Cycle: L'Afrique des mutations silencieuses
6. Le "Dire" africain. Le rôle de l'expression littéraire dans la réflexion surle développement
Sommaire
La réflexion sur le développement de l’Afrique semble
impliquer en priorité les anthropologues, les sociologues,
les économistes, les politologues, les géographes.
En effet, chacune des méthodes qu’ils développent
est susceptible d’apporter un éclairage sur
cette question et de dessiner des solutions.
On est en droit cependant de se demander si d’autres
disciplines ne pourraient pas avoir ici leur place.
C’est le cas, par exemple , de l’analyse portant sur
les littératures orales et écrites de l’Afrique
Les textes qui les constituent peuvent apporter un
double éclairage sur les questions de développement.
Michel Levallois, Président de la CADE présente les
intervenants : Jean-Pierre Dozon, anthropologue,
directeur de recherche à l’IRD et à l’EHESS,
Romuald Fonkua, professeur, à l’université Marc
Bloch de Strasbourg, Bernard Mouralis, professeur
émérite à l’université de Cergy-Pontoise et remercie
Denyse de Saivre pour son action dans l’organisation
de cette conférence.
Bernard Mouralis
Bernard MOURALIS pose la
question de savoir comment poser
le problème du rôle de la littérature
dans la réflexion sur le développement
? Tout d’abord, lorsqu’on
parle du développement on
s’adresse à des disciplines qui
semblent évidentes : la sociologie,
la politique, l’anthropologie, la
géographie, l’économie etc. En
revanche, on ne se demande pas si
ceux qui travaillent sur la littérature
de l’Afrique peuvent avoir
quelque chose à dire sur cette réflexion.
Tout au long de ses propos
B. Mouralis plaidera pour
cette discipline qui s’occupe de
l’analyse littéraire souvent malmenée
et qu’il a essayé de rendre présente
dans le débat.
Pourquoi et comment la littérature
africaine se réfère-t-elle au
développement ?
Un premier aspect est à envisager:
Pourquoi et comment la littérature
africaine se réfère-t-elle au
développement ? Depuis le début
du XXème siècle et le célèbre roman
de René Maran « Batouala »,
la littérature africaine envisage de
dévoiler la réalité du monde colonial
et celle du monde dit
« traditionnel ». Cette volonté de
dévoilement s’inscrit dans le cadre
de l’esthétique du réalisme. Le
réalisme, qui se présente particulièrement
dans la littérature européenne
et américaine du XIXème au
XXème siècles, est une volonté de
décrire le monde tel qu’il est et
une volonté de réforme sociale (cf.
Balzac, Zola, Dickens, Dos Passos).
Le réalisme et l’appel au changement
social marqueront très largement
la littérature africaine. Mais
cette orientation réaliste du point
de vue esthétique de cette littérature
va prendre une forme particulière,
parce qu’au moment où les
écrivains africains commencent à
écrire considérablement plus (1), entre
1930 à 1950, c’est le concept
du développement qui apparaît et
s’y substitue. Un exemple en est le
roman Ô pays, mon beau peuple
d’Ousmane Sembène de 1957 qui
décrit une expérience de régénération
sociale à travers la chute du
Sénégal. Ousmane Sembène s’est
rendu compte que sa conception
du développement est un peu inquiétante,
parce que le héros de ce
roman était très autoritaire ce qui
était un « semi-échec ». A la fin, le
héros est assassiné par les forces
du mal et le sang du héros lance
une nouvelle époque de vraie égalité
sans contremaître. Que vaut
cet appel au développement qui
porte sur « demain »? Est-ce que
le développement n’est pas plutôt
le présent ? Ousmane Sembène
semble très conscient de son approche
et il a refait un roman sur
le développement intitulé Les
bouts de bois de Dieu qui décrit
une grève et qui traite beaucoup
plus nettement la question de l’égalité entre les travailleurs,
concernant l’appropriation des
moyens de production. L’auteur
parle aussi de l’égalité entre hommes
et femmes; il s’agit donc d’un
roman très différent qui était une
deuxième façon pour l’auteur d’aborder
cette question du développement.
Ce qu’on pourrait reprocher
à ces visions des deux romans
c’est que le romancier ne décrit pas
suffisamment ce que pourrait être
le développement au niveau du
quotidien.
