Contraintes économiques
À son tour, Guillaume Josse, s’appuie sur ses expériences pratiques pour traiter du potentiel des villes pour soutenir le développement en Afrique. Comme éléments de contexte, G. Josse rappelle aussi une forte croissance urbaine en Afrique, où l’on estime que cette catégorie de la population augmentera de plus au moins 20 fois entre 1960 et 2020. L’intensité de la croissance est donc un des éléments à prendre en compte, avec des villes en Afrique qui croissent couramment à des taux de 5 % ou 7 % par an, ce qui implique le doublement de leurs populations en 15 ans. En Abidjan dans les années 80, la population a crû de 11 % par an.
Au cœur de son analyse, G. Josse a mis en exergue deux éléments importants en Afrique : d’un côté, le passage d’une ville qui représentait un centre de travail et de pouvoir, à des aires urbaines sans base économique ; d’un autre,l’absence de modèle urbain africain.
En portant un regard historique, G. Josse évoque les changements d’appréciation sur la ville africaine, en particulier celui des bailleurs de fonds. Si au début la ville était liée aux concepts de puissance, culture et modernité, jusqu’aux années 70 les bailleurs de fonds – tels que la Banque Mondiale – ont tenté de minimiser la portée de l’urbanisation. La ville était alors considérée comme une source de problèmes qui n’étaient pas conformes à l’image des sociétés africaines ; faire du développement urbain était associé à l’accroissement de l’exode rural. Pourtant, on a rapidement constaté qu’il était impossible de s’opposer à l’urbanisation et que l’urbanisation non contrôlée apportait des risques majeurs, dont le défi le plus important était de traiter la misère urbaine.
L’urbanisation au Sud entraîne souvent des externalités négatives avec le risque d’enclenchement d’un processus continu de dégradation. Dans ces villes, la croissance urbaine se développe de façon massive et sans équipement, ce qui accroît les tensions sociales et la paupérisation de la population. Les recettes locales se réduisent proportionnellement ainsi que les capacités de la ville de s’entretenir et s’équiper. S’enclenche une ségrégation foncière, le secteur informel croît rapidement et la dégradation de la ville s’accentue.
Parallèlement, la ville est un lieu de consommation et de pollution. La ville consomme des ressources naturelles : elle nécessite des terres, des ressources énergétiques et de l’eau. Également, les villes produisent de fortes quantités de déchets, de la pollution atmosphérique et des eaux, avec de sérieuses conséquences locales et mondiales.
En même temps, la ville représente un potentiel. On trouve une corrélation entre urbanisation et développement ; les grandes villes sont des centres économiques à valeur ajoutée supérieure à celle de la campagne. En bref, la ville est le lieu du crédit, des échanges, de la culture et de la « modernité », sans jugement de valeur. On peut alors se poser la question de savoir si faire du développement urbain c’est réellement faire du développement.
Les enjeux aujourd’hui sont nombreux et immenses. En matière d’infrastructures, il faut lutter contre l’étalement urbain, équiper les zones déjà urbanisées et maîtriser l’empreinte écologique. En matière institutionnelle, il faut assurer la gouvernance des villes, financer les investissements, améliorer le fonctionnement des services et lutter contre la pauvreté urbaine et les ségrégations. Quant à la décentralisation, celle-ci offre des potentiels sous conditions. Souvent la décentralisation dans les pays les moins avancés (PMA) signifie des transferts de compétences sans transferts de recettes, ce qui entraîne plutôt le transfert de problèmes. Pour autant, la décentralisation a l’avantage potentiel de rapprocher la prise de décisions des populations auxquelles elles s’appliquent, d’améliorer l’efficacité dans la gestion des services urbains et de renforcer la démocratie locale.
L’écart économique entre les villes du Nord et les villes africaines est abyssal. Tandis que le produit économique urbain par habitant est de 42.300 $ par an à Bâle, il est de 120 $ à Thiès. De la même façon, il existe un rapport de 1 à 50.000 dans le budget par habitant entre une ville du Nord, telle Stockholm, et une ville africaine, telle Brazzaville. Les administrations des villes africaines sont de nos jours incapables de capter le revenu urbain pour se financer.
La ville peut être perçue comme accélérateur des tensions et des risques (inégalités, risques naturels et sanitaires) mais aussi de la croissance. Cependant, les villes africaines sont fortement pénalisées : elles doivent faire face à des besoins qui augmentent fortement avec des moyens très faibles en termes de compétences comme de financements.
Ensuite, G. Josse a ébauché des recommandations générales pour faire en sorte que les villes soient des sites de développement. Pour lui, il faut d’abord se baser sur la demande locale et élaborer des projets à partir de la réalité, en adoptant une vision globale de la ville. Il faut aussi s’appuyer sur les élus et entrer en dialogue politique, tout en mettant la gouvernance au cœur des projets avec ses trois volets : gouvernement, bonne gouvernance et jeu d’acteurs. Pour exploiter le potentiel de développement des villes, selon G. Josse, il est nécessaire de moderniser les politiques publiques.
D’un point de vue pratique, G. Josse expose les quatre aspects de la ville qu’un développeur doit prendre en considération : un espace à aménager, des réseaux à constituer, des citadins à desservir et des institutions à mettre sur pied.