission scientifique des sciences
sociales de l'IRD
La
Lettre de la Cade n°98 - mars 2007 - page 2
évoque tout d'abord le colloque « Jeunes, ville, emploi » qui s'est tenu en 1992 à Paris,
et qui avait débouché sur les perspectives
d'emploi qui s'offraient aux jeunes
urbains. Des enquêtes ont montré que
ceux-ci comptaient parmi eux de
nombreux ruraux nouvellement
arrivés, formant une population flottante difficile à mesurer. Mais ces
néo-citadins se montraient aussi plus
dynamiques que les plus anciens.
En ce début des
années 90, on constatait que les partis uniques n'avaient pas été
ces forces d'intégration attendues et qu'ils considéraient les jeunes plus en
objet qu'en sujet. Or ceux-ci étaient porteurs
d'espérance, constituaient une force sociale nouvelle et
avançaient des revendications de citoyenneté. La coopération
internationale, pour sa part,
traitait leurs problèmes dans l'urgence
.Les régulations efficaces que l'on observait à l'échelle micro, ne garantissaient pas, à l'échelle macro, que l'on aboutisse à de vrais emplois avec les investissements appropriés. (A Lomé par exemple les emplois progressaient de l'ordre de 400 à 500 par an, alors que la population augmentait de 10.000 individus). Les mégapoles africaines ne pouvaient donc être de véritables marchés de l'emploi.
Sur le registre de
la fabrication
et de la gestion de la
ville, les petits emplois
ne manquent pas. L'exemple d'un quartier (Ouakinam)
l'illustre bien : un plan d'action d'urgence prévoit des
emplois pour maintenir et améliorer le cadre de vie touchant à la
distribution de l'eau, l'assainissement, l'animation,
la santé, l'artisanat, le crédit... Ces « métiers de la ville »
(administration, gestion, construction) se développent-ils
suffisamment ? Un rapport récent de DIAL (Développement, Institutions et
Analyses de Long terme) apporte la réponse : malgré
l'insuffisance des statistiques et compte tenu des contradictions
entre les diagnostics sur le sous-emploi des jeunes,
il apparaît que ceux-ci « ont payé le plus lourd tribut aux
médiocres performances économiques du continent africain », laissant ouvert les risques de clash entre générations, d'engagement de certains dans l'économie criminelle... Si l'articulation entre « formel »
et «
informel » est cruciale, elle joue tout de
même peu dans un marché du travail salarié en rétraction.
A l'avenir, la transition démographique s'accompagnant en Afrique d'un poids relatif des jeunes très supérieur à celui des autres continents, la faible participation des jeunes à ce marché retarde leur intégration sociale : le mariage, la propriété, l'accès « aux valeurs d'urbanité ». Et la formation professionnelle est toujours inadaptée.
Les solutions
proposées ne varient guère : aide à la recherche d'emploi, développement
de travaux à haute intensité de main d'œuvre dans des emplois
publics urbains et ruraux. Il y a quand même de nouveau métiers : formation des cadres de l'urbanisme en l'adaptant aux évolutions et aux politiques de décentralisation ; à côté il y a toujours les petits boulots pour construire ou entretenir la ville, pour la ravitailler, pour l'animer. On arrive ainsi à trouver des entreprises vraiment professionnelles pour le ramassage des ordures, la
vidange mécanique, l'approvisionnement en eau
des quartiers périphériques. Mais il n'y
a pas création d'un tissu de PME, d'un
véritable corps des métiers pratiquant des activités nécessaires à la vie en ville. En conclusion les choses ont à bouger encore beaucoup.
