Echanges avec la salle:
Nombre de questions ont suivi l’exposé, traduisant l’intérêt suscité par l’ampleur du thème, au-delà de sa remarquable qualité et clarté, auxquelles a tenu à rendre hommage l’Ambassadeur Stéphane Hessel, présent dans la salle. Regroupées et introduites par Michel Levallois, président de séance et animateur, ces questions ont reçu sur le champ des réponses riches de précisions :
Comment expliquer la faible visibilité de l’Union Africaine ?
Il ne faut pas oublier d’abord le rôle des médias, qui ont leur angle de vision, et dont on peut difficilement changer le prisme sur «l’Afrique qui souffre». Il y a comme un cliché stéréotypé, un discours préenregistré, répétitif. L’exemple du Darfour en donne un bon exemple : ce conflit humanitaire indescriptible a commencé en Juillet 2003, et on en est resté à 20.000 morts et 200.000 déplacés.
Une stratégie est difficile à développer, mais l’Afrique doit s’investir plus. La diaspora doit aussi y jouer un rôle, particulièrement précieux vu sa position.
N’y a-t-il pas une véritable distance entre les institutions et les réalités sur le terrain? Comment est constituée la Commission?
Les populations africaines sont de plus en plus consultées. Prenez la préparation du Débat d’Accra 2007 où pour la plupart, les gouvernements ont auparavant organisé des séminaires avec la sociéte civile, des formations socioprofessionnelles...Certes il y a des progrès à faire, mais il s’est créé une sorte de prise de conscience des populations qui exigent d’être de plus en plus associées aux décisions qui les concernent.
La Commission de l’UA est composée d’un président, d’un vice-président et des 8 commissaires, chargés notamment de la Paix et de la Sécurité, des Affaires Politiques, des Affaires Sociales et Culturelles, du Développement Rural et de l’Agriculture, des Infrastructures, de la Recherche et de la Technologie, des Affaires Economiques, du Commerce et de l’Industrie.
Au plan politique, quelles implications retrouve-t-on au quotidien à l’occasion des changements anticonstitutionnels ?
La Commission possède par dérogation un véritable pouvoir : si un pays se trouve violer l’ordre constitutionnel, automatiquement, il est suspendu de toutes les activités de l’UA.
Le problème des limites de mandats.
En Europe le problème de limite de mandats ne se pose pas, parce que les élections sont en général libres, transparentes, et suivies. En Afrique, nous sommes encore en apprentissage, même si des progrès importants ont été faits. La limitation des mandats apparaît comme seule garantie pour l’alternance qui est devenue une exigence des populations africaines (exemple célèbre de Madagascar en 2002), malheureusement les ingérences de la Communauté Internationale ne facilitent pas les choses.
Comment caractériser le partenariat de l’Union Africaine avec l’OMC, la Banque Mondiale, le G8 ?
Il est difficile de parler de partenariat. Les déséquilibres sont amplifiés par des règles injustes et défavorables imposées ou acceptées par ces institutions...Prenez le coton, cas connu ; le café, le cacao, les matières premières... Les produits africains sont exportés souvent bruts et lorsqu’ils reviennent chez nous sous forme de produits finis, ils coûtent 10 à 20 fois plus chers parce que nous n’avons pas d’industries. Il faut donc changer les règles du jeu et pour cela, il faut un vrai partenariat pour le Développement et une réelle solidarité basée sur les intérêts mutuels.
Quelles compatibilités entre organisation continentale et organisations régionales ? Cas des APE.
Au plan des Accords de Partenariat Economique, pour l’instant il y a eu signature de quelques accords «intérimaires» ; à la suite de Lisbonne il y aura d’autres discussions et il faudra faire des correctifs.
L’UE est le premier partenaire commercial de l’Afrique, mais les règles du jeu sont déséquilibrées : il faut relever le niveau d’industrialisation du continent, car tant que l’Afrique n’exporte pas et que ses produits ne sont pas payés à leurs justes prix, on ne peut pas
négliger l’aspect des recettes douanières. L’Afrique a un agenda d’intégration continentale et la Commission de l’Union Africaine coordonne donc les processus des organisations régionales pour assurer leur harmonisation et leur rationalisation.
Les finances de l’UA.
Actuellement l’UA fonctionne sur la base de contributions des Etats pour ses frais de fonctionnement et les petits projets (depuis 2 ans, 5 Etats assurent, à parité, 75% du budget : Nigeria, Afrique du Sud, Algérie, Libye, Egypte). Les autres projets et programmes dépendent de contributions volontaires qui sont encore assez timides, mais
surtout des partenaires extérieurs, notamment en matière de paix et sécurité où l’UE a institué une Facilité pour la Paix en Afrique (au Darfour, 80 % du budget sont pris par l’UE). Des contacts existent avec le G8 pour la mise en place d’une Facilité Mondiale pour la Paix en Afrique.
Et l’enseignement, l’université, la recherche ? On en parle peu.
Le NEPAD en a parlé. L’UA en a
fait le thème de la réunion de Janvier 2007. C’est un domaine où il
est justement question de transfert
de compétence vers le centre (compétence "continentale"), au même titre que les infrastructures (de transport), la santé, la recherche. Avec cet aspect, je voudrais souligner le problème des langues : on vient de reconnaître le swahili comme langue de l’UA (en plus du français, de l’arabe, de l’anglais et du portugais) ; peut-être d’autres plus tard (haoussa). On a créé aussi une Académie des langues Africaines.
En ce qui concerne le NEPAD, peut-on parler précisément d’échec ?
Après un grand espoir suscité au départ, on recommence effectivement à se poser des questions. Mais au fond il est assez tôt pour parler d’échec, car le NEPAD en tant que programme pour l’intégration économique du Continent Africain demeure valable. Le problème qui est en voie d’être résolu est son ancrage au sein de la Commission de l’UA.
Et la monnaie ?
Elle est liée au dispositif d’intégration panafricain. Les textes créant les institutions financières sont adoptés, leurs sièges ont été décidés après concertation : la Banque Centrale à Abuja, la Banque d’investissement à Syrte, en Libye, le Fonds Monétaire à Yaoundé. La question de l’unicité de la monnaie évolue également au niveau régional (la CEDEAO par exemple).
Enfin, posée par le président, une dernière question sur le système de liaison satellite RASCOM.
En gestation depuis les années 90, le système de communication, dont le satellite vient d’être lancé (et qui connaît présentement quelques problèmes de mise au point), doit couvrir toute l’Afrique en liaisons directes (pour l’instant celles-ci passent par Reims, Londres ou quelque part aux Etats-Unis). Il diminuera énormément les coûts de transit (qui étaient par exemple en 1995 de 800 millions d’€ / an pour l’Afrique), et facilitera les communications en zones rurales. Tous les Etats Africains en sont actionnaires.■
Jean-Loïc Baudet et Michel Levante