(1) Depuis le début du XX siècle, mais
la production augmente considérablement
dans les années qui suivent.
Que disent alors les romancières
sur la nécessité du développement
et sur les effets que le développement
pourrait avoir directement
sur les femmes ou les enfants
? B. Mouralis cite le roman
Une si longue lettre de Mariama
Bâ et l’essai d’Axelle Kabou Et si
l’Afrique refusait le développement
?, titre mystérieux d’ailleurs.
La littérature : espace de conceptualisation
?
Il faut aborder un deuxième aspect
plus théorique. Si on affirme que la
littérature dit quelque chose sur le
développement, on affirme par là
même qu’elle véhicule des contenus
notionnels, voire des concepts.
On peut ici citer une célèbre phrase
de Lévi-Strauss très dure :
« L’ethnologie tire son originalité
de la nature inconsciente des phénomènes
observés. La notion de
structure sociale ne se rapporte
pas à la réalité empirique mais aux
modèles construits d’après celle-ci
». Il s’agit d’une phrase très dure
qui disqualifie d’avance le savoir
que pourrait élaborer celui qui est
l’objet de ce regard anthropologique.
Or, ce que nous montre la littérature
africaine c’est l’émergence
d’une parole du « Je ». Ce « Je »
de locuteur proclame son droit à
l’existence en tant que locuteur. Et
donc il s’oppose à ce discours de
l’extériorité. La littérature, du fait
qu’elle est l’affirmation d’une subjectivité,
fait bouger les limites et
les contenus du savoir. Elle s’oppose
au discours de l’extériorité
que tente de tenir l’Occident. Cette
affirmation de la subjectivité a un
effet déstabilisateur d’un côté parce
qu’il est difficile de produire une
science sur l’Africain sans tenir
compte de sa parole et, de l’autre,
cette prise de parole subjective
peut donner à penser que le discours
scientifique lui-même est
largement subjectif. Donc, on a une
sorte de doute.
A un autre niveau, la littérature
peut véhiculer un savoir parce que
le texte littéraire ne se caractérise
pas seulement par le fait qu’il parle
d’une réalité, mais il contient des
énoncés qui expriment des problématiques,
parce que ces énoncés
mettent en contact des notions antagonistes
en suggérant la possibilité
de les dépasser. C’est pour cela
que le texte littéraire est souvent un
espace de conceptualisation, un
espace théorique. Dans L’Idiot de
Dostoïevski, par exemple, le romancier
évoque toute une problématique
du physiologique et du
psychique. Il se trouve dans ce roman
tout le débat que les médecins
ont mené concernant la folie et ses
origines. « Vous savez que le héros
est atteint d’épilepsie » et le romancier
dit : « du point de vue nerveux,
c’est patent, mais maintenant
c’est son âme qui était malade,
mais vous savez ce qu’est la maladie
mais pas ce qui est de l’ordre
du psychique ». Un autre exemple
est celui d’Henri Poincaré qui dit
« La science est avant tout une
classification, une façon de rapprocher
des faits que les apparences
séparent. Bien qu’ils fusent liés
par quelques parentés naturelles et
cachées, la science « en d’autres
termes » est un système de relations.
Or c’est dans les relations
seulement que l’objectivité doit
être cherchée, il serait vain de la
chercher dans des êtres considérés
comme isolés les uns des autres ».
Prenons maintenant un exemple de
la littérature africaine.
Dans le roman Le roi miraculé de
Mongo Beti (1957), un missionnaire
convertit un chef régional et
provoque ainsi une crise politique.
En effet, le roi, de par sa
conversion, doit renoncer à ses
mariages successifs pour ne
garder que sa première femme.
Donc, les alliances politiques
construites par ces mariages
s’effondraient. « Pourquoi voulezvous
qu’ils changent, père? Moi je
les trouve très bien tels qu’ils
sont. » Cette phrase est un très bon
exemple pour un énoncé problématique,
parce que derrière, il y a tout
un aspect de l’histoire de l’Afrique,
de son histoire coloniale, concernant
la question où se trouve la
valeur. Dans un changement ou
dans la fidélité dans un être ? Il y a
un débat actuel qui oppose Hampâté
Bâ et Griaule par rapport à l’africanité.
Hampâté Bâ trouvait que
Griaule avait une conception de
l’africanité un peu naïve, parce que
Griaule pensait que pour trouver
l’africanité, il fallait creuser un peu
plus profondément pour arriver au
noyau de l’Afrique. D’où les travaux
de Griaule sur les Dogons.