Pascale Barthélémy, maîtresse de conférence à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, intervient en tant que spécialiste du travail salarié féminin en Ouest africain, et du « genre », c'est-à-dire de la construction sociale de la différence des sexes, très marquée
dans le monde du travail plus particulièrement
urbain. En remarque préalable, les jeunes filles ou jeunes femmes (entre 15 et 24 ans selon les critères démographiques) ont une double spécificité qui
les rend plus vulnérables : elles sont à la
fois jeunes et femmes. Or les
statistiques, même du Bureau
International du Travail, ne les
isolent pas toujours, ce qui complique l'élaboration de politiques. De même la notion de travail salarié féminin ou de profession féminine est une notion récente en Afrique.
La mise en perspective de l'emploi des jeunes
filles rappelle que si, en dehors de l'agriculture, le commerce a toujours
existé, il s'agit là d'activités anciennes très
différenciées entre le petit commerce de condiments sur les
marchés et le commerce de gros des « marnas Benz » qui ont monté
de véritables entreprises commerciales. Celles-ci encouragent par ailleurs leurs filles à faire des études
supérieures, ce qui dénote une volonté de
mobilité sociale. Avant les indépendances les filles et les jeunes
femmes ont été très peu nombreuses à travailler en usine et dans le secteur
secondaire, (sauf par exemple des jeunes
filles célibataires ou divorcées
dans des métiers féminins peu
qualifiés en Afrique du Sud). Par
contre dans les années 1920/1950, certaines jeunes
filles ont réussi à avoir un accès à des emplois
(elles constituent une catégorie extrêmement minoritaire)
de sages-femmes, infirmières,
institutrices, qui ont représenté, en
termes de modèle d'accès à l'emploi et à
une forme d'autonomie financière, un exemple dans les sociétés
où elles ont été amenées à exercer leur métier.
La vulnérabilité de
l'emploi aujourd'hui
en Afrique est assez générale ; il faut noter que la main d'œuvre
jeune est en augmentation, et, du fait de l'inadéquation
entre formation et emploi, le nombre de laissés pour compte aussi. Le taux de chômage des jeunes (de 18,5%) dépasse le taux mondial (13,5%) ; les filles étant moins nombreuses
à être actives (en proportion) et moins nombreuses en chômage (beaucoup ne « recherchant pas d'emploi ») n'en sont pas moins dans des situations plus précaires. Leurs emplois se
trouvent généralement dans l'agriculture et
le commerce, et aussi dans les emplois publics et les services (où elles sont dans des situations
souvent de « dernière entrée, première sortie », de chômage plus long, avec plus de difficultés d'avoir accès au premier emploi), et bien sûr dans l'informel. Des micros réussites, pas forcement révélatrices d'une amélioration,
se développent dans les coopératives, le micro-jardinage, le micro-commerce, (il s'agit là plutôt d'accommodements de
l'ordre de la survie).
Enfin,
en retenant l'accès
des filles à l'école comme facteur d'amélioration
La Lettre de la Cade n°98
- mars 2007 - page 3
de
la situation économique et sociale, on trouve là aussi une cause
majeure de fragilité. Lorsque les familles sont devant
un choix à faire, les filles sont les premières à être retirées de l'école ou
à ne pas y être envoyées. Les différences de taux de scolarisation, et d'espérance de vie scolaire d'avec les garçons
s'en ressentent évidemment. Au-delà,
la formation professionnelle est
totalement oubliée pour cette moitié
de la population.
Un exemple
d'activité novatrice
Amadou Ngom,
analyste financier et président d'une société (créée il y a 17 ans), en présente les
activités qui aident les grandes entreprises en Europe à mettre en œuvre des systèmes d'information pour la gestion des ressources humaines et des services
financiers (80 emplois entre Paris et Genève). Récemment
installée à Dakar, dans son pays, sa société propose
aux entreprises sénégalaises de les décharger de certaines tâches, généralement à faible valeur ajoutée et très gourmandes en main d'oeuvre. Les activités
sont réparties entre l'Europe et Dakar, avec
l'idée de garder en Europe les emplois à forte valeur ajoutée, l'objectif étant de créer dans les trois ans à venir 205 à 300 emplois, illustrant ce que pourraient être des gisements d'emplois en Afrique.
