Le Débat
Une première contribution du public
porte sur l’avenir du village.
Les processus de migration et de
globalisation peuvent en altérer les
valeurs. Cependant de nouveaux
modes de vie (comme l’habillement,
les technologies…) peuvent
s’y incorporer sans menacer leur
identité. Cette contribution rejoint
une question sur le risque que l’urbanisation
galopante fait peser sur
le village. T. Boni cite des villages
de Côte d’Ivoire absorbés par
la croissance urbaine. Quant à savoir
si un village peut devenir une
ville, tout dépend, selon H. Rakoto,
de ce qu’on appelle ville ou
village. Au Gabon par exemple, on
appelle ville une agglomération de
plus de 500 habitants. Pour B.
Mongo-Mboussa, la question est
plus complexe. Certaines villes
africaines ont poussé sans plan,
avec une architecture sommaire et
ne répondent pas aux critères appliqués
communément aux villes.
G. Courade révèle qu’à certains
endroits du Nigeria, il n’y a pas de
village et les agriculteurs habitent
la ville qui est le lieu du politique.
Un intervenant aborde les politiques
de regroupements de villages
(dites de « villagisation ») qui ont
joué à certaines époques un rôle
important. B. Mongo-Mboussa
précise qu’au Congo, l’application
du modèle soviétique de collectivisation
n’a pas pris, faute d’une
prise en compte suffisante des
aspirations des populations. H.
Rakoto indique qu’à Madagascar,
cette politique avait pour objectifs
de contrôler les hommes, la fiscalité
et d’éventuels mouvements de
rébellion. Cette politique ne relevait
que d’une logique administrative
qui était antinomique avec la
dispersion des hommes qui souhaitaient
contrôler leur territoire.
Cette résistance s’est retrouvée, à
l’inverse, lors du processus de décentralisation
qui a succédé à plus
de deux siècles d’hypercentralisation,
et qui a désorganisé le maillage
territorial.
D’autres exemples sont révélateurs
des problèmes et des résistances
occasionnées quand les décisions
inappropriées sont prises. Ainsi, T.
Boni cite ces villages construits de
toutes pièces autour de Yamoussoukro,
en Côte d’Ivoire dans les
années 70. Les maisons en dur,
toutes du même modèle, étaient
inadaptées au mode de vie des
paysans qui vivaient auparavant en
harmonie avec leur milieu, à
proximité de leurs champs. La
construction du barrage de Kossou
qui a obligé les villageois, dont les
habitations allaient être englouties,
à s’implanter ailleurs, engendra
des conflits fonciers.
Une question est posée sur les
conflits entre pouvoir traditionnel
et administration. Pour H. Rakoto,
il faut voir comment le pouvoir
« moderne » tente de récupérer le
pouvoir coutumier. Depuis la décentralisation,
il y a des élus qui
sont légitimes politiquement mais
qui peuvent ne pas l’être socialement.
C’est ainsi que des projets
de développement conduits par
des élites formées selon les normes
de la « modernité » sont rejetés
socialement. Cependant, T.
Boni tempère ce propos en précisant
qu’il n’y a pas de pouvoir de
l’État sans que celui-ci s’appuie
sur le pouvoir coutumier dont il
doit se faire un allié. Un intervenant
de Bana, chef traditionnel au
troisième degré et donc roi sans
autorité, par ailleurs professeur à
l’université Pierre et Marie Curie à
Paris, témoigne que le pouvoir
coutumier coopère avec le gouvernement.
S’il n’intervient pas dans
les élections présidentielles, il est
néanmoins un auxiliaire de l’État.
Le chef coutumier règle les
conflits, mais en cas d’échec, c’est
le pouvoir public qui a le dernier
mot.
La question des jeunes et de leur
suivi dans l’entrée de la vie active
est ensuite abordée. Les conséquences
de situations de conflits et
l’anomie des sociétés sont dénoncées
par les intervenants. Elles ne
permettent pas de faire face à des
situations anormales, telles que les
enfants soldats ou les enfants sor-ciers. T. Boni se demande quel
genre d’adultes deviendront les
enfants impliqués dans la guerre
civile au Rwanda. Elle se demande
s’il ne faudrait pas revoir tout le
système éducatif pour leur inculquer
les valeurs de la société.
Mais, de manière plus générale, B.
Mongo-Mboussa estime que la
ville contamine le village et que la
culture des enfants n’est plus celle
des parents. La question de la langue
est primordiale et des initiatives
sont prises, comme à Madagascar,
pour que les enfants maîtrisent
leur langue natale à la fin du cycle
primaire, avant d’aborder les langues
étrangères.
L’influence des migrants dans l’économie
des villages donne lieu à
plusieurs questions. T. Boni indique
que dans certaines régions du
Mali ou du Sénégal, les migrants
leur apportent énormément. En fait,
les migrants gardent toujours un
oeil sur leur village. A Madagascar,
comme le précise H. Rakoto, ces
transferts d’argent n’existent pas. Il
n’y a pas de migrants, il y a des
gens qui circulent. Et quant il y a
migration, c’est d’une zone rurale à
une autre. Il cite l’exemple des ruraux
qui vont s’installer dans les
deltas de la côte ouest parce qu’ils
maîtrisent les techniques de riziculture
irriguée alors que les autochtones
se consacrent à l’élevage.
Mais quand on meurt, on fait revenir
le corps dans son village d’origine.
Pour G. Courade, l’idée qu’il
n’y a pas de migrants, mais des
gens mobiles est très importante.
Les politiques de codéveloppement
reposent sur l’idée
que les migrants ne veulent pas
revenir.
La question des villageois sans
terre est posée ainsi que celle de
savoir qui sont les propriétaires
dans les villages. T. Boni répond
que, souvent, les villageois peuvent
ne pas avoir de terres pour des raisons
politiques ou de développement
: quelques chefs peuvent
s’approprier les terres ou certaines
terres sont réquisitionnées pour des
essais variétaux par exemple. H.
Rakoto révèle qu’à Madagascar,
dans certaines sociétés, des ruraux
sont sans terres. Ce sont des sociétés
à « groupes statutaires » : les
nobles et les hommes libres ont
droit à la propriété de la terre, l’esclave
n’a pas ce droit. Si l’esclavage
n’existe plus officiellement, il
continue culturellement. Les gens
sans terres sont attachés à ceux qui
la possèdent. C’est un système qui
fonctionne, que des projets de privatisation
des terres veulent casser
sans proposer un autre mode de
fonctionnement qui satisfasse l’ensemble
de ceux qui exploitent la
terre. C’est une question très sensible
car il faut comprendre ce que la
terre représente pour la société
pour laquelle elle n’a pas qu’une
valeur marchande. En l’absence de
titres fonciers, certains paysans qui
se croient propriétaires ne le sont
pas et l’État peut alors faire ce qu’il
veut.
Le dernier point abordé porte sur
les inégalités sociales au village.
Pour T. Boni, elles sont réelles et
ont toujours existé. L’importance
donnée à l’argent ne fait que les
amplifier. Pour B. Mongo-
Mboussa le village est un lieu de
violence, pas seulement un lieu
mythique. La responsabilité des
élites dans ces inégalités est importante.
H. Rakoto pense que face à
ces inégalités il faut s’interroger
sur le projet de société que l’on
veut. Pour lui, en Afrique, on est
construit pour exister socialement
mais pas individuellement, idée
que ne partage pas B. Mongo-
Mboussa.■
Philippe Mathieu