Débat
Le public de la salle
Les questions du public ont amené des
réponses et suscité des réactions sur des
thèmes différents. Réponses et réactions
sont regroupés ci-après par thème.
La littérature populaire
Le roman policier africain représente
au Nigeria une véritable industrie.
Les trames sont différentes de
celles des ouvrages occidentaux. Il
peut s’arc bouter sur les centaines
de films policiers produits sur place
et que l’on trouve sur les marchés
dans les autres pays. Au Mali, selon
T. Perret, il n’y a pas de marché
pour le roman policier. Alors qu’il
y a une culture très riche à faire valoir
; il regrette que la circulation de
l’écrit soit dérisoire, encore que les
livres en français se vendent assez
bien. C’est une difficulté majeure
pour la littérature populaire, parce
qu’il n’y a pas de lieu où l’on pourrait
se rencontrer et s’informer. Ce
n’est pas le cas en Afrique de l’Est
où cette littérature est florissante,
mais rédigée en swahili, langue que
les Anglais ont transcrite il y a longtemps
et qui est très pratiquée oralement
et par écrit. La presse existe
aussi et diffuse la langue. Il y a en
fait un marché en swahili … mais
pas en wolof. La question de la langue
ne se pose pas en tant que telle,
mais parce que, justement, le
« marché » n’existe pas. Par contre,
dit N. Philippe, en Côte d’Ivoire la
collection « Adoras » publiée par
les Nouvelles Éditions Ivoiriennes,
est un exemple de réussite éditoriale,
dans le style de la collection
Harlequin.
Internet
Pour « Cultures Sud » le passage au
web était un problème de coût :
mourir ou rebondir. Malheureusement
il est vrai, le public africain est
peu équipé, même si l’usage progresse.
J’aurais préféré, dit N. Philippe,
un tirage papier minimum
pour assurer la transition à l’intention
d’un certain public. Le site est
conçu pour être facilement accessible,
même en bas débit. Le tirage de
la revue était de 10.000 exemplaires,
dont la moitié en Afrique, diffusée
par les ambassades et centres culturels.
Il n’y a jamais eu plus de 350
abonnés. T. Perret précise que
« Africultures » aussi est passée à
Internet, en conservant le principe
d’une édition papier. Le site propose
des services dans les domaines littéraire
et artistique. En général ceux
qui lisent les journaux regardent le
web, qui pourrait devenir un média
culturel privilégié, surtout là où les
médias classiques sont défaillants.
Apportant des services, Internet devient
plus utilitaire. On constate par
ailleurs que, sauf au Sénégal peutêtre,
beaucoup de sites qui traitent
de culture, viennent de la diaspora,
ce qui est une forme d’extraversion.
T. Perret conclut que ces nouvelles
technologies n’élimineront pas la
presse écrite ni le livre, qui conserveront
leurs spécificités.
Olympe Bhély-Quenum, écrivain
cité par B. Mongo-Mboussa, veut
redonner leur place aux écrivains et
à la critique littéraire. C’est un métier
d’écrire en dehors de l’actualité,
dans le domaine du récit et de l’imaginaire.
Le journalisme aussi est un
métier, mais différent. Il faut se
construire un statut, la critique peut
y aider, c’est une nécessité.
Les blogs, qui se multiplient en
Afrique, assurent une valorisation
des auteurs, des journalistes aussi
dans certains cas. Ils peuvent être un
lieu d’échange et de critique littéraire,
car il est important de savoir
ce que pense le lectorat. Mais ce
serait aussi une forme de
« starisation » assez stérile.
L’action des médias
RFI et l’Afrique sont dans une relation
médiatique ambiguë, dit T. Perret.
C’est la voix de la France et
aussi, par un phénomène d’appropriation,
c’est la voix de l’Afrique.
RFI a montré une volonté constante
de promotion de la culture dans les
années 75 / 80. Les « Concours »
ont fait surgir des talents. Mais depuis
une dizaine d’années, l’information
gagne sur la culture et dans
celle-ci la partie française domine.
