Le Débat
Le débat a porté d’abord sur des
questions précises formulées par le
public et ensuite sur des séries de
questions auxquelles il a été donné
des réponses globales.
►Quelle est la nature sur le terrain
de la coopération chinoise
? Quels secteurs et comment
s’opère-t-elle ? On dit que
les entreprises chinoises font
venir toute la main-d’oeuvre
chinoise. Peut on d’ailleurs
parler de coopération ou
simplement de commerce
« straight ahead » ?
En réponse aux multiples aspects
de cette question, M. Niasse souligne
que les Chinois interviennent
beaucoup dans le secteur de la
construction d’équipements socioéducatifs
comme par exemple les
stades et les maisons de la culture.
Depuis quelque
temps, ils interviennent
aussi et plus
largement dans le
secteur des infrastructures.
Par exemple, ils sont en
train de réaliser la réhabilitation du
chemin de fer entre Pointe-Noire
et Brazzaville et la construction
d’une route goudronnée entre ces
deux villes congolaises, de reconstruire
entièrement l’aérogare de
Brazzaville. Ils s’intéressent de
plus en plus à l’extraction des minerais
en RDC, ils se sont engagés
dans ce secteur pour 30 ans dans
des conditions opaques sur lesquelles
l’Assemblée nationale
congolaise s’est interrogée. A
cette fin, de nombreux Chinois
viennent travailler en tant qu’ouvriers
– dont certains sortant de
prison viennent y gagner durement
leur liberté – alors même que le
taux de chômage des Africains est
élevé et que ces derniers pourraient,
selon lui, tout à fait effectuer
ces travaux. M. Niasse estime
qu’il conviendrait de faire participer
les Africains en vue de faire
baisser le taux de chômage.
►Est-ce que le succès de la Chine
n’est pas dû à l’absence des
conditionnalités politiques dans
sa coopération face à un monde
occidental qui ne songe qu’à
imposer à l’Afrique sa manière
de voir, de penser et de gouverner?
Même si la Chine ne pose pas de
conditions politiques à sa coopération,
M. Niasse fait remarquer que
cette dernière a tout de même
amoindri sa coopération avec
Robert Mugabe depuis que le nonrespect
de la démocratie et des
droits de l’homme a été décrié par
l’opinion publique internationale.
S’agissant des conditionnalités politiques
de l’Occident, il revient
aux Africains d’en discuter pour ne
pas se les voir imposer.
En réponse aux autres questions
qui lui ont été posées, M. Niasse
atteste du rayonnement international
qu’à valu à la Chine depuis
Mao son engagement en Afrique,
déplore le manque de transfert des
technologies chinoises au profit de
l’Afrique, s’élève contre les conditions
inéquitables de certains accords,
reconnaît que la Chine s’intéresse
prioritairement aux pays
africains riches en ressources naturelles
et, s’agissant de la coopération
militaire, fustige la livraison
d’armes au Zimbabwe de Robert
Mugabé.
► Les intérêts voraces de la Chine
pour les ressources naturelles
de l’Afrique, notamment pour le
bois : comment en limiter l’impact
pour ne pas mettre en péril
l’environnement ?
Jean-Jacques Gabas faisait référence
à des travaux intéressants
menés en ce moment par plusieurs
ONG. Un exemple qu’il considère
comme tout à fait marquant est le
rapport nommé « Forest Governance
in Zambesia, Mozambique:
Chinese Takeaway! » rédigé par le
forum d’ONG FONGZA décrivant
le déroulement de l’exploitation du
bois et comment la Chine considère
que l’Afrique est une sorte de
« libre service ». A cet égard, M.
Gabas estime que le rapport est
une « véritable leçon d’économie
politique ». Il renvoie également
aux travaux du CIRAD sur le sujet.
► L’impact de la coopération chinoise
en Afrique en matière
d’endettement ?
D’après Jean-Jacques Gabas il s’agit
d’une question qui est actuellement
bien suivie notamment par
l’Agence française du développement.
Bien qu’un cadre de soutenabilité
de la dette ait été établi, la
Chine ne fait pas partie de cet espace
de négociation. Les observateurs
se posent alors la question de
savoir s’il y a un processus caché
de ré-endettement vis-à-vis de la
Chine qui poserait effectivement
problème au niveau de la coordination
internationale. La Chine du
reste ne cache pas son intention
d’annuler, à terme, la dette africaine.
►Y a-t-il un impact de la coopération
chinoise sur l’économie
informelle africaine ?
Cette question fait objet d’études
actuellement au Sénégal, au Togo
et au Mali.
►La Chine propose-t-elle un nouveau
modèle de développement
à l’Afrique ?
D’après M. Gabas, on ne peut pas
considérer que la Chine est un modèle
et que le modèle chinois serait
transférable à l’Afrique. A
l’OCDE, des investigations ont été
menées sur les politiques chinoises
de lutte contre la pauvreté et les
possibilités de les appliquer en
Afrique. Mais par définition même,
la généalogie d’un pays qui va
émerger est propre à son histoire.
L’histoire ne se répète jamais et
l’Afrique ne poursuivra donc pas le
même cheminement que, par exemple,
l’Europe aux XIXe et XXe
siècles. De surcroît, M. Gabas ne
pense pas que du côté des Chinois
il y ait la volonté de transmettre ou
d’imposer un modèle.
De même, Guy Schulders estime
que l’on ne peut pas parler vraiment
de modèle chinois. Les Chinois
ne s’appuient pas sur une
théorie économique précise mais
ont construit un modèle à eux, fait
de pragmatisme.
M. Schulders constate que les
questions posées par le public sont
des « questions passionnelles ». Il
souligne que la présence chinoise
en Afrique est une réalité et qu’il
serait donc important de réfléchir
sur la question de savoir si la relation
en dehors des passions est possible.
Dans ce contexte, la discussion
entre les différents acteurs
africains, chinois et occidentaux
serait d’une grande importance. On
pourrait attendre, si ces discussions
étaient engagées dans le respect des
cultures des uns et des autres, une
plus grande efficacité des coopérations
respectives et l’émergence de
pôles d’excellence où chacun s’illustrerait.
Deux maîtres mots lui
semblent devoir présider à la relation
avec la Chine en Afrique : vigilance
sur les développements de
la coopération chinoise en Afrique
et engagement d’un dialogue constructif
avec elle.
Dans le débat, M. Sevaistre apporte
le point de vue des entreprises françaises
engagées en Afrique et
confrontées à la nouvelle donne de
la coopération chinoise. La stratégie
chinoise se fonde sur deux objectifs
économiques : l’accès aux
matières premières qui ne pourra
que s’amplifier avec la réévaluation
de la monnaie chinoise et le
développement des exportations
qui justifie la présence chinoise
dans tous les pays africains
(croissance annuelle de 20 à 25 %
d’un commerce qui atteindra 100
milliards de $ avant 2010). Au-delà
des aspects économiques, la Chine
poursuit l’objectif d’étendre son
influence sur un continent où
l’Europe et les Etats-Unis restent
très présents.
Face a ce constat une double stratégie
s’impose : dialoguer avec les
acteurs économiques chinois et
dénoncer comme l’a fait le Parlement
européen, certaines pratiques
– dumping, impact sur le secteur
informel, ré-endettement …– tout
en veillant à réguler la concurrence
au niveau des appels d’offres et en
amenant la Chine à respecter ses
engagements internationaux.■
Anne-Laure Jutier et Theresia
Toeglhofer,
étudiantes à Sciences Po.