Pour Hampâté Bâ, l’africanité se
constitue sans cesse au fur et à mesure
que la parole se constitue.
Pour Griaule il faut toujours chercher
plus la parole qui est l’expression
d’une Afrique profonde, alors
que pour Hampâté Bâ c’est la parole
au moment même où elle est
proférée, d’où l’importance de l’interprétation.
L’auteur renvoi aux
ouvrages d’Hampâté Bâ, L’Étrange
destin du Wangrin, Amkoullel l’enfant
peul, Oui mon commandant !
Où les deux conceptions, celle de Griaule et celle d’Hampâté Bâ
sont constamment opposées.
Disciplines littéraires et acteurs
sociaux
Les connaissances des littératures
africaines et la formation à la
connaissance du développement
représentent le troisième aspect
de ce propos. Les responsables
des politiques de formation
n’accordent guère d’importance
aux types de compétences que les
disciplines littéraires peuvent apporter
aux futurs acteurs sociaux.
Pourtant la connaissance de certaines
oeuvres littéraires africaines
serait de nature à constituer un
plus. Une oeuvre littéraire est une
construction car il y a l’usage d’un
langage polysémique. L’oeuvre
littéraire africaine peut nous aider
à dépasser la conception naïve
selon laquelle chaque mot serait
porteur d’un sens et d’un seul. Ce
qui est important c’est de comprendre
que le langage n’est jamais
clair et l’oeuvre littéraire est
une sorte d’antidote à une langue
de bois ou à un certain discours
d’expertise qui croit naïvement
qu’il suffit de nommer les choses
pour faire le tour de la question.
L’auteur affirme que le texte littéraire,
notamment quand il émane
des auteurs africains, est très important
pour développer en nous
une sensibilité à l’interculturel.
Mais avec des résultats paradoxaux.
Bien sur, le texte littéraire
africain a un certain niveau fait
apparaître des réalités qui vont
être, au départ, pour un individu
de culture différente, étrangères à
sa propre expérience, mais en
même temps, si l’on creuse, on
s’aperçoit qu’on peut lire un texte
de Mongo Beti ou de Kourouma
même si l’expression orale n’est
pas la même. Il y un autre paradoxe.
En Occident, la notion de
progrès, l’héritage des lumières, le
relativisme culturel ont été remis
en cause. En revanche, de nombreux
écrivains africains postulent
sans aucune hésitation sur l’existence
du progrès. Par exemple
dans le texte de Tchicaya U Tam'si
« La Source » ; il dénonce l’utilisation
qui est faite de la notion de
« Source » qui est à l’origine de
toutes les violences que les gouvernements
ont fait subir à leurs
peuples. En conclusion, voici un
auteur africain qui parle comme
Voltaire. C’est un résultat auquel
on parvient en lisant sans préjugés
et, à la longue, la littérature provoque
un entraînement intellectuel
qui rend plus apte à l’exercice des
différentes fonctions dans le cadre
d’actions de développement.
Jean-Pierre Dozon
Jean-Pierre DOZON intervient
ensuite. Même s’il a travaillé pendant
plus de 35 ans comme chercheur
sur l’évolution des sociétés
africaines contemporaines, en particulier,
sur des questions de développement,
sur des questions religieuses,
identitaires ou politiques
et sur les singulières relations franco
africaines, il nous fait l’aveu de
sa récente découverte de la littérature
africaine. Il avoue aussi que
parmi ses collègues africanistes
presque personne ne lisait la littérature
africaine. Mais le problème
principal ne se trouve pas là. La
question c’est que durant de nombreuses
années le milieu africaniste
composé d’ethnologues, de
géographes, de sociologues ou de
politologues, ne se référait pas à la
littérature africaine dans sa propre
production. Durant ses études au
lycée ou à l’université, il n’y avait
rien sur la littérature africaine,
même lorsque J.P. Dozon, s’est
spécialisé sur l’Afrique. Bien sûr il
y avait en France des spécialistes
de la littérature africaine, qu’il a
rencontré et découvert plus tard tel
que B. Mouralis. Visiblement,
c’était un monde qui sortait de la
faculté des lettres et qui était très à
l’écart des africanistes du terrain.