On répond par là à des problématiques qui se posent de part
et d'autre des continents :
en Afrique on apporte des emplois qualifiés (niveau
d'embauche: Bac + 2 à Bac + 5). Ce type d'emploi urbain et
d'exportation est dirigé vers des personnes formées, dont beaucoup
sont sans emploi. Il est une des réponses au taux de chômage important,
qui décourage les jeunes de la scolarisation, puisque, même avec
des diplômes, on est chômeur. Par ailleurs on
répond à une demande, très forte, de la part des clients de réduire leurs coûts de
fonctionnement, on anticipe une certaine
raréfaction de personnes disponibles
(avec le vieillissement de la population, le pappy-boom etc...), et enfin on maintient en Europe un certains nombre de fonctions type marketing, conseil aux entreprises..., parce qu'on estime qu'elles
nécessitent une proximité avec le client.
Dans un but
d'anticipation, on peut s'interroger sur les conditions nécessaires à
l'élargissement de ce type d'expérience
(il y en a d'autres évidemment) : elles sont les mêmes que
celles permettant le développement économique: premièrement il faut le maintien
d'un investissement massif et relativement fort sur l'éducation
et la formation; deuxièmement il faut que l'électricité et le
téléphone fonctionnent,
c'est à dire qu'il faut investir dans les
infrastructures de communications et de mobilité urbaine; un système aussi de santé performant et, évidemment, des lois claires et respectées. Il faut aussi que soient préservées certaines conditions générales, par exemple
une parité acceptable du franc CFA par
rapport au dollar, et enfin,
peut-être surtout, que s'impose une
politique volontaire d'implication des cols blancs émigrés dans le développement des pays.
En guise d'illustration conclusive, Amadou Ngom rappelle
que ceci fonctionne déjà beaucoup dans certains pays, et il cite l'Inde, qui a environ 350.000 à 400.000 emplois dans ce
type de secteur et en crée 90.000 par
an.
LE DEBAT
Philippe Hugon,
professeur d'économie, et praticien, interrogé sur d'éventuels
compléments et commentaires en tant que témoin discutant, rappelle
que le sujet de l'emploi est stratégique et peut-être le plus
important problème pour l'Afrique, où la moitié de la population
a moins de 17 ans et il faut savoir quelle sera sa place dans le
travail, dans la société pour accéder aux responsabilités.
Lorsqu'on traite des perspectives
d'activités on aboutit nécessairement à des formes
d'impasse, car l'offre d'emploi explose et le travail salarié stagne,
sauf dans quelques domaines comme les télécommunications, les technologies,
l'information. Comment réagir ? La question n'est pas
celle de « l'emploi », structuré par type de catégories
habituelles, mais celle de l'activité rémunérée et des possibilités
de travail qui s'offrent. Il vaut mieux raisonner d'abord en terme
de secteurs qui vont devenir les plus importants dans la société africaine
selon les régions, société où l'essentiel de la valeur ajoutée passe par
le tertiaire,
les activités
de services
(services privés, services publics, services rendus à des sociétés,
services rendus aux ménages) et lorsqu'on parle de l'informel, on
parle pour les trois quarts d'activités de service. Il faudra
alors repérer les nouvelles technologies qui s'appliqueront à
ces activités de service.
L'économie africaine est aussi à base
d'exportations minières, qui par elles-mêmes ne créent pas
d'emploi, mais la rente minière ou pétrolière qui s'en dégage,
si elle est bien gérée, génère des redistributions
de revenus et une augmentation des marchés qui, elles, sont
créatrices d'emplois dans des entreprises petites et moyennes,
formelles ou informelles, qui fonctionneront s'il y a une demande solvable.
Dans l'industrie de
valorisation ou de substitution, la concurrence est rude avec
notamment la Chine et l'Inde, autres pays à bas salaires. Mais si
elle est protégée elle sera plus chère et il faut
alors choisir qui privilégier: le consommateur ou les filières de production
?
