Le film
D. Gentil brosse un tableau général du contexte en
1930. Les colonies françaises de l’Ouest africain
(Sénégal, Haute-Volta, Soudan et autres), avaient besoin
d’eau et de nourriture. Le fleuve Niger, à l’emplacement
de son ancien delta (il y a des millénaires),
présentait un lieu favorable pour construire un barrage
et domestiquer ses eaux.
Le film
Le film relate l’histoire de la structure « Office du
Niger » et de l’évolution des relations entre les
paysans et l’encadrement de l’Office. Sur un fond
musical permanent, se succèdent images d’hier et
d’aujourd’hui, avec des interventions en Bambara de
paysans qui ont vécu à divers moments dans le delta
et les commentaires de responsables maliens. Une
voix « off » fait le point après chaque période abordée.
Aujourd’hui le territoire de l’Office c’est 80.000 hectares
cultivés par 35.000 paysans qui produisent essentiellement
du riz et des cultures vivrières, tomates
et échalotes, et font de l’élevage. La culture attelée et
l’irrigation permettent des rendements très compétitifs
pour la sous-région. Il fournit 500.000 tonnes de
riz, soit 50 % de la production malienne. Le coton a
été abandonné.
Avec une mémoire remarquable de leur passé, les
paysans des premiers temps racontent leur vie. « La
jeunesse baissait les bras parce que l’agriculture ne
rapportait rien. Leurs pères, leurs grands-pères, marchaient,
marchaient, jusqu’au mur et là il faut passer
par-dessus ou le contourner ». L’Office a été une réponse.
Il contribuerait à la souveraineté alimentaire
du pays et pourrait être considéré comme la base
d’une révolution verte. Il est apparu aussi comme un
grand enjeu social.
Émile Bélime
En 1930 débute la construction du gigantesque barrage
de Markala, destiné à irriguer un périmètre de un
million d’hectares consacrés au riz et au coton, ce
dernier destiné à l’industrie française. L’ingénieur
Émile Bélime est responsable du projet. Il avait besoin
d’hommes. Des opérations de recrutement, assimilables
à de véritables rafles, s’étendirent à toute la
région. Ce travail forcé a abouti à l’irrigation de seulement
16.300 hectares en 1939. Cette logique
de « déportation militaire » a montré son efficacité et
ses nuisances. E. Bélime, soit admiré, soit vomi, illustre
l’ambiguïté de la colonisation. Pour que la main
d’oeuvre nécessaire à ce projet soit assurée, il veilla à
l’équipement, à la nourriture et à la santé des nouveaux
colons. Durant cette période de nombreuses
désertions sont signalées.
La seconde guerre mondiale marque
une rupture dans l’attitude de
la colonisation. L’horreur de la
guerre et des camps de concentration
amène un autre regard sur l’organisation
militaire des villages du
périmètre. E. Bélime est renvoyé
en 1943, un millier de colons se
soulèvent en 1944. De profondes
réformes interviennent alors : la
liberté syndicale est accordée ; la
loi Houphouët-boigny interdit le
travail forcé ; outre le riz et le coton,
obligatoires, la culture du mil
et du sorgho est autorisée ; des associations
se créent. Les paysans
sont optimistes, ils soutiennent les
luttes pour l’indépendance. Elle
arrive en 1960 avec Modibo Keita.
Déception
Ce n’est pas ce qu’ils espéraient.
En 1961, l’Office devient un établissement
public de l’État malien
avec africanisation des cadres en
1962. Les terres sont propriétés de
l’État, les colons ne disposant que
d’un droit de culture. La production
s’inscrit dans des plans quinquennaux
successifs, car l’agriculture
est considérée comme le
moteur du développement industriel.
Le contrôle administratif touche
le commerce, les coopératives
chargées de la commercialisation et
des équipements. L’avis des colons
n’est jamais demandé. La redevance
eau est très élevée, les coûts
de product ion aus s i . Des
« barrières économiques », sortes
de postes de douane, sont installées
pour éviter toute consommation ou
commercialisation privée d’un bien
public. Les paysans passent beaucoup
de temps sur leurs parcelles
personnelles de cultures vivrières.
Les rendements baissent, le mécontentement
grandit. La culture
du coton, non rentable pour l’Office,
est abandonnée au début des
années 1970. Pour les producteurs,
ce que leur rapportait le coton n’est
pas compensé par une faible hausse
du prix d’achat du riz. Le mauvais
état des infrastructures, l’arrivée de
nouveaux colons, victimes de la
sècheresse de 1973, provoquent
une nouvelle baisse des rendements.
En 1968, Moussa Traoré accède à
la présidence. Le socialisme d’État
est supprimé. Mais la liberté des
paysans n’y gagne rien. Leur statut
foncier n’est pas sécurisé, l’Office
contrôle la commercialisation et la
détermination de la part de production
servant à l’autoconsommation
; l’encadrement est toujours
aussi musclé. La commission
« Développement » réunit l’encadrement,
les colons et des participants
de l’extérieur sans parvenir à
apaiser les tensions. Pour lutter
contre la vente illégale de riz, organisée
par les colons avec la Mauritanie,
le colonel Ongoïba, patron
de l’Office, instaure une police
économique qui encercle le périmètre
tandis qu’à l’intérieur les
« barrières économiques » sont
renforcées. Pour contrer le déficit
alimentaire, les champs « hors casier
» sont autorisés ; les paysans
cultivent ce qu’ils veulent, sans
contrôle, et vont vendre à un bon
prix sur les marchés locaux.
