Dynamiques territoriales en Afrique subsaharienne
Jean-Louis Chaléard. © cade
En introduction, Jean-Louis Chaléard présente la basilique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) qui illustre à quel point l’urbanisation est marquée par le pouvoir politique qui a transformé un village en ville. Quand on parle de ville et de campagne en Afrique, les choses ne sont pas simples. Il souligne que l’urbanisation est une des grandes transformations depuis quelques décennies qui a changé le visage d’un continent resté longtemps très rural et affecté les campagnes. Il rappelle les théories opposées qui, pour les unes considèrent la ville comme centre de progrès, ou pour les autres, comme lieu de perversion et d’extraversion (copie inappropriée de modèles sociaux). Les études récentes insistent davantage sur la complexité des relations ville-campagne et sur les synergies. J.-L. Chaléard propose d’aborder successivement la croissance urbaine, les synergies ville-campagne et la diversité des situations dans ce grand continent.
Une croissance urbaine dans une Afrique longtemps rurale
Pour illustrer son exposé, J.-L Chaléard rappelle quelques chiffres indicateurs, tout en signalant des divergences entre les sources et l’hétérogénéité conceptuelle. Alors qu’en 1950 la population urbaine représentait 11 % du total, elle a connu depuis des taux de croissance de 5 à 10 % selon les Etats et en 2005 le pourcentage était de 35 %. En outre, si en 1940 six villes comptaient plus de 100.000 habitants, en 2005 une trentaine de villes avait plus d’un million d’habitants. Cependant, il faut souligner que depuis les années 1980, la croissance profite surtout aux petites villes et aux bourgs ruraux. Il s’agit ici de localités qui bénéficient des avantages du village - faible coût de la vie, accès au foncier, facilités d’approvisionnement, embauche facile, etc. - mais d’un minimum d’équipements urbains.
Contrairement à une idée répandue, cette diffusion généralisée du modèle urbain n’a pas entraîné un abandon des campagnes. Celles-ci comprenaient 149 millions d’habitants en 1960 contre 450 millions aujourd’hui soit un triplement de cette population, malgré les départs. Ceci s’explique par des taux élevés de natalité (3 % par an) dans les zones rurales. On peut constater par ailleurs une très grande complexité des mouvements entre ville et campagne avec des mouvements entre les campagnes et les villes et entre villes de tailles différentes. Dans certains cas, on a pu observer des mouvements d’exode urbain et de retour à la terre des citadins dans des contextes politiques troublés comme en Côte d’Ivoire et en RDC. En guise d’illustration, J.-L.Chaléard cite le cas des enfants d’un citadin - agriculteur qui, résidant et travaillant à Nairobi, se déplaçait régulièrement à la campagne où ses enfants étaient scolarisés, les coûts d’éducation y étant inférieurs. Beaucoup de citadins gardent un pied à la campagne et de fortes relations avec leur village d’origine sous différentes formes : envoi d’argent et, dans certains cas et de plus en plus, investissements fonciers. Cet attachement à la terre est marqué à Madagascar, notamment par le retour ultime à la terre des ancêtres des populations désormais urbanisées dont les tombeaux révèlent, par leur architecture citadine et leur décoration, la transformation.
Des synergies villes-campagnes
En général, en ville, les comportements sont plus à analyser en termes de recomposition urbaine de pratiques rurales que de ruptures. C’est le cas pour l’alimentation pour laquelle il n’y a pas de rupture entre la ville et la campagne, au moins à l’échelle globale. Si souvent le fonds de l’alimentation change peu, les populations urbanisées consomment plus de riz, plus de produits industrialisés et grossissent la demande de produits locaux - manioc, attiéké - en dépit des importations. Le cas de l’attiéké (semoule de manioc) est intéressant car ce plat des campagnes, né dans le Sud-Est de la Côte d’Ivoire, a été diffusé en ville et est revenu dans des campagnes où il n’était pas consommé auparavant. On assiste à une transposition des pratiques rurales.
Bien souvent, les campagnes les plus prospères sont celles qui sont les mieux reliées aux centres urbains, qui sont situées dans les régions les plus urbanisées, souvent les régions littorales du Golfe de Guinée, là où on a développé le café, le cacao. Le développement de l’économie de plantation a favorisé le développement urbain qui à son tour a permis le développement des campagnes.
Dans l’agroalimentaire, les synergies entre les villes et les campagnes se transforment. Alors qu’auparavant les économies de plantation avaient favorisé le développement urbain, depuis les années 1980 les cultures vivrières deviennent un canal alternatif de croissance économique reliant les villes et les campagnes. Par exemple, dans le cas d’Agboville en Côte d’Ivoire, la ville a connu un grand essor avec la culture du café et du cacao jusque dans les années 50. Après la stagnation, puis le déclin de ces cultures, la ville a connu des difficultés. Mais à partir des années 80/90 la culture de l’igname et celles d’autres vivriers ont pris le relais à la faveur de la croissante demande urbaine pour ces produits qui se conjugue avec le goudronnage des routes, l’Etat favorisant ainsi indirectement le développement de vivrier marchand fondé sur les relations villec a m p a g n e . D’autres exemples sont cités, au Sud du Bénin, près d’Abidjan, au Sud du Ghana, au Togo où on assiste au recul des cultures d’exportation au profit du manioc pour nourrir les villes, plus rémunérateur que le cacao dont les prix se sont effondrés jusqu’en 2002-2003. Ces commerces renforcent les liens entre villes et campagnes et sont souvent fondés sur des réseaux formés à partir de connaissances inter-villageoises.
Des situations extrêmement diverses
Dans l’analyse des relations villes campagnes, il faut se garder de faire des généralisations tant le continent est vaste et varié. L’espace est inégalement urbanisé, les taux d’urbanisation pouvant varier de 60/70 % en Afrique littorale australe à 20/30 % en Afrique orientale et sahélienne moins urbanisée. Il faut également tenir compte de la spécificité de chaque pays. La Côte d’Ivoire fonde son alimentation sur la banane plantain et le manioc produits dans les campagnes, tandis que le Sénégal se nourrit avec du riz importé. Les campagnes sont diversement liées aux villes et les distances jouent un rôle important dans les échanges. Dans les zones périurbaines il y a concurrence très forte entre la ville et la campagne, la croissance urbaine faisant reculer l’agriculture. Mais en même temps, il y a développement d’une agriculture marchande intensive pour ravitailler la ville et de genres de vie mixtes, des agriculteurs pouvant vivre en ville.
Un autre cas de lien avec la ville est celui du développement spectaculaire de la culture de l’oignon de saison sèche au Nord-Cameroun pour le ravitaillement de grandes villes éloignées. A l’opposé, les territoires isolés des villes, les plus pauvres, accusent une forte migration vers la ville avec laquelle les liens se limitent à l’envoi de fonds. C’est le cas des monts Mandara au Cameroun où l’agriculture perfectionnée, en terrasses, est progressivement abandonnée. Un autre exemple de diversité est cité : il s’agit du Transkei, où les hommes sont partis en ville ou dans les mines et qui renvoient de l’argent, ce qui se traduit dans le paysage par un habitat urbain à la campagne et par l’absence d’agriculture.
Pour conclure, J.-L. Chaléard insiste sur les synergies multiples entre villes et campagnes avec une grande évolution qui est l’essor du vivrier marchand. Les situations sont très différentes, non généralisables, et elles évoluent vite. Il y a des villes à croissance très rapide qui accueillent des migrants récents et des villes à migrations anciennes qui n’auront pas les mêmes relations au monde rural.