En
matière agricole l'alimentaire n'est pas seul (20% au
Sénégal) ; il faut raisonner en termes de « filières »
plutôt que de « secteurs ». Que représente
le ravitaillement d'une ville de 10 millions d'habitants comme Lagos
? C'est une chaîne agro-alimentaire depuis le paysan, en passant
par le commerçant, jusqu'à la restauration et la vente aux particuliers.
Les filières existent dans tous les domaines : construction,
transports, etc... Il y a une pluralité de filières.
Des poly-activités se développent: charbon de bois, transports,
commerce. C'est un problème d'aménagement du territoire pour
fixer les populations.
La Lettre de la Cade
n°98 - mars 2007 - page 4
Maintenant, en ce qui concerne les
politiques de l'emploi, plus que d'éventuelles
politiques volontaristes l'important est de
créer des conditions permettant aux acteurs, jeunes ou non, de créer, d'innover,
d'être porteurs de leurs propres projets. En ce qui concerne l'agriculture, il faut pour cela que les
jeunes aient accès à la terre. On a vu aussi que la condition est la mise en place d'un cordon douanier; peut-on le créer à l'échelon national, ou régional
? On voit qu'il y a aussi des discussions à avoir à d'autres échelons, avec l'OMC et l'Union européenne. C'est la mise en place de ces conditions
qui importe, plus que des projets directs de création d'emploi.
Le débat se poursuit alors sur la
base des questions écrites parvenues à l'estrade,
complétées par une remarque de l'animateur (Michel Levante) avançant que l'agriculture, condamnée à un
progrès extraordinaire en fonction de l'énorme appel du marché urbain a sans doute un autre levier de développement : les cultures
de rente (principalement d'exportation). Répondant à plusieurs questions, notamment sur les conditions du progrès technique, Marc Dufumier reprend
1' exemple d'un sac de riz à Dakar, qui coûte moins cher s'il provient de
Louisiane ou de Camargue que de
Casamance (du fait que la productivité du travail y est -sans machines - deux
cents fois inférieure, et malgré la différence de revenu de l'agriculteur), pour illustrer combien un cordon douanier est nécessaire pour permettre à l'activité agricole
de se poursuivre et au progrès technique
de se réaliser. (Cette nécessité, au moins sur les cultures vivrières, est encore plus flagrante si on songe
au revenu du paysan chinois de 1 dollar par jour, comparé à deux pour le casamançais). Il faudra aussi arbitrer
sérieusement sur les niveaux de prix admissibles en milieux urbains et pour le producteur rural, pour éviter d'une part une misère urbaine qui accroisse la migration vers l'extérieur et d'autre part une migration trop
forte du milieu rural vers la ville
qui ne ferait qu'accélérer la première.
Enfin, le vivrier profite souvent
aussi de l'agriculture
de rente, comme dans
le cas du coton par exemple. Il ne faut pas exclure non plus à l'avenir, en import-substitution, les biocarburants à partir de spéculations locales
et en petites unités, pour les besoins de motorisation locale.
Amadou Ngom, sur la question de savoir
si les délocalisations favorisent l'hypertrophie des villes, reprend l'exemple du choix de Dakar (contre Saint Louis) concernant sa société, où ce qui a joué
est plus la fréquence de liaisons aériennes
avec l'Europe et la présence de formations très précises que des facteurs d'infrastructures, présentes dans les deux cas. Par ailleurs, quoi qu'il puisse en paraître, l'impact de transferts d'activités est, en
termes relatifs, important et a des effets
d'entraînement cumulatifs, car la compétence augmente avec le temps (illustration claire de
l'Inde avec Bengalore, qui aujourd'hui, présente une concurrence sérieuse pour les sociétés européennes). Il
faut compter aussi avec des arrière-effets
sur l'éducation, les centres de recherche. Sur une question de Ph. Hugon sur la possibilité
de mener en parallèle une économie mondialement ouverte, que suppose l'activité
décrite, et en même temps une économie préservée de l'extérieur, qu'impliqué l'agriculture, A.Ngom estime qu'on peut très bien concevoir
une économie duale avec deux types de secteurs, celui des services étant finalement, pour l'exemple cité, pas très
coûteux à mettre en oeuvre.