Désintérêt des sciences sociales
pour la littérature africaine
Après ce premier constat, une
question se pose. Qu’est-ce qui a
fait que les sciences sociales, notamment
celles qui se spécialisent
sur l’Afrique, se sont peu intéressées
à la littérature africaine ?
Cependant, il y a eu une époque
pendant laquelle il a existé un rapprochement
entre la littérature et
les sciences sociales. Par exemple,
Georges Balandier, sociologue,
qui a annoncé la sociologie du développement,
qui à participé à la
naissance de la revue Présence
africaine où d’autres auteurs français
comme Camus, Sartre, Leiris,
côtoyaient des auteurs africains
tels que Senghor, Birago Diop et
le fondateur Alioune Diop. Dans
les années 1945/1950, à l’époque
de la décolonisation, il y avait tout
un univers d’intellectuels qui se
fréquentaient venant des sciences
sociales, de la littérature ou même
des sciences politiques.
Qu’est-ce qui s’est passé pour
qu’il y ait eu cette sorte de régression
?
La première raison est une raison
assez lointaine. Les sciences sociales
se sont fondées à la fin du
XIXème siècle en concurrence avec
la littérature et l’art romanesque.
Balzac, par exemple, se situait du
côté de la science pour observer
des types humains. Donc il y avait
une prétention forte à rendre
compte de la vie sociale de la part
des écrivains. Les fondateurs des
sciences sociales, pour se démarquer
de cette littérature envahissante,
ont même durci leur position
scientifique. Durkheim, par
exemple, a dit « Il faut traiter les
faits sociaux comme des choses ».
Il y a aussi toute une série d’emprunts de la part des sciences sociales
aux sciences de la vie pour se
démarquer de la littérature. Ce côté
et son aspect positiviste s’est affirmé
dans les années 1960 en affichant
des modèles scientifiques
rigoureux : le fonctionnalisme, le
structuralisme dont Lévy-Strauss
est l’un de porteurs et le paradigme
marxiste, le matérialisme historique
avec Louis Althusser qui parlait
au nom de la science et de la
vérité ; ces modèles vont être à la
base des études faites sur l’Afrique.
Et c’est à partir de cette époque là,
que l’on a pu faire la critique du
développement.
La deuxième raison est celle du
désintérêt pour la littérature. Le
monde intellectuel européen considérait
implicitement que la littérature
africaine était plutôt une zone
« sous-développée » avec quelques
exceptions comme Soyinka, Senghor.
Le critique en Europe faisait
toujours référence aux mêmes auteurs
occidentaux comme Balzac,
Stendhal, Dostoïevski, Proust, etc.
La troisième raison à cet éloignement
entre les sciences sociales et
la littérature complète la deuxième.
Pour beaucoup d’africanistes la
littérature est une authentique littérature
orale : des mythes, des récits,
des contes, des proverbes. Il y
aurait une supériorité de la voix sur
l’écrit. Donc, la leçon d’écriture est
une leçon d’aliénation et non pas
une leçon d’éducation. Ici, on peut
citer la célèbre phrase de Amadou
Hampâté Bâ « Un vieillard qui
meurt est une bibliothèque qui
brûle » répétant le leitmotiv que la
littérature orale est supérieure. Il y
avait même des gens qui prétendaient
que la littérature africaine
écrite était l’expression de la domination
de l’Occident, car, souvent,
les auteurs écrivaient en français
ou en anglais, donc les langues des
colonisateurs.
La quatrième raison est plus subtile
et apporte quelques démentis à la
première raison invoquée, c’est-àdire,
le fait que les sciences sociales
se soient mises du côté de la
science. Beaucoup d’ethnologues
africanistes, se sont voulus
« auteurs ». Nous avons évoqué
Griaule, « l’auteur » des Dogons. Il
existait donc une ethnologie qui
écrivait sur l’Afrique, qui rendait
même des ethnies célèbres. L’ethnologue
était « l’écrivant » de l’Afrique.
Les meilleurs anthropologues
étaient aussi des « belles plumes
». Les auteurs africains ont été
perçus presque comme des concurrents,
on se trouvait en compétition
avec eux. Ce sont ces raisons qui
ont fait qu’il y a eu éloignement et
un « inintérêt », voire même parfois
un regard hautain sur la littérature
africaine par le monde auquel
J.P. Dozon appartenait.
