Les ressources
Philippe Chalmin souhaite parler de l’ensemble de ce qu’on appelle les commodités dans lesquelles il intègre les produits agricoles. Le choc vécu sur les marchés, la forte tension sur les prix, n’est pas forcément, pour Philippe Chalmin, une bonne nouvelle pour les pays producteurs, rappelant ainsi le vieux thème de la malédiction des matières premières dont nous ne serions pas sortis. L’Afrique ne pèse dans la mondialisation que par ses richesses potentielles largement inexplorées et dont l’exploration est jugée trop dangereuse par nombre d’opérateurs. Elle est l’Afrique des convoitises de tous les banditismes possibles et Philippe Chalmin met la Chine au premier rang des prédateurs allant jusqu’à craindre la reconquête coloniale de l’Afrique par les Chinois.
De fortes tensions sur les marchés
Nous vivons aujourd’hui une période de tension extrêmement forte sur pratiquement tous les marchés de matières premières, minérales, énergétiques, agricoles. On connaît bien le pétrole à 100 $ le baril. Le cuivre dont le prix de revient en République démocratique du Congo est de l’ordre de 2.000 $ la tonne est vendu actuellement sur le marché à 7 à 9.000 $ la tonne. Le nickel, le zinc, le plomb ont connu en 2007 une flambée des prix et les tensions sont fortes aujourd’hui sur le minerai de fer, le charbon dont l’Afrique du Sud est un exportateur important. Les tensions sont fortes également sur les prix des céréales (blé, soja, maïs), dont l’Afrique est plus importateur qu’exportateur. Malheureusement, les quelques produits qui ont échappé à cette flambée sont ceux pour lesquels l’Afrique compte et est exportatrice : café, cacao et, dans une moindre mesure, le sucre.
Sur l’ensemble des ressources naturelles, les prix étaient tellement bas à la fin du 20e siècle qu’il n’y a pas eu les efforts d’investissements pour reconstituer les capacités de production. Ces crises correspondent à une sorte de cycle des investissements. C’est le cas pour les minerais et métaux dans la mesure où la problématique de rareté ne se pose pas pour eux. Pour ces derniers, le choc s’explique par l’émergence de la Chine qui, depuis 30 ans, affiche un taux de croissance de plus de 10 %, dont la composition du PIB intègre pour presque la moitié de l’industrie et dont la production industrielle augmente ces dernières années de 16 à 17 %par an.La Chine a donc d’énormes besoins. Le charbon est également illustratif puisque la Chine qui en est le premier producteur mondial en importe aujourd’hui massivement. La Chine est le premier importateur mondial de tous les métaux et là où elle est exportatrice, elle met actuellement des taxes à l’exportation pour garder les métaux dont elle a besoin pour son marché intérieur. La Chine est donc le principal facteur des tensions actuelles aussi bien sur les marchés des minerais et métaux que sur ceux de l’énergie et des produits alimentaires, beaucoup plus que l’Inde qui joue sur la plupart des marchés un rôle d’importateur relativement marginal.
Un nouveau paradigme de rareté
Les réserves mondiales de minerais et métaux sont relativement abondantes et les risques de pénuries sont faibles sous réserve que les pays soient en capacité de créer les conditions favorables aux investissements qui sont particulièrement lourds en la matière. Là où on doit intégrer un nouveau paradigme de rareté, c’est en ce qui
concerne l’énergie, et surtout, l’alimentation.
Pour l’énergie, la production atteindra probablement son paroxysme entre 2010 et 2020 et déclinera ensuite à un rythme qu’on peut espérer suffisamment lent pour que le relais soit pris par de nouvelles énergies.
L’augmentation du prix du pétrole favorise les progrès technologiques permettant l’accès à des gisements plus profonds. A cet égard, l’Afrique qui n’a pas des réserves colossales, pourra prendre toute sa place si de nouvelles perspectives sont offertes en offshore dans le Golfe de Guinée. Mais certains pays connaîtront plus rapidement qu’on ne le croit l’épuisement de leurs ressources.
C’est dans le domaine alimentaire que le paradigme de rareté se pose avec le plus d’acuité. L’enjeu est simple : le monde doit être capable de multiplier par deux en deux générations sa production agricole pour satisfaire les besoins alimentaires de 9 milliards d’individus vers 2070. Ceci va réclamer un certain nombre de révolutions vertes. Dans ce domaine, l’Afrique est très en retard et se trouve être une des victimes majeures du choc sur les marchés céréaliers. Philippe Chalmin prend l’exemple de Madagascar qui est dramatiquement dépendante de ses importations de blé ou de riz. Le prix de la tonne de blé importée qui était de 120 $ est aujourd’hui entre 450 et 500 $. Or le prix du blé constitue la moitié du prix du pain vendu dans la rue. Les politiques agricoles sont donc une question cruciale pour l’Afrique.
Les prix élevés de l’énergie et des produits agricoles risquent de le rester longtemps. Il ne s’agit pas d’un phénomène cyclique. Cela pose un vrai problème à l’Afrique, peut-être moins en terme de développement à l’exportation qu’en terme de développement de sa production pour ses propres besoins.
La malédiction des matières premières
Le deuxième thème évoqué par Philippe Chalmin est celui de la production de matières premières comme source de malheurs. Il n’y a que de rares pays qui ont su gérer intelligemment la rente des matières premières. La Norvège en est un, bien que sa croissance soit une des plus faible de toute la Scandinavie. Le Chili a très bien géré, depuis l’époque Pinochet, la rente du cuivre. La Malaisie a su se détacher des matières premières, ses principales ressources, caoutchouc, huile de palme ne re- présentant plus aujourd’hui que 10 % de son PIB. En dehors de ces exceptions, les matières premières ont été sources de malheurs et l’Afrique a largement souffert de cette malédiction. C’est faire fausse route que de penser que l’Afrique se développera grâce à ses matières premières et il serait préférable, selon Philippe Chalmin, qu’elle les oublie. Et d’énoncer que si les matières premières sont importantes pour l’Afrique, l’Afrique n’est plus importante pour les matières premières.
Donc l’Afrique pèse très peu sur le marché des matières premières et sa part ne cesse de diminuer ces temps derniers du fait du retrait d’opérateurs internationaux qui estiment le niveau de risque trop élevé. L’inexistence d’opérateurs locaux, la déstabilisation des filières par les organisations internationales entretiennent ce processus. Philippe Chalmin évoque le « suicide » de la CFDT dont l’action sur la filière coton à travers les sociétés nationales a été une superbe réussite. Cette déstabilisation a également été le fait des politiques qui ont amené la suppression des caisses de stabilisation qui, même malgré un fonctionnement chaotique, étaient préférables à une économie de marché à laquelle les pays n’étaient pas totalement préparés. Donc même là où l’Afrique dispose d’un potentiel considérable, elle n’a cessé de perdre des parts de marchés.
L’Afrique, qui a des potentiels, devient celui des convoitises de prédateurs. Les Chinois sont les seuls à accepter de reprendre des activités abandonnées par d’autres et on les retrouve même dans le domaine agricole. Ce qui inquiète, c’est le « flirt » prolongé entre la Chine et l’Afrique, d’autant qu’il est à sens unique. Et on peut craindre qu’il augmente le syndrome de la malédiction des matières premières qui est une constante de l’histoire économique depuis le déclin de l’Espagne à partir de l’arrivée des premières flottes de l’or au 16e siècle.