Enfin, après des précisions
apportées par Pascale Barthélémy
en réponse à des questions portant sur la scolarisation des filles, Marc Dufumier
revient sur ce dernier point de vue,
qu'il supporte vigoureusement en rappelant que pour éviter un dérèglement général par des migrations
incontrôlées, la défense de l'agriculture et de sa modernisation, est finalement incontournable. C'est ce qu'il faut faire
passer dans les négociations de l'OMC, si elles ne sont
pas bouclées trop vite. D'ailleurs, l'agriculture sera demain, partout,
agrobiologique ou ne sera pas. En Afrique il faudra compter sur une utilisation large de l'énergie solaire, de l'eau souterraine (des nappes phréatiques qui se
rechargent), et sur un retour précis au savoir paysan, et à l'agrosystème qu'il n'a cessé de pratiquer.
Il faudra retourner l'ensemble de la
formation agricole dans le sens de
ce savoir.
Références
bibliographiques :
• « Agriculture et paysanneries du Tiers Monde », Marc Dufumier, Karthala, 2004,
• « Etude des systèmes agraires et typologie des systèmes de production agricole dans la région cotonière du Mali », Marc Dufumier, Inapg, Dec. 2005
• « Sahels : diversité et dynamique des relations sociétés-nature », Raynaut Claude, GRID-Karthala, 1997,
• « «Jeunes. Ville, Emploi : quel avenir pour la jeunesse africaine ». (Actes de colloque 26-29 octobre). Paris, E. Le Bris, F.Chauveau, Ministère de la Coopération et du développement, 1992,
• « La construction municipale en Afrique », E. Le Bris, introduction à Politique Africaine, n° 74,1999,
• « Vers une planète urbaine. Quelle forme et
quel sens des villes ? », in Populations et défis
urbains, Chaire Quetelet,
Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant/L'Harmattan, 2003,
• « Youth and labour markets in
•
«Les Africaines, histoire des femmes en Afrique, XIXe-XXe siècles», C.Coquery-Vidrovitch, Desjonquières, 1994,
• « Relations de genre et développement. Femmes et sociétés», Bisilliat Jeanne, ORSTOM, 1992,
• « La formation des Africaines à l'Ecole normale d'institutrices de l'AOF, de 1938 à1958 » Pascale Barthélémy, Cahier d'Etudes Africaines XLIII (l-2), 2003,
• « La professionalisation des Africaines en AOF (1920-1960) » Vingtième siècle N° spécial, 75, Juil-Sept 2003,
• « Femmes africaines et commerce. Les revendeuses de tissu de la ville de Lomé », Rita Cordonnier, Villes et entreprises, L'Harmattan, 1998,
• « L'école et les filles en Afrique, une scolarisation sous conditions », Marie France Lange, Karthala 1998.
NB: Des documents d'appoint, rédigés par les intervenants,
seront disponibles sur le site de la Cade avec la Lettre contenant
le présent compte rendu.