Quelles sont les raisons pour lesquelles
littérature et sciences doivent
se rapprocher ? Tout d’abord
dans les années 1960 et 1970 il y
avait de la littérature africaine
connue (cf. Mongo Beti, Soyinka,
etc.) et on ne l’a pas toujours lue.
Mais aujourd’hui il y a plusieurs
générations d’écrivains africains et
une histoire de la littérature africaine.
Et ces écrivains obtiennent
un grand succès aussi en Europe.
On peut même parler des phénomènes
de littératures nouveaux qui
sont très visibles (cf. Ahmadou
Kourouma, Fatou Diome, Alain
Mabanckou).
La deuxième raison est que les
grandes théories de sciences sociales
dans les années 1960 et 1970
jusqu’aux années 1980, se sont
estompées. Les sciences sociales et
surtout l’africanisme se cherchent.
Une raison très essentielle est que
les sciences sociales ont manqué
les phénomènes majeurs du XXème
siècle. La Première et la Deuxième
Guerre Mondiale par exemple ont
été traitées par la littérature et
même par la musique, mais les
sciences sociales étaient peu disertes
sur la violence de ces évènements
et également sur la brutalisation
de la colonisation. Il a fallu
qu’il y ait des écrivains qui parlent
de ces choses là, comme par exemple
Au coeur des ténèbres de Joseph
Conrad, ou André Gide, (Voyage
au Congo). Il y a donc eu des défaillances.
On s’aperçoit de plus en
plus que les sciences sociales ont
manqué les grands événements
historiques. Ce sont les écrivains
qui en ont parlé : J.P. Dozon dit
avoir beaucoup appris en lisant des
auteurs africains tels que Ahmadou
Kourouma et bien d’autres.
Il est grand temps de considérer
que les sciences sociales doivent
être un petit peu plus humbles, examiner
leur propre histoire et se demander
pourquoi il y manque des
choses majeures que la littérature a
su traiter. La littérature est importante
pour apprendre plus sur le
pouvoir d’Etat africain, la situation
actuelle en Afrique et les développements
politiques. Mais il y aujourd’hui
une littérature africaine
que se lit, appartenant à plusieurs
générations, grâce en particulier, à
Présence Africaine. On ne peut pas
ignorer ce phénomène.
Romuald Fonkua
Romuald FONKUA se propose
ensuite d’interroger la question du
développement à partir de la littérature
francophone africaine seulement.
Or, trois constats s’imposent lorsqu’on
aborde cette notion de développement.
Tout d’abord, la notion
est en quelque sorte piégée en ce
qu’elle renvoie à la colonisation.
Ensuite, la colonisation n’a pas
vraiment ou a mal développé. Enfin,
c’est une notion problématique
qui incite à la méfiance, comme le
montre l’analyse d’Axelle Kabou,Et si l’Afrique refusait le développement
? 1991. Dans cet essai, elle
montre pourquoi l’Afrique refuserait
le développement et elle s’intéresse
aux attitudes régressives et
paradoxales des politiques qui entravent
ce développement. Cependant
cette analyse pêche sur deux
points, d’une part elle a contribué
au développement de l’afropessimisme
et d’autre part, elle
n’accorde pas de place à la littérature.
Il s’agit donc de considérer la notion
de développement du point de
vue du progrès, à supposer qu’il y
ait une croyance au progrès, et
d’autre part de voir ce que la littérature
fait des différents modèles
de développement depuis la fin
des années 1950 jusqu’aux années
1990.
Les écrivains et les modèles de
développement
R. Fonkua s’attache dans un premier
temps à classer les écrivains
africains, ces développeurs en
littérature, tout en s’excusant par
avance de l’aspect réducteur
qu’une telle démarche peut revêtir.
Le critère principal est celui du
lien entre la fonction sociale de
l’écrivain et la production littéraire,
ce qui amène à ne pas parler
d’un certain nombre d’auteurs.
D’autre part, il faut noter que la
question du développement, liée à
la notion de progrès, ou le thème
des coups d’Etat, ne font plus partie
de la littérature africaine francophone
actuelle. Les thèmes développés
sont plutôt liés aux langues,
à l’immigration, etc.
1 - Les écrivains entrepreneurs-créateurs.
