Documentaire : Affaires de femmes – les femmes commerçantes de l’agglomération de Cotonou
Lors des fêtes, les Mamas Benz de Dantokpa revêtent toutes la même tenue. Cotonou, Benin. © Mina de Beaumont
Documentaire
Mina de Beaumont a présenté et commenté le documentaire qu’elle a réalisé dans le cadre du Master II en Géographie humaine à Paris I qui détaille l’expérience des femmes commerçantes à Cotonou, Bénin, dans le secteur formel et dans l’informel. Le film a été produit par le laboratoire audiovisuel de l’IRD.
Le documentaire commence par une mise en contexte du rôle des femmes dans la société béninoise par le biais de deux interviews. Marie-Élise Gbèdo – avocate à la cour, ancienne ministre et première femme candidate aux élections présidentielles au Bénin – explique la façon dont, jusqu’en 2004, le droit de la famille établissait que la femme n’avait ni pouvoir ni personnalité juridiques, faisant partie des biens de l’homme. Marie-Odile Attanasso – économiste démographe – rappelle le rôle assigné à la femme, celui de gardienne de la tradition et de soumission à la figure masculine. Elle précise qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de droits, mais aussi de place économique : les femmes sont présentes dans le secteur informel (petit commerce, restauration), mais absentes dans le secteur formel.
Le film prend ensuite des exemples concrets et suit les parcours quotidiens de jeunes commerçantes, parmi lesquelles une vendeuse d’atchéké et une revendeuse de cartes téléphoniques.
Le commerce – l’achat et la revente – se révèle donc être une option économique pour plusieurs femmes qui ont eu un accès restreint à la scolarité et à la formation professionnelle. Plus spécifiquement, c’est à travers les activités informelles que les femmes acquièrent une autonomie financière qui leur accorde un rôle accru dans la société.
À Cotonou, 80 % des petits commerces sont tenus par les femmes. Pourtant, quelques femmes ont su bien tirer parti de cette activité : ce sont les grossistes ou vendeuses au détail du Marché de Dantokpa, le principal marché de la ville, qui se sont imposées dans le paysage économique du Bénin comme de redoutables femmes d’affaires.
Occupant une superficie au sol de 18 hectares, le marché de Dantokpa est l’une des plaques tournantes des échanges au Bénin. Ce marché offre une vaste gamme de produits et il est fréquenté non seulement par les Béninois, mais aussi par des nationaux des pays voisins. L’activité du marché entraîne ainsi la présence de banques et de changeurs de devises.
Le commerce dans ce marché est une activité féminine. C’est le pagne, fabriqué en Afrique, mais aussi en Europe et en Asie, qui en est le produit le plus important. Depuis plus de 30 ans, les femmes se sont installées dans le bâtiment principal du marché et aujourd’hui plus d’un millier de femmes, appartenant à toutes les ethnies du pays, exercent ce commerce lucratif. Les pagnes « hollandais » sont les plus appréciés, mais les vendeuses commercent aussi des pagnes « ghana » et « qualiwax », dont la demande est liée aux préférences nationales et ethniques.
Les chiffres d’affaires de ces vendeuses sont significatifs; par exemple, à l’entrepôt Vlisco, les vendeuses grossistes (aussi connues sous le nom de « mamas ou nanas Benz ») passent des commandes portant sur au minimum 4.000 euros de tissus.
Pourtant, à cause de son caractère informel, une grande partie de cette activité commerciale est mal prise en compte dans les comptes nationaux. Pourtant, la contribution économique des femmes au PIB pourrait atteindre les 30 %. Dans cette perspective, le documentaire explore les possibilités de formation qui pourraient être offertes à ces femmes, leur permettant de consolider leur commerce et de mieux valoriser le capital humain. Aujourd’hui cantonnées dans le secteur informel, on peut légitimement espérer que la prochaine génération de femmes aura accès et pourra s’imposer dans toutes les branches d’emploi.
• Mina de Beaumont
Suite à la projection, M. de Beaumont a ébauché les objectifs de la recherche liée au documentaire et a fait quelques commentaires sur celui-ci. Ayant déjà étudié la problématique de genre et développement en Tunisie, où les femmes qui travaillaient étaient souvent les plus émancipées, M. de Beaumont s’est interrogée sur un possible parallèle avec la situation au Bénin, où le travail féminin est aussi répandu. Or il faut constater que travail et émancipation n’y sont pas forcement liés. D’où une nouvelle interrogation : comment faire pour que le travail féminin soit plus valorisé et, partant, débouche sur plus d’émancipation et de pouvoir pour les femmes ?
Son investigation et le tournage du documentaire se sont déroulés lors d’un séjour de deux mois à Cotonou, où M. de Beaumont a entamé ses recherches sans avoir pu constituer un réseau au préalable. Cela a posé au début des difficultés pour établir des relations de confiance. Mais, à la fin, l’abondance de contacts et de thèmes abordés était telle qu’il a fallu effectuer une sélection des personnages à présenter dans le film. Parallèlement au documentaire, un mémoire axé sur le travail informel des femmes a été rédigé.
L’objectif de l’auteur, au travers du documentaire, était de montrer que, malgré les difficultés quotidiennes, les femmes restent dynamiques et que leur sens du commerce constitue un atout, même si leur éducation est réduite. La réalisation du film a nécessité le partage de moments de vie ; le tournage des images n’a pu se faire qu’après avoir gagné la confiance de ces femmes. Pour ce faire, il a été nécessaire de mieux connaître les vendeuses, d’être présente dans le marché et aussi de participer aux différents événements.
Le marché n’est en effet pas seulement un lieu de commerce. Doté d’une radio, avec la présence des enfants, il s’agit également d’un lieu de socialisation où les femmes commerçantes de pagnes ont construit un sentiment d’appartenance. Le marché et ses vendeuses sont très médiatisés, et Dantokpa est devenu l’une des étapes obligatoires des candidats en campagne électorale.
Les commerçantes installées de Dantokpa (à la tête d’un stand fixe) représentent une petite minorité assez riche. La plupart des commerçantes informelles se trouvent, elles, dans les rues, à la maison ou déambulent à la recherche de clients. Ces petites commerçantes font preuve d’une grande créativité. Dans la rue, il est plus difficile de fidéliser une clientèle. Le commerce informel constitue aussi un lieu d’intégration pour les femmes.
Ce qui est observé au niveau du marché se retrouve à plus grande échelle. Au Bénin, les emplois et les activités professionnelles sont marqués par une division sexuée, où les hommes exercent les activités nécessitant de la force physique tandis que les femmes se consacrent au commerce - dit pour les « bonnes femmes » - dans des secteurs qui sont perçus comme une prolongation de l’activité domestique. Bien que souvent analphabètes, les femmes commerçantes font preuve d’une grande créativité et d’une réelle maîtrise des comptes. Par ailleurs, elles arrivent à articuler très bien leurs vies privées et l’activité professionnelle.
Pour conclure, M. de Beaumont a fait allusion au caractère dynamique de ces femmes commerçantes. Malheureusement, leurs activités et leur productivité ne sont pas valorisées : il est perçu comme normal qu’elles accumulent tâches domestiques et travail économique. Circonscrit à la sphère informelle, ce double travail est mal pris en compte par les comptes nationaux et sous estimé dans le calcul du PIB.
Elle souhaite que les gouvernements prennent des mesures en faveur de ces femmes, en investissant plus dans leur formation et en lançant des actions de sensibilisation visant à changer les mentalités et le regard que l’on porte sur elles. A ces conditions, elles pourront apporter une contribution au développement de leur pays à la hauteur de leur dynamisme.