Rencontre des traditions religieuses de l'Afrique avec l'Islam, le Christianisme et la laïcité
à partir des écrits de Léopold Sédar Senghor
Suite de l’article paru dans la Lettre 108
La deuxième série d’exposés s’est penchée sur
les modalités d’assimilation des religions importées.
L’anthropologue Raphaël Ndiaye a brillamment
souligné les ressemblances mais aussi les différences
entre les cosmogonies chrétienne (« La
Genèse ») et africaines – dogon, bambara et sérère
notamment - toutes ayant de fortes logiques
internes et des potentialités propres. Chaque système
baigne dans sa culture d’origine mais retrouve
aussi, par ses voies propres, un mystère
divin, et une sagesse alliant raison discursive et
raison intuitive, telles que la pensée de Senghor
les articule. Cependant, face aux différences
qu’introduisent les cosmogonies africaines, notamment
sur la conception de la personne humaine
et la vision de l’Au-delà, la question reste
pour les chrétiens africains, marqués par leurs
cultures d’origine, l’exigence d’une théologie
capable de penser certains aspects de ces cosmogonies
dans la fidélité au message évangélique. Il
s’agit dès lors de savoir si, grâce à l’ouverture
offerte par le concile Vatican 2 et au-delà des
seuls aspects liés à la liturgie, l’Eglise africaine
sera à même d’élaborer une théologie africaine
ou si, comme le voulait feu le Cardinal Thiandoum,
elle doit s’en tenir à une réflexion africaine
sur la théologie chrétienne officielle, fortement
marquée de l’avis de certains par la culture
occidentale. Dans cette seconde perspective, il
persisterait une rupture entre la foi professée par
les chrétiens africains, et certaines dimensions de
leurs visions du monde, ainsi que quelques unes
de leurs pratiques culturelles et cultuelles issues
de leurs cultures d’origine, et condamnées jusqu’ici
sans rémission par l’Eglise universelle.
Prenant le relais, le Père François Bousquet, de
l’Institut Catholique de Paris, a évoqué, à la lumière
de Vatican II, la « rencontre » (plutôt que
la relation) de l’Eglise avec les traditions (plutôt
que religions) religieuses africaines. Plutôt que la
double appartenance, c’est la « double fidélité »
qui permet l’inculturation de la foi chrétienne.
L’assemblée spéciale du synode des évêques sur
l’Afrique a permis de reconnaître la matrice religieuse
de la culture africaine et tout ce qu’il y a
en celle-ci d’humanisant. On ne parle désormais
plus de « pierres d’attente » mais, à travers les
influences réciproques et les emprunts aux rituels,
de valeurs inestimables qui permettent, en
reconnaissant que les ancêtres sont associés au
Christ, d’envisager un véritable « salut cosmique
». Il ne s’agit pas là de syncrétisme mais de
reconnaître enfin que la puissance de Dieu associe
la verticale (transcendance) avec l’horizontale
(solidarité). La matrice africaine permet le dialogue
aussi bien avec le Christianisme qu’avec l’Islam
(religions transculturelles). L’Africain n’a
plus besoin de se renier, bien au contraire, pour
accéder à la notion d’« Eglise famille », qui dépasse
le sang et l’ethnie. Mais l’on commence à
peine à comprendre la signification de la rencontre
entre le Christ et l’Afrique.
Le Professeur Abdoulaye Elimane Kane, pour sa
part, a exploré le soubassement animiste de l’Islam
africain. La vie quotidienne africaine offre,
selon lui, mille exemples d’assimilation de l’Islam.
En rencontrant l’espace « morcelé » de l’Afrique,
l’espace « homogène » de l’Islam rejoint
une « vie » constitutive de l’humaine condition
mais aussi sens ultime de toute religion. Ce sens
de la vie, qui s’exprime en Afrique dans tous les
rituels (aumônes, offrandes, sacrifices…), vise à
l’équilibre du monde sur le plan social mais également
éthique. Il n’y a pas là d’orientation
contemplative, mais « un art de vivre » et une
« esthétique » qui concilient, dans la solidarité, le
« soi » et le groupe. Les confréries maraboutiques
ont su, à côté du modèle orthodoxe, édifier un
modèle imprégné de sensibilité proprement africaine.
La pluralité des confréries fait obstacle à la
propagation de l’islamisme. Ainsi, l’Islam ne
s’oppose plus au pluralisme et aux façons multiples
d’exprimer le sacré. Il y a dans cette tolérance
une parenté avec le concept bergsonien de
« morale ouverte » mais aussi avec le
« pragmatisme » de William James.■
A suivre dans le numéro 110