Ceux-ci se caractérisent
par leur double activité de création
économique (fonction sociale) et
de création littéraire. C’est le cas
d’Ousmane Sembène avec Ô pays
mon beau peuple, 1957, qui avait
également une entreprise cinématographique,
ce qui est lié au progrès,
à l’autonomie. Un autre
exemple pertinent est celui de
Mongo Beti. Il avait monté une
imprimerie, puis une revue. Son
ouvrage Perpétue ou l'habitude du
malheur a pour thème le développement
et La France contre l’Afrique
: retour au Cameroun qui
rend compte du voyage au pays
natal pour y monter encore une
entreprise.
2 - Les écrivains experts. Ils sont
spécialistes en économie et écrivent.
Certains ont suivi ce parcours
sans que cela se perçoive
dans leur littérature (Mabanckou).
En revanche, l’écrivain camerounais
Bolya Baenga est économiste
et sa littérature est liée à cela. Il a
notamment publié des essais où
l’on sent cette conscience de la
question du développement.
L'Afrique en kimono: Repenser le
développement propose en 1991
une réflexion sur les relations entre
l’Afrique et l’Asie. Il s’intéresse
au rôle du Japon dans le développement
africain. Il va poursuivre
cette démarche avec l’Afrique
à la japonaise, et si l’Afrique
était mal mariée ? Puis avec Afrique,
le maillon faible. Enfin, toujours
dans cette catégorie, on peut
mettre Ahmadou Kourouma. Son
métier est celui du calcul des risques
et c’est une préoccupation
que l’on retrouve dans sa littérature,
notamment dans Le Soleil des
indépendances, (1969) où l’on
pense le développement en pensant
le risque.
3 - Les écrivains prétendants du
développement. Il s’agit de ceux
qui ont pris des fonctions sociales
qui ont permis de se pencher sur le
développement. C’est le cas de
Joseph Ki-Zerbo, lorsqu’il publie
A quand l’Afrique, où il interroge,
dans une série d’entretiens, sur les
conditions qui rendraient un développement
possible en Afrique.
Il s’agit d’aborder dans un second
temps la question des modèles du
développement qui sont traités ou
interrogés par les écrivains dans
leurs textes, et ce sont souvent des
modèles internationaux. Il serait
nécessaire de citer et d’étudier
cette littérature.
1 - Le modèle marxiste. La colonisation
ne l’a pas mis en place. L’adopter
revenait à la volonté de
s’opposer aux colonisations et à la
volonté d’embrasser des modèles
révolutionnaires. Mais avec les
premières indépendances (Ghana,
1957, Guinée, 1958) et surtout
avec la vague des indépendances,
ces modèles vont être interrogés,
notamment par Kourouma dans Le
soleil des indépendances. Kourouma
y examine le thème des notables
floués et la réflexion sur la
perte. Penser la production et le
collectif sans les moyens adéquats
s’avère désastreux (éclatement des
sociétés, exil). Y a-t-il inadéquation
entre l’Afrique et le marxisme
?
2 - Le modèle nippon. Il s’agit
d’un discours surprenant mais justifié.
Il fait son apparition au début
des années 1990 et 1991, au moment
de la faillite du modèle marxiste,
de la dévaluation du franc
CFA, de l’immigration, de la fuite
des cerveaux. Axelle Kabou abordait
ce thème. Bolya Baenga s’est
saisie du thème avec plus de pertinence
en établissant un parallèle
entre le cas malgache et le cas japonais
: des îles, deux capitales,
des histoires particulières. Il va
donc examiner l’ère Meiji et sa
chute avec la construction d’un
modèle fascinant car spécifique.
Plusieurs aspects sont frappants :
premièrement, il s’agit du rattrapage
économique d’une zone extérieure
à l’Occident, deuxièmement,
les Nippons ont inventé un
modèle qui lie information (TIC,
livres, relations interpersonnelles,
presse, identité, etc.), démocratie
et développement. D’autre part, le
Japon a su se relever de catastrophes
: cela s’est fait en évinçant la
classe dirigeante. Sans aller jusqu’à
le suggérer clairement.
3 - Le modèle historicopragmatique.
L’idée centrale en
est qu’il faut avoir conscience de
son histoire pour se développer.
La question de la mémoire comme
voie vers l’avenir est d’ailleurs
abordée par Ki-Zerbo dans A
quand l’Afrique ? Le progrès suppose
une relation intime entre le
passé et l’avenir afin de pouvoir
penser le présent. Il s’agit de construire le futur en évitant les failles
du passé. Les points cruciaux sont,
dès lors, l’éducation, l’agriculture,
la mise en place de la petite entreprise.
