LE DEBAT
Q : A propos de la rencontre avec la jeunesse africaine préparatoire au sommet UE-UA à Lisbonne en décembre 2007 : en quoi cet exercice peut-il contribuer à une meilleure compréhension entre l’Union Européenne et l’Union Africaine?
M. Raunet : la rencontre avec la jeunesse a eu pour fonction de transmettre les idées et les espoirs de la jeunesse africaine aux participants du sommet UE-UA. Il s’agit d’une jeunesse extrêmement motivée, éduquée et engagée. Les participants de cette rencontre ont formulé des exigences précises envers leurs gouvernements dont notamment une meilleure formation et des opportunités d’emploi. Elle a été “émerveillée” par l’engagement de cette jeunesse. Il faut la soutenir et l’aider. La jeunesse africaine détermine l’avenir du continent et sa formation est donc essentielle : 70% de la population africaine a entre 18 et 30 ans et 70% de cette même jeunesse est au chômage.
Q : Est-ce que le concept de Nation a un sens dans le contexte africain ?
N. Sangaré : l’Afrique est un continent comme tous les autres. Bien qu’il y ait peut-être plus de communautarisme en Afrique, cela n’empêche pas que le concept de la nation soit le paradigme prédominant dans le contexte africain.
Q : Est-ce que la justice en Afrique est une “affaire de blancs”?
V. Thorin : cela n’est pas le cas. Dans le procès de Charles Taylor, par exemple, le procureur est un Africain. Il s’agit tout d’abord de dépassionner le débat sur la justice en Afrique. La justice internationale en ce qui concerne l’Afrique est exemplaire et a pour but la réconciliation des Africains.
D. Bangoura : la justice en Afrique est une affaire de l’humanité, il ne faut pas avoir la mémoire courte. Les premiers crimes contre l’humanité ont été ceux des nazis. Les crimes commis en Afrique ont été qualifiés de crimes internationaux. La justice en Afrique est avant tout une affaire des droits de l’homme.
Q : Est-ce que vous pensez que les tribunaux “Gacaca” (Jugement des crimes de génocide par des tribunaux populaires)
soient un moyen valide de jugement ?
V. Thorin : il serait plus efficace de juger les principaux acteurs par les tribunaux professionnels. Pour les personnes qui ont été touchées par le génocide, les tribunaux populaires ne constituent pas toujours un moyen valide de réconciliation car cela n’efface pas leur douleur et la mémoire de ce qui s’est passé. Des tribunaux professionnels auraient plus de valeur pédagogique et ils seraient également plus porteurs de sens.
Q : Est-ce que le jugement de quelques uns n’est pas arbitraire ?
V. Thorin : elle n’a jamais eu l’impression de l’arbitraire, plutôt de beaucoup d’engagement et d’une valeur cathartique des procès.
Q : Le conflit entre l’Erythrée et l’Ethiopie ne constituerait-il pas une « guerre de sécession réussie » ?
D. Bangoura : en 1993, 98,8 % des Erythréens étaient en faveur de l’indépendance.C’est le seul cas d’une autodétermination juridique. Dans cette mesure, le conflit entre l’Erythrée et l’Ethiopie est une guerre interétatique. Cependant il est difficile de répondre à cette question. Ce qui peut être constaté, c’est que les rivalités entre ces deux parties ont aggravé les conflits externes.
Q : Comment concevez-vous la responsabilité de l’UE envers l’Afrique ?
J.-F. Mukana : le fond des problèmes en Afrique est la sécurité, mais on n’en parle pas....
Q: Pensez-vous que l’on puisse concevoir la paix en Afrique sans prendre en compte la problématique des frontières ?
N. Sangaré : on ne peut pas réduire les conflits africains au problème des frontières; néanmoins, il est vrai qu’une fédération africaine aurait été possible dans les années 60, mais ce projet a été saboté à l’époque par le Général de Gaulle. La fédération africaine aurait pu être une solution aux problèmes du continent africain, c’est extrêmement dommage qu’elle n’ait pas abouti.
Q : Que pensez-vous du commerce équitable ?
N. Sangaré : les producteurs africains n’arrivent pas à vendre leurs produits, le coton par exemple, parce que le coton américain ou chinois est subventionné. Le commerce équitable doit être défendu.
Co n cl u s i o n
Cette rencontre débat a effectivement permis, comme le soulignait le modérateur de ce jour, Jean-Louis Domergue, en début de rencontre, à montrer comment la paix recherchée pouvait revêtir de formes différentes et comment les méthodes pour y parvenir pouvaient aussi être variées. Le thème de la paix est donc bien, en Afrique comme ailleurs, un « sujet brûlant »,
où les enjeux, comme les difficultés, sont multiples. Il reste certainement une des clés du développement. Cette problématique restera aussi certainement présente dans les esprits lorsque nous aborderons les thématiques des autres rencontres débats de ce cycle 2007-2008 consacré à l’Afrique des mutations silencieuses.
Theresia Toeglhofer et Anne-Laure Jutier, étudiantes à Sciences Po.