Des programmes ont disparu. On
parle peu de ce qui se passe en Afrique,
faute d’information ? ou peutêtre
à cause d’instructions limitatives
? La para-littérature, dont parlait
B. Sall, n’a jamais été mentionnée.
Ailleurs dans la presse en général, la
liberté n’apparaît pas totale. Dans
l’esprit de la francophonie, la
culture devrait occuper une place
importante. Couvrant toute l’Afrique
de l’Ouest et du Centre, RFI est
irremplaçable, à côté de médias brimés
par l’étroitesse des marchés
nationaux. Une certaine régionalisation
serait souhaitable.
B. Mongo-Mboussa demande s’il ne
faudrait pas créer une Foire littéraire
francophone comme au Zimbabwe.
« Étonnants voyageurs » de Bamako
rapprochait les auteurs du public.
Quant au passage de l’imaginaire à
l’événementiel, ne serait-il pas une
tendance générale, qui ne serait pas
liée à l’Afrique ?
Dans les villes les jeunes sont passés
directement de la civilisation
de l’écrit à celle de l’image. C’est,
selon B. Sall, l’échec abyssal de
l’institution politique, de la formation
des enseignants. Dans les librairies
« par terre », dit-il, on achète les
livres des auteurs qui racontent des
histoires de la vie courante et qui
traitent de « politique », alors que les
politiciens négligent les problèmes
de chacun. Mais les maisons d’édition
ne reconnaissent pas ce type
d’ouvrage ; en effet ils ne reçoivent
pas de prix littéraires. Or ils sont
demandés. C’est le même besoin qui assure le succès du théâtre populaire.
Au Sénégal, Lylian Fongang Kesteloot,
universitaire, tient à assurer que
les événements culturels sont relayés
par la radio et la télévision. Des librairies
lancent des débats animés
par un professeur d’université. Les
critiques ne sont pas l’oeuvre de
journalistes, mais d’universitaires.
Les journalistes d’ailleurs seraient-ils
compétents ? Des stages de formation
sont organisés à leur intention,
même si la formule est, selon les
intervenants, inadaptée.
Les langues locales
Il y a partout une demande de lecture,
mais pas forcément en français,
dit B. Sall. Ainsi au Sénégal, il y
aurait 20 % de « francophones »,
mais 7 à 8 % seulement « parlent » le
français. Le wolof est plus répandu.
En fait, c’est un pays partiellement
francophone. Dans de nombreux
États, notamment en Côte d’Ivoire,
se crée une nouvelle langue française
associée à des langues locales. C’est
une alchimie qui pourrait donner lieu
à une écriture dans un langage
connu. Beaucoup d’écrivains appartenant
à la diaspora, ont peu d’ancrage
dans leur pays et n’ont donc
pas besoin de s’imposer en Afrique.
B. Sall pense que l’essor de la littérature
africaine n’est pas une question
de moyens, mais un problème de
volonté politique. Les relations d’externalisation
de l’Afrique supposent
une culture de qualité. Elle doit s’exprimer
dans ses langues, qui dessinent
son imaginaire. L’usage des
langues locales n’est pas un enfermement,
mais une ouverture avec sa
personnalité. Il faut être fier de sa
langue, pour accueillir les autres. La
persistance dans la langue française
entretient l’Afrique dans le sousdéveloppement.
Christian Valantin, homme politique
sénégalais, clôture la réunion sur
le thème récurrent des « langues nationales
». Il sent un frémissement
dans la position française. En effet la
scolarisation en Afrique a toujours
été pratiquée uniquement en français.
Or la démocratisation a multiplié le
nombre d’élèves et la scolarisation se
dégrade, les enseignants n’étant pas
suffisamment formés pour enseigner
correctement le français. Dès lors,
les langues locales gagnent du terrain,
mais elles ne sont pas encore
assez reconnues pour que les écrivains
s’appuient sur elles. Dans l’esprit
de la charte de la diversité culturelle
de l’UNESCO, la France lance
des expériences de pluralisme linguistique
dans la scolarisation en
Afrique francophone.■
Denyse de Saivre
et Robert Ginésy