Cependant, il faut encore
respectivement penser des politiques
d’éducation, prendre en
compte l’environnement et tenir
compte de la concurrence.
Il y a donc chez ces écrivains une
réflexion autour du développement.
Cependant, ils ont le mérite de ne
pas tomber dans sa grandeur naïve.
Le Débat 109
Témoignage de M. Atta Diouf :
Cette question du développement
est aujourd’hui au sein des réflexions
de tous les intellectuels
africains. Il faut rompre avec l’anthropologie
qui considère les Africains
comme des gens à observer a
part hors de la chaîne d’évolution
de l’humanité. Le développement,
d’autres pays l’ont connu avant
nous, et l’ont résolu. Au XIIème siècle,
au Mali, on savait faire des
bateaux, on savait aussi lutter
contre le désert.
La différence réside dans le fait
que l’Afrique n’a jamais connu de
personnes comme Louis XIV ou
Napoléon III en France ou comme
Pierre le Grand en Russie, qui
haussent le pays à un autre niveau
en changeant les structures.
Il faut que nos littérateurs comprennent
que depuis l’avènement
de Cheikh Anta Diop, c’est un
monde nouveau qui émerge en
Afrique. On ne peut plus se contenter
de ce développement qui n’a
fait progresser personne. Les Africains
travaillent, aujourd’hui il y a
beaucoup de brevets d’invention,
ce n’est plus comme avant, le
monde politique se prépare. Alors
pourquoi les dirigeants conscients
de cela préfèrent-ils le cacher et
appliquer autre chose.
Q.- Peut-on passer de la littérature
aux écrivains, et de la littérature
aux sciences sociales ? Pourquoi
n’y a-t-il pas un « J’accuse »,
pourquoi ne trouve-t-on pas de
Sartre, de Bourdieu, de Foucault
en Afrique ? Il y a une littérature
magnifique mais les écrivains témoignent
plus qu’ils ne s’engagent,
sauf peut-être en Afrique du Sud du
temps de l’apartheid.
R.- B. Mouralis. Il y a effectivement
eu des prises de position. Sur
la question des intellectuels, la
même inquiétude sur leur absence
depuis la mort de Sartre surgit régulièrement
en France. Il y a cependant
des intellectuels, même si
leur visibilité est modeste. Il y a
une production intellectuelle et
scientifique de l’Afrique. Il ne faut
pas chercher les intellectuels là où
ils ne sont pas. Si vous regardez ce
que l’Afrique produit dans le domaine
de la géographie, de l’histoire,
de la médecine, il y a une
production scientifique de l’Afrique
qu’il faut aller chercher là où
elle est, par exemple aux Etats-
Unis.
J.P. Dozon. De plus, il y a une
fuite des cerveaux et grand nombre
d’intellectuels africains sont par
exemple aux Etats-Unis où ils sont
valorisés et cela pose problème.
Q.- Les pays les plus développés en
Afrique ne sont pas francophones.
N’est-ce pas une erreur que de fonder
ce débat largement sur une
littérature en français ?
R.- R. Fonkua : Mon propos était
volontairement fermé sur la littérature
francophone. Dans la littérature
les pays anglophones, la question
du développement se pose
également, même si c’est de façon
différente.
Q.- N’y a-t-il pas une réflexion sur
le développement dans les premiers
romans africains, Nanga Kon de
Djemba Medou et Things fall
Apart de Chinua Achebe ?
R.- Il y a effectivement une réflexion
très nette sur le développement
dans Things fall Apart ou
dans Nanga Kon.
Q.- On écrit très peu en Afrique,
comme le démontrent les chiffres
de l’UNESCO ; comment faire
pour que l’on écrive plus, que l’on
publie plus en Afrique ?
Dans quelle catégorie pourriezvous
ranger un économiste camerounais
Tchundjang Pouemi qui a
écrit un livre, considéré comme un
acte fondateur dans la théorie économique
?
R.- R. Fonkua : Il faut nuancer ce
constat en distinguant écriture et
littérature. D’autre part, l’écriture
se fait également dans d’autres langues
que le français, notamment en
arabe ou en swahili. Dans les sociétés
africaines islamisées, on apprend
tout d’abord à écrire. Enfin,
il ne faut pas confondre écriture et
publication.
