Conflits fonciers et identitaires en Côte d’Ivoire et Déni de démocratie au Kenya
Valérie Thorin © CADE
Valérie Thorin nous fait partager
son expérience de terrain, en précisant
qu’elle adopte un point de vue
neutre vis-à-vis des parties en présence
et qu’en Côte d’Ivoire, elle a
surtout travaillé dans le Nord à
partir du Burkina-Faso de 2002 à
2005.
Dès le début des années 80, la
Côte d’Ivoire est dans une période
de récession économique. Le pays
avait, en effet, bâti son économie
sur la vente des matières premières
: coton, café et cacao dont les
prix étaient devenus extrêmement
bas. Parallèlement, le plan d’ajustement
structurel, en application à
l’époque, n’a fait qu’aggraver la
situation en diminuant les dépenses
publiques, ce qui entraîna une
dégradation des infrastructures et
l’augmentation des impôts, alors
même que l’inflation et le chômage
pesaient déjà sur la population.
Ce qu’on a appelé « la pluie
de milliards » versée par le FMI et
la Banque mondiale dans les années
90, à travers les crédits d’accompagnement,
a plus été utilisée
pour financer
et soutenir la mauvaise gouvernance
en place, que pour stabiliser
l’économie. Par ailleurs, la corruption
omniprésente en Côte d’Ivoire
priva le pays de projets d’aide extérieure.
A la campagne de nombreux
heurts éclataient à cause de la
baisse constante des prix des matières
premières et à propos des
conflits fonciers liés à des dissensions
d’origine communautaire
entre Ivoiriens et étrangers. En
1998 la question foncière a largement
investi le domaine politique.
Le Parlement a voté une loi organisant
le passage à la propriété
privée des terres cultivées par les
paysans, sauf s’ils étaient immigrés
ou étrangers, en grande majorité
Burkinabés. Il s’en est suivi
une large opération de spoliation
des terres et d’expulsion : le
concept d’ivoirité émergea alors
progressivement.
Ce contexte économiquement et
socialement dégradé suscita une
colère qui s’est exprimée en 1999
par le coup d’Etat du général Gueï,
puis, en 2002, par une tentative de
coup d’Etat qui divisera le pays en
deux : Nord et Sud. Pour la première
fois en Côte d’Ivoire, on
assista à une instrumentalisation
politique des différends communautaires
préexistants et des
conflits fonciers. Parallèlement les
allers et retours entre droit civil et
droit coutumier, l’un ou l’autre
étant utilisé selon les avantages
qu’il offrait, créait un climat délétère.
Les communautés rurales
résistaient à l’arbitraire de l’Etat en
se référant au pouvoir coutumier,
tandis que les compétences des
chefs traditionnels ne cessaient
d’être amputées par de nouvelles
lois. Toutefois, si certains parlent
légitimement d’une ethnicisation
du politique en Côte d’Ivoire, la
scission du pays ne repose ni sur
une base ethnique, ni sur une base
religieuse : musulmane au Nord,
chrétienne au Sud. Guillaume Soro,
l’actuel premier ministre, leader de
la rébellion au Nord, est chrétien.
Le Nord s’organise : les activités
agricoles se poursuivent et les camions
transportant les produits exportés
sont taxés au passage de la
frontière, comme à la douane. Une
économie informelle se développe,
les petits potentats locaux y trouvant
leur place. Le système économique
est de plus en plus basé sur le
troc, par manque d’argent liquide en
circulation. En 2005, il n’était plus
question de s’engager dans les
rangs des rebelles pour obtenir justice,
réparation et reconnaissance.
Les enjeux (fonciers, de nationalité)
ont dépassé les individus, chacun
s’en remettant à ses leaders, notamment
Guillaume Soro, qui a su occuper
le terrain pendant cette période.
Le retour d’un Etat unifié,
après les accords de Ouagadougou,
n’a pas été sans mal.
