Le Débat
Le Foncier, les OGM, les femmes
G. Courade répond à deux questions, une sur l’obstacle que peut constituer le foncier, l’autre sur les OGM. En pays Bamiléké, avec une forte densité de population, la terre est rare. Tous n’héritent pas de l’exploitation familiale et les cadets sont invités à émigrer. Plus de la moitié de cette ethnie a essaimé ailleurs, à Douala notamment, ainsi que dans tout le Cameroun et dans les pays voisins, créant ainsi des réseaux de commerce efficaces. Le problème foncier existe donc, comme on le voit dans le film, dans la mesure où tout est déjà cultivé et il n’y a plus de place. Il s’est posé plus sérieusement lors de la décolonisation, qui fut particulièrement brutale, car les superficies dites « communes » c’est-à-dire en réserve, ont, en fait, été accaparées par les notables pour planter du café. Quant aux OGM, ils ne sont utilisés massivement que pour le coton. Ailleurs ils sont parfois refusés ou fort peu répandus, malgré la pression américaine, il y a quelques années, en Zambie.
Le film, à nouveau, est pris à témoin pour faire état de la réalité camerounaise. Comme dans d’autres régions de l’Afrique de l’Ouest, les femmes jouent un grand rôle dans l’exploitation agricole et dans le commerce, tant sur les marchés locaux, qu’à Douala, sur les marchés de gros.
Le cauchemar de Darwin
A propos du film très controversé « Le cauchemar de Darwin » sur l’élevage des perches du Nil dans le lac Victoria, F. Giraut retient trois scandales, qui y sont dénoncés sans nuance, mais qui existent. Scandale écologique d’abord, par une surexploitation d’une ressource naturelle. Scandale social ensuite par une concentration de populations en grande pauvreté qui voient néanmoins leur sort légèrement amélioré et peuvent pratiquer l’informel. Scandale politique et économique enfin par le trafic d’armes qui utilise les flux financiers générés par l’exportation des perches. En contrepartie, cette opération a montré la capacité africaine de relever le défi majeur des normes sanitaires imposées par le Nord.
Xénophobie
En Afrique du Sud, les parcs nationaux et les réserves situés à la périphérie du pays, ont été des lieux de confrontation, durant la période de marginalisation provoquée par l’apartheid et la guerre froide de la part de mouvements internationaux plus ou moins marxistes et de certains pays comme l’Angola et le Mozambique. Cette ligne de front a été transformée en espaces d’avant-garde, lieux de collaboration internationale dans une perspective de paix avec des aires protégées, affranchies des frontières étatiques, cogérées en tant qu’élément de développement économique.
L’explosion de violence xénophobe s’est récemment manifestée dans les prolongements du parc Krüger au Mozambique et au Zimbabwe. Entre ces pays ont été organisées des libres circulations de touristes, d’éléphants, de bêtes sauvages, mais pas de travailleurs migrants. Car c’est l’interface entre pays développés et pays sous-développés. Ici comme ailleurs, au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, les migrants sont accusés de tous les maux qui accablent le pays. La législation, voire la constitution, les fragilise. En Afrique du Sud, la xénophobie permettait de souder les diverses communautés. Une autre cause de rejet résulte de l’inventivité des migrants, qui se sont lancés dans de petites activités informelles de commerce ou d’artisanat, que ne maîtrisent pas les Sud-Africains.
Les relations ville-campagne
L’autosuffisance alimentaire, c’est aujourd’hui la sécurité alimentaire assurée par les productions locales. Est-il logique que le Cameroun importe de l’igname et des bananes plantain, que le Nigeria, grand producteur d’huile de palme, en soit devenu importateur depuis l’essor du pétrole ? L’amélioration des conditions de vie des ruraux résulte des possibilités d’une agriculture commercialisée, source de revenus. Les citadins, chassés des villes par les crises, retournent au village, comme ces ingénieurs agricoles vus dans le film. Pour le moment et sans doute pendant encore longtemps, les zones rurales poursuivront leur expansion démographique, à l’instar des villes, et demanderont à se nourrir. Les villes ont parfois besoin de produits spécifiques et vont les chercher loin. C’est ainsi que les oignons consommés dans les grandes villes côtières du Nigeria sont cultivés au Niger et ceux qu’on trouve sur les marchés de Douala viennent du Tchad, en supportant les multiples contrôles routiers, plus ou moins officiels. A propos des pommes de terre camerounaises, il est dit qu’elles ont été adoptées dans la région sous mandat britannique, parce qu’elles y avaient trouvé des terres et un climat propices … et qu’elles rappelaient la Grande Bretagne.
Des inquiétudes à surveiller
J. Roch fait alors allusion aux acquisitions (achat ou location) dans certains pays, par de grandes sociétés privées, de vastes superficies pour des productions industrielles. Cette pratique, encore mal connue, rappelle les concessions coloniales et risque de concurrencer les cultures vivrières, si elle n’est pas contrôlée.
Il faut aussi renouveler les politiques agricoles, ou plutôt les ressusciter, profitant d’un renouveau d’intérêt annoncé l’an dernier par la Banque mondiale et auquel participe l’AFD.
G. Courade indique les domaines où elle devrait intervenir : la recherche agronomique, les formules de crédit adaptées au monde rural, l’extension de la mécanisation. Il faut aller au-delà de la culture attelée, très répandue en Afrique de l’Ouest, pendant la colonisation et qui a continué à s’étendre.
Autre inquiétude à surveiller, la concurrence potentielle des biocarburants, comme le jatropha ou d’autres, s’ils s’avéraient plus rémunérateurs que les cultures traditionnelles.
Plus positif enfin, la montée en puissance des organisations paysannes dans tous les pays. Elles jouent désormais un rôle grandissant sur le plan politique aux niveaux national et international. La CADE va d’ ailleurs prendre l’initiative, après les vacances, de valoriser le livre « Dieu n’est pas un paysan » de Mamadou Cissokho, animateur du Roppa, (Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest).■
Robert Ginésy
Références
Intervenant :
Frédéric Giraut, agrégé des Universités de France, professeur en géographie politique à l’Université de Genève, spécialiste des questions de recompositions territoriales et de politiques publiques comparées dans différents contextes africains (Afrique du Sud, Niger, Maroc notamment) et européens.
Auteurs du film :
Jean Christophe Monferran, ingénieur, Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain. EHESS 105 Bd. Raspail 75006 Paris.
Emile Tchawé Hatcheu, géographe, docteur de l’Université de Paris I (Panthéon / Sorbonne) a participé à de nombreuses enquêtes sur les mutations de l’agriculture paysannes. En 1997, il a créé les Jeunes chercheurs associés pour le développement (JCAD), en partenariat avec l’IRD (Institut de recherche et de développement).
Quelques références :
- Giraut Frédéric, (éd) Le territoire est mort, Vive les territoires, Paris IRD, 2005, 384 pp
- Giraut Frédéric, Révélations et impasses d’une approche radicale de la mondialisation, Actuel, 18.07.2007
http://espacestemps.net/document2712.html
- Giraut Frédéric, (dir) Etude comparée des politiques d’aménagement du territoire et de développement régional dans les pays du Sud Paris DGCID, (Coll. Etudes), 2006, 133 pp. http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/Pubb.pdf
- Hatcheu Emile Tchawé, Marchés et marchands de vivres à Douala, L’Harmattan, 2006, 190 pp.