Quant au texte de Tchundjang
Pouemi, les théories qu’il développait
étaient probablement justes. Il
soutient que pour être développée
l’Afrique a besoin d’une monnaie
forte. Cependant, les expériences
allant dans ce sens n’ont pas été
probantes (exemple du Kenya). Il
faut penser un système économique
qui soutienne cette monnaie. Si
l’on prend l’exemple de Haïti, la
monnaie est forte mais les problèmes
monétaires persistent.
A. Diouf : La monnaie fait référence
au crédit. A l’époque dufranc en France, on empruntait à
un taux de 10 % ; à cette même
époque, le taux était de 25 % en
Afrique. Deux individus également
doués entreprennent : l’un
doit rembourser en quatre ans ce
que l’autre doit rembourser en
dix ans. La monnaie est une
condition nécessaire, et non suffisante,
au développement.
B. Mouralis : Haïti ou le Portugal
ont eu des monnaies parmi
les plus fortes du monde (gourde,
en parité avec le dollar et l’escudo).
Cependant, ces pays n’ont
pas été des modèles de développement.
A. Diouf : Il faut synchroniser la
dynamique scientifique et la
monnaie
Q.- Ce qu’écrit Aminata Traoré
n’est-il pas une contribution au
développement ?
R.- J.P. Dozon : Bien sûr que si,
puisque c’est un auteur qui écrit,
non pas des romans mais des essais,
qui sont plutôt une critique
des politiques néo-libérales, de la
Banque Mondiale, du FMI, des
relations franco-africaines, etc. Il
y a également le célèbre film Bamako,
où elle figure en première
ligne. Bien évidemment, oui,
c’est une contribution au développement.
Q.- M. Levallois : Vous n’avez
pas évoqué le cas de Cheikh Hamidou
Kane et son ouvrage
L'Aventure ambiguë (1961).
R.- B. Mouralis : Oui, cette
aventure ambiguë est une contribution
majeure, une réflexion
liée à la problématique du développement.
Ce roman a souvent
été lu comme une opposition entre
cultures africaine et européennes.
Pourtant, si l’on veut tirer
une politique de ce livre, je dirais
que c’est un livre très mendésiste
qui montre l’importance du gouvernement.
Gouverner, c’est maîtriser
les choses en faisant les
compromis nécessaires.
R. Fonkua
: Il y a l’idée majeure que le
savoir et l’éducation conduisent à
la démocratie : « Ils revenaient
de leurs éducations doctes et démocrates
». Pour rejoindre B.
Mouralis je dirai que le savoir et
l’éducation conduisent nécessairement
à la démocratie et sont
les fondements du développement.
Quand on n’est pas docte,
on ne peut pas être démocrate.
Pour être démocrate il faut être
docte.
M. Levallois : Cheick Hamidou
Kane a écrit un deuxième roman
qui n’a pas eu de succès et qui
était politique. C’était l’écriture
d’un drame passionnant entre
Senghor et Mamadou Dia, correspondant
à deux philosophies
du développement où il est question
de gouvernance.
R.- B. Mouralis : Je crois que
dans les problèmes de développement,
il ne faut pas trop focaliser
sur ces aspects culturels. Ce qui
compte pour un pays, c’est que le
pays soit gouverné par un bon
gouvernement qui fasse une
bonne politique dans les trois
grands domaines : la santé publique,
l’éducation, les grands équipements
qui permettent le développement
économique.
Q.- Est-ce que la littérature écrite
ne reprend pas une forme de satire
sociale qui existait dans les
contes ; la littérature orale développait-
elle déjà une sorte de théorie
critique du gouvernement ?
R.- J.P. Dozon : Bien sûr, la
structure de la langue d’Ahmadou
Kourouma est une structure
orale. S’il a inventé un style,
c’est une forme empruntée au
dioula et à des formes orales, à la
griotique. Il n’en reste pas moins
que c’est le cas de toute littérature.
Toute littérature emprunte à
l’ancien mais l’écrit, le roman se
distingue de l’oral.
Michel Levallois remercie les
intervenants qui ont su remarquablement
traiter le sujet en évitant
les risques qu’il comportait.
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Nora Beck et Françoise Gardes,
étudiantes à Sciences Po de Paris