En 1977, un financement est demandé
à la Banque mondiale pour
la réorganisation de l’Office. En
1979, certains bailleurs de fonds
s’associent pour obtenir une libéralisation
de son fonctionnement. En
1984, après une réunion au cours
de laquelle les paysans avaient manifesté
leur mécontentement, la
police économique est supprimée,
le commerce est libéré et le comportement
de l’encadrement est
assagi.
Peu à peu les associations villageoises
et les organisations paysannes
prennent en charge les phases
successives de la production : intrants,
culture, récolte, battage,
usinage, commercialisation. Elles
reçoivent une batteuse pour 100
hectares, grâce à la coopération
néerlandaise. A partir de 1986, une
véritable révolution technique va
s’engager : de nouvelles méthodes
vont être appliquées sur des aménagements
test financés par l’Agence
française de développement
(AFD). Les rendements triplent et
atteignent 6 tonnes à l’hectare.
L’augmentation de la production,
la liberté du commerce, les meilleures
conditions de vie des
paysans dégagent ces derniers de
leur dépendance à l’égard
de l’Office. La situation s’améliore
ainsi malgré la concurrence entre
les bailleurs de fonds et de multiples
interventions internationales.
En 1988, un prix minimum est garanti
par les rizeries publiques ;
puis en 1990, les prix sont totalement
libérés.
Progression du syndicalisme
En 1991, après de sanglantes
émeutes, Amadou Toumani Touré
prend le pouvoir. Puis en 1992, des
élections amènent Alpha Omar Konaré
à la présidence. Sous la pression
des bailleurs de fonds internationaux,
l’Office est profondément
restructuré à partir de 1995 : de
3.000, le personnel passe à 350
employés. Ses missions sont limitées
à la gestion de l’eau, à l’entretien
des infrastructures, à l’administration
des terres et à la vulgarisation.
Il reste donc aux paysans la
production, l’entretien des canaux
tertiaires, le crédit, la transformation
et la commercialisation. Les
transferts de compétences qui en
ont découlés ont été difficiles et
chaotiques, parce que trop précipités.
Les organisations féminines, le
micro-crédit, les associations
paysannes sont associés à cette
transition.
En 1995, la coopération internationale
soutient la mise en place d’un
Centre de prestation de services
(CPS), initiative peu appréciée par
certains cadres maliens craignant
de perdre une partie de leur pouvoir.
D’où le début d’un contentieux
pas encore résolu. Les CPS
ont permis une amélioration de la
comptabilité des associations
paysannes de gestion et a ainsi
renforcé leur représentativité,
notamment vis-à-vis
des banques. Un véritable
syndicalisme paysan renaît
avec un programme de revendications
collectives. Il
s’appuie sur le premier
Congrès de Bamako en
1997 et devient une puissance
incontournable et
gênante pour les partis politiques.
L’Office se sent
diminué. Il n’a plus l’initiative
des réunions de toutes
sortes avec les administrations
: il est invité,
comme d’autres. Mais il
continue à être pointilleux sur le
paiement de la redevance eau, sa
principale source de revenus. Son
non-paiement peut entraîner
l‘expulsion du colon.
Les relations entre l’Office et les
organisations paysannes sont tendues
et déséquilibrées. Le nouveau
directeur de l’Office voit d’un bon
oeil ce renforcement de la personnalité
des associations, qui pourront
ainsi mieux prendre le relais
et assumer leurs nouvelles compétences,
avec plus d’efficacité. « Il
faut changer, dit-il, le comportement
colonial de l’Office ». Cela
prendra du temps, car le transfert
de compétences est un investissement
dans le capital humain, or les
financiers sont pressés. Les ambitions
actuelles de l’Office sont de
200.000 hectares en 2020.
A l’aube du XXIe siècle, les
paysans, dont le statut foncier
n’est toujours pas précisé, sont en
cours de décapitalisation, car, lorsque
les coûts de productions augmentent,
les ressources pour les
engrais et les semences diminuent,
d’où baisse des rendements. Le
problème le plus urgent est celui
de l’accès à la terre, face à la
croissance démographique et à
l’afflux de demandes d’installations.
Ces candidats ne sont pas
forcément aptes à affronter la nécessité
pour tous les colons de réviser
les méthodes d’exploitation
et le choix des cultures. Des investisseurs
étrangers se présentent
pour de grandes superficies. Quid
de la cohabitation éventuelle avec
les exploitations familiales ? Certains
considèrent le riz comme une
matière stratégique, qui ne peut
donc pas tomber dans des mains
étrangères, non africaines de surcroît.
Le Mali se trouve face à des
questions qui dépassent le cadre de
l’Office et relèvent de ses choix de
politique nationale agricole.
"L'Office du Niger, du travailleur forcé au paysan syndiqué"
Un film de Loïc Colin et Vincent Petit. IRAM 2007