La Lettre de la Cade n°98
- mars 2007 - page 5
L A
P A G
E E C
O N O M
I Q U E
Les cours des métaux
ont progressé de 180% en valeur réelle depuis 2002, alors que ceux du
pétrole, dont on parle tant, se sont
limités à 157%, en valeur réelle
aussi. Selon le FMI cette hausse est
due à la croissance de la demande mondiale, dont la Chine représente
50%, notamment pour l'aluminium, le cuivre
et l'acier. Au dire des
spécialistes, l'Afrique subsaharienne
recèle pratiquement la moitié des
réserves minérales mondiales. La
réalité confirme ces observations générales. Ainsi le groupe australien BHP
Billiton, première entreprise minière du
monde, consacre-t-il cette année 50%
(au lieu de 30%) de ses dépenses
d'exploration à cette zone. Il s'intéresse
notamment au diamant en Angola et en
RDC, au cuivre en RDC, à la bauxite et au minerai de fer en Guinée. Il prospecte dans 14 pays, dont la Sierra Leone et le Libéria, qui bénéficient du retour à la paix civile, car la stabilité politique est un attrait puissant pour les investisseurs étrangers. Dans les
pays miniers, on note une activité
croissante. Si la production se maintient,
le Zimbabwe sera le cinquième (au
lieu du 7e aujourd'hui) producteur
de platine, dont il détient 90% des réserves mondiales avec l'Afrique du Sud. Dans ce dernier pays la production de cuivre de la plus importante mine a progressé de 4% en 2006, tandis
qu'on prévoit l'ouverture d'une mine de manganèse en 2007. Au Gabon, l'extraction de ce minerai a augmenté de
10%. En Zambie, une société australienne a exprimé son intention d'ouvrir une mine d'uranium en
2008. Au Kenya l'exploitation minière d'où est produit le titane a lancé un programme d'extension qui sera opérationnel en 2008. Au Cameroun les gisements de fer dans l'Est, en exploitation dans deux ou trois ans, permettront le désenclavement de la province. La liste de ces perspectives favorables pourrait s'allonger. La prospection et l'exploitation de ces matières
premières sont généralement confiées
à des entreprises étrangères actives
dans plusieurs continents : australiennes,
canadiennes, chinoises. Celles-ci se
manifestent notamment au Zimbabwe
pour le fer, le cuivre et le platine,
au Gabon pour le manganèse et en
Zambie.
Ces richesses du sous-sol emploient de
la main d'œuvre locale (pas toujours avec la Chine) et apportent
des devises. Servent-elles réellement au pays ? Un rapport de
la Banque Mondiale de 2001 indiquait que
l'extraction minière n'était ni suffisante, ni même nécessaire pour assurer la croissance. Se basant sur cette étude et l'actualisant, huit ONG internationales ont vivement critiqué la Société financière internationale (SFI) pour un prêt concernant un projet d'exploitation aurifère au Ghana. Elles lui
ont demandé de prouver l'efficacité de ce projet et d'autres également soutenus par
la SFI. L'environnement est menacé, disent-elles, et
les communautés locales ont plus de
frais induits qu'elles ne recueillent
de bénéfices. Les détournements de royalties, comme pour le pétrole, s'ajoutent à ces dangers potentiels. Les
risques sont certains et connus, pas toujours pris en compte, mais inhérents à toute activité humaine. Ce boom des matières premières minérales pourrait ne pas durer longtemps, car il est essentiellement soutenu par les besoins de la croissance chinoise, qui un jour, se ralentira. La manne actuelle est donc à exploiter et à rentabiliser au profit de toute la nation.
Robert GINESY
NDLR. L'essentiel des informations utilisées dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire «Marchés Tropicaux».
Du 3 au 5 novembre,
Pékin a été à l'heure africaine. Le 3e Sommet Chine - Afrique a
réuni 41 chefs d'Etat, sur 48 pays représentés. Les grandes lignes de la
stratégie du commerce et de la coopération de la république populaire avec
l'Afrique, déjà présentées dans cette Page économique (achat de toutes matières
premières, surtout le pétrole, et valorisation sur place, en échange de
contrats de travaux de toute nature, prêts sans aucune conditionnalité) ont été vantées. Les
ombres ont été estompées (réapparition de la dette, non-ingérence se traduisant par un laxisme certain à propos de la
gouvernance et de la corruption, concurrence de produits et d'opérateurs
chinois sur le continent). Mais les
Africains ont apprécié d'être traités d'égal à égal, avec un commerce en
partenariat et une coopération sur mesure.
