L'influence des religions dans la construction de l'identité des jeunes Africains. Nouréini Tidjani-Serpos
Les religions traditionnelles africaines s’appuyaient autrefois sur un ensemble de croyances, faisant notamment appel à la théogonie et à la cosmogonie. Dans cette Afrique, il n’y a jamais eu de religion dominante au sens propre du terme. Il s’agissait d’une combinaison de croyances formant un ensemble doté de sa propre cohérence. A l’inverse, le Christianisme et l’Islam s’appuient sur des fondements doctrinaux clairement identifiés. Cependant, la formation religieuse traditionnelle, dispensée à travers diverses initiations, servait de socle fondamental pour apprendre à survivre et à respecter la hiérarchie générationnelle. Ce rapport traditionnel servait donc de ciment à la société africaine. Mais cette culture religieuse a été bouleversée par deux événements majeurs. Le premier se produit avec l’arrivée des Occidentaux qui profitent de la traite négrière pour « vider le corps des Africains de leur âme », comme le souligne M. Tidjani-Serpos. Le deuxième provient de l’avènement de l’écriture. En effet, la rencontre de l’écrit, par le biais de l’établissement du système scolaire et administratif colonial, avec l’oralité africaine tourne à l’avantage du premier.
La religion orale, qui participait à l’intégration des jeunes dans la société des adultes en leur apportant une grande part de leur formation, était d’un coup remplacée par des écoles coloniales, qui enseignaient la lecture et l’écriture. Cette rencontre entre la tradition orale et l’écriture occidentale représente à cette époque un bouleversement majeur pour les sociétés africaines. En effet, les jeunes sont alors mieux formés que les anciens. Ce retournement de situation subvertit les hiérarchies ancestrales. Dans la tradition, le savoir ne se communique pas comme dans la modernité. Il faut que les jeunes soient suffisamment mûrs, car le savoir est considéré trop « dangereux ». Après l’introduction de l’école, le « jeune », le « petit », se rend soudainement compte que son diplôme lui donne du pouvoir. En outre, il est important de souligner qu’au début de la colonisation, les élèves n’étaient pas issus de la noblesse locale. A l’évidence, cette pratique a provoqué des bouleversements profonds dans la société africaine. Ainsi, l’école est à l’origine d’une véritable transition socioculturelle.
Par ailleurs, l’arrivée des missions catholiques en Afrique s’est traduite par une lutte assez virulente contre tous les symboles religieux représentant la tradition. On peut notamment évoquer l’incitation à la destruction d’objets religieux typiques, comme par exemple les masques traditionnels considérés comme sataniques. Ces objets étaient encore un prix à payer pour la modernisation « occidentale », qui s’inscrivait dans le bouleversement général de l’Afrique colonisée. Un peu plus tard, quand les Africains se sont rendus eux-mêmes en Europe, ils ont découvert qu’il y existe encore d’autres cultures, qui n’étaient pas religieuses. Eduqués, ils ont voulu comprendre pourquoi ils ne pouvaient accéder à cette culture, à laquelle seuls les Blancs avaient accès et qui ressemblait un peu aux traditions africaines de l’époque précoloniale. Avant, on leur a toujours dit : ce que tu es, c’est mauvais, il faut devenir une nouvelle personne, un bon être humain et surtout un bon croyant. Après, ils ont compris que ce « Christ blanc » ne respecte pas tout le monde de la même manière, et que la religion était utilisée pour des fins d'oppression coloniale.
Selon M. Tidjani-Serpos, la Conférence de Berlin en 1885, fixant les règles du jeu pour la conquête de l’Afrique afin de désamorcer les conflits entre les colonisateurs, a construit une sorte de « Mur de Berlin » sur le continent africain. En effet, les décisions prises au cours de celle-ci n’ont absolument pas pris en compte les populations locales. Les Africains portent ce « Mur de Berlin » toujours dans leurs têtes. Ils n’ont eu à aucun moment la possibilité de choisir. Cette situation associée aux phénomènes décrits précédemment a conduit à la création d’un vide historique et religieux dans l’identité africaine. C’est pourquoi les jeunes d’aujourd’hui se montrent très ouverts aux nouveaux évangélistes américains. En effet, ce mouvement évangéliste s’appuie non seulement sur la musique, en l’occurrence le jazz, dont les rythmes sont bien connus en Afrique, mais également sur des danses d’origines africaines. Cette nouvelle allégeance semble libérer les jeunes Africains des lourdeurs sociologiques de leur société. Elle est d’autant mieux acceptée qu’elle est véhiculée par des Noirs américains. Pour résumer le poids de l’évangélisme dans la société africaine contemporaine, M. Tidjani-Serpos a déclaré : « Si vous voulez devenir riche en Afrique aujourd’hui, il faut créer une église. »
Depuis quelques années, on constate l’apparition d’un début de démocratisation en Afrique. L’émergence d’une société civile se traduit par la création d’un nombre croissant d’associations et d’ONG. En outre, il se développe un important réseau de radios communautaires, qui représente une force d’opposition pour le pouvoir établi. Selon M. Tidjani-Serpos, la parole est aujourd’hui libérée en Afrique. Les gens n’ont plus peur de parler ouvertement et d’exprimer leur opinion. Le monopole de parole du parti unique semble par conséquent prendre fin.
Pour conclure, les religions classiques : les Evangélistes, les Catholiques ou encore les Musulmans, parlent une langue qui contient beaucoup d’éléments de justice et de droits individuels. Au travers des religions il existe donc de plus en plus de critique socio-politique. Les jeunes commencent à demander aux chefs des villages, aux chefs des régions et même aux chefs d’Etats ce qu’ils vont faire pour l’Afrique et pour ses individus. L’Afrique d’aujourd’hui est en train de changer, et cela notamment au travers de ses jeunes.