Déni de démocratie au Kenya
V. Thorin analyse ensuite le cas du
Kenya où le calme est revenu en
mars 2008, suite aux accords nationaux
de réconciliation du 28 février
2008, fortement encouragés par la
communauté internationale, l’Union
africaine et l’ancien secrétaire général
des Nations Unies, Kofi Annan.
Des réformes profondes, dans les
domaines institutionnel, économique
et social, ont été instaurées. Le
bilan humain du conflit s’élevait à
quelques 1.300 morts et 500.000
déplacés, alors même que le Kenya
apparaissait comme un îlot de stabilité
et de prospérité économique
dans la corne de l’Afrique. Pour
retrouver les origines du conflit, il
faut remonter aux élections de 2002
où les Kenyans avaient cru voter
contre un gouvernement dictatorial,
pour la fin des inégalités, de la violence
politique, de la corruption et
du népotisme. La coalition Arc-enciel
avait, en effet, promis l’élaboration
d’une nouvelle constitution,
mais les fraudes électorales ont
confirmé à une population déçue
que le pouvoir était confisqué par
une élite privilégiée insouciante des
doléances populaires.
Il faut savoir que le Kenya, comme
de nombreux pays d’Afrique, dispose
d’un terreau fertile propice à
l’éclatement de tels conflits : un
antagonisme ancien et irréductible
qui oppose les communautés culturelles
entre elles. Cette rivalité s’est
manifestée dans la vallée du Rift
partagée entre les cultivateurs
sédentaires installés depuis l’indépendance
(les
Kikuyu), aujourd-
’hui représentant
20 à 30 % de la
population totale,
et les pasteurs
(les Kalenjin et
les Massaï dans
le pays depuis
toujours) : environ
11 % de la
population. A
leurs côtés se
rangent alternativement
les Luo (13 %) et les Luhya
(14 %) selon des alliances objectives.
Pour torpiller le multipartisme,
qui avait dû être accepté sous la
pression internationale dans les années
90, le pouvoir a adopté une
véritable stratégie de pourrissement
des différends fonciers entre communautés,
dans un pays où les terres
arables ne représentent que 4 %
de la superficie totale.
Lors des élections de 2008, Raila
Odinga était largement en tête dans
les sondages, ayant fait sa campagne
sur la lutte contre la corruption,
l’aide aux investissement privés
pour combattre le chômage, le respect
des minorités. Alors que les
premiers résultats partiels lui donnaient
1 million de voix d’avance
sur 8 millions d’électeurs, il a été
battu de 200.000 voix par son adversaire,
le président Kibaki C’est
la conséquence d’une technique,
employée aussi ailleurs, dite d’inversion
des résultats. En réaction
Raila Odinga lança sa communauté
Luo contre les Kikuyu. Après des
heurts violents et meurtriers, sans
qu’il n’y ait jamais eu le génocide
dont on a parlé, la formation d’un
gouvernement d’union nationale
largement majoritaire (Kikuyu, Kalenjin,
Massaï) a finalement apaisé
les tensions, sans résoudre les problèmes.
Ayant gagné un peu de visibilité
en refusant de participer au
gouvernement en place, Raila
Odinga fut très critiqué par la communauté
internationale et l’Union
Africaine, comme refusant la démocratie
dans un pays géostratégiquement
important pour la stabilité du
continent. Il accepta finalement le
poste de Premier Ministre.
En conclusion V. Thorin
constate que la société kenyane
reste minée par des
démons communautaires,
facilement instrumentalisés.
Mais ce genre de manipulation
électorale nous éloigne
de l’exercice de la démocratie.
Pour elle en effet, la
meilleure solution pour
conquérir le pouvoir est de
se ranger derrière des institutions,
même imparfaites,
qui par nature garantissent la stabilité
politique et l’exercice du pluralisme
dans un pays. Si les principes
démocratiques avaient été respectés
au Kenya, les élections auraient
même pu aboutir à l’alternance politique
et, dans tous les cas, auraient
évité un bilan humain et économique
lourd.