A coté d'un commerce bi-latéral
de 50 milliards de dollars, susceptible selon
le FMI de doubler en cinq ans, le président Hu JinTao a énuméré les 8 mesures applicables d'ici 2009 :
1 - doubler l'aide
chinoise, 2 - prêts préférentiels pour $ 5 milliards, 3 - fonds de
développement de $ 5 milliards pour aider les entreprises chinoises à s'installer
en Afrique, 4 - construction du centre de conférences de l'Union Africaine
à Addis Abéba, 5 -
annulation de dettes, 6 - admission sans droits de douane de 440
(au lieu de 190) produits africains, 7 - créer 3 à 5 zones de coopération
économique, et enfin 8 - former 15.000 Chinois pour l'Afrique, envoyer
des ingénieurs et des volontaires, créer des centres pilotes agricoles, des
hôpitaux, des écoles rurales, accueillir 4.000 boursiers et offrir $ 30 millions
pour lutter contre le paludisme.
Le président de
l'Union Africaine a rappelé que les promesses du Sommet de
2003 avaient été tenues
La
Lettre de la Cade n°98 - mars 2007 - page 6
On sait généralement que l'aide
européenne au développement est, en volume, la première du monde, avec une part
de l'aide publique au développement (APD)
qui atteint 52% du total en 2005. On sait moins que
l'Union Européenne s'est engagée à augmenter
de près de 50% d'ici 2010 ses dépenses en la
matière, les faisant passer de 46 milliards d'euro en 2006 à 66 milliards
d'euro en 2010.
On ne sait pratiquement pas que l'Europe se préoccupe de rendre plus efficace l'affectation et l'emploi de cette aide. Par
une récente communication du 28 février 2007, la
Commission Européenne a manifesté son intention de proposer aux Etats-Membres un Code de
Conduite reposant, pour l'essentiel, sur
deux règles de base : la complémentarité et
la division du travail. Parmi les 10 principes opérationnels d'une meilleure division
du travail, figure la recommandation de
limiter à deux secteurs par pays les interventions des Etats-Membres en tenant compte de leurs avantages comparatifs respectifs.
Jean-Loïc Baudet
Des
étudiants, Normaliens et non Normaliens, ont créé en 2002 à l'Ecole Normale Supérieure de Paris, une association dont le but est de « promouvoir la réflexion théorique sur
les problèmes actuels de nos sociétés ».
Ils l'ont intitulée POLLENS
(Politique Ecole Normale Supérieure).
Elle tient des séminaires hebdomadaires
et organise en outre chaque année
une semaine entière de réflexion
centrée sur un thème majeur. De
telles semaines ont été consacrées à
la Shoah en 2005, à l'Europe en 2006.
Cette
année l'objet de la semaine organisée par
POLLENS du 14 au 21mai à l'Ecole Normale Supérieure (45, rue d'Ulm) sera de « décentrer notre regard et proposer
une vision plus juste des enjeux africains ».
Ce souci de présenter une vision plus exacte
et plus juste des réalités de l'Afrique, de ses
problèmes, de ses projets et des actions conduites
pour les faire aboutir, rejoint la préoccupation première et permanente de la CADE.
Aussi
sommes-nous heureux de faire connaître
l'initiative de POLLENS, d'autant plus que dans
le développement de son action l'association prévoit
de « développer les échanges universitaires Ecole Normale Supérieure - Universités africaines ». La CADE diffusera le programme détaillé de la semaine d'informations, d'échanges et de réflexions du 14 au 21 mai prochain, dès qu'il sera établi.
Jean
CLAUZEL
des nouvelles de l'université senghor d'alexandrie
Cette Université qui est un des opérateurs directs de la Francophonie a une double spécialisation: donner une formation aux carrières du développement dans les domaines de la gestion administrative et financière, de la santé, de la culture et de l'environnement, et accueillir des cadres africains prioritairement originaires de l'Afrique