Le Débat
1 Abdoulaye Elimane Kane ; 2 Amadou Lamine Sall ; 3 Achille Ngoye ; 4 Boris Diop ; 5 C. Hamidou Kane ; 6 J.-B. Tati-Loutard; 7 Sony Labou Tansi ; 8 Léopold Sédar Senghor ; 9 Dominique Ngoïe-Ngolla ; 10 Dieudonné Niangouna ; 11 Moussa Konaté ; 12 Tchicaya
Quelqu’un fait remarquer l’absence
de la parole des femmes dans les
premières années de la production
littéraire africaine.
L. Kesteloot répond
que les femmes ont pris effectivement
10 à 15 ans de retard mais
que c’est un problème d’école. Le
premier baccalauréat féminin date
des années 50. A l’époque de l’indépendance,
le plus haut diplôme féminin
était institutrice.
Mariama Bâ a un rôle fondamental
dans le monde de l’écrit sénégalais.
Comment trouvez-vous sa position,
notamment par rapport aux débats
féministes ?
Son rôle est effectivement
important ; elle aborde des problèmes
politiques et sociaux et traite
de la polygamie aussi bien en Afrique
de l’Est qu’en Afrique de
l’Ouest dans son ouvrage « Une si
longue lettre ».
A l’Est, rien de nouveau ? La RDC
sera bientôt le premier pays francophone
. Il semble que la France a
pris la mesure de l’avenir et qu’elle
n’en est plus à favoriser « une certaine
francophonie de l’Ouest ».
D. Delas reconnaît que la France a
beaucoup favorisé la francophonie
de l’Ouest. Mais cela appartient
maintenant au passé. Il est évident
que l’intérêt de la France pour les
pays du Centre et de l’Est est lié à la
richesse de leur sous-sol. Mais ce
n’est pas la France qui va renverser
ces pôles et remettre en question des
ségrégations culturelles qui se sont
faites à partir de données spécifiques.
T. Boni parlait des théories
post-coloniales. Une des grandes
idées est qu’il faut favoriser ceux qui
n’avaient pas la parole, les regards
qui viennent d’en bas et remettre en
question l’hégémonie des discours
dominants. Un autre thème associé
important est qu’il faut différencier
et ne plus avoir un regard qui assimile
tout. L’Afrique en général, ça
n’existe pas pour D. Delas. L’époque
est à la différence et ce n’est pas à la
France de changer de politique mais
aux gens des pays d’affirmer leur
différence en prenant bien conscience
qu’il n’y a plus d’autorité
générale.
Tchicaya U Tam'si et Sony Labou
Tansi avaient, parmi d’autres jeunes
écrivains, cherché à marquer leur
différence avec l’idéologie d’une
Négritude qui comportait des nuances
avec Senghor, Césaire, Damas. Y
a-t-il une rupture entre ces deux
écrivains qui revendiquaient leur
Congolité vis-à-vis de Senghor, un
humaniste contemporain qui a
« patronné » la poésie de ses cadets
?
L. Kesteloot indique que
quand Tchicaya a écrit ses premiers
textes, Senghor les a dédicacés, reconnaissant
en lui un grand poète de
la Négritude. En fait cette dédicace
ne semble pas avoir plu à Tchicaya qui cherchait à affirmer une indépendance
que Senghor tentait de
noyer. Cette dédicace a d’ailleurs
disparu des rééditions suivantes. La
colère n’est pas spécifique aux
Congolais, c’est aussi celle de Césaire,
Damas, et même Senghor ;
c’est la chose la mieux partagée
dans la Négritude, en réaction au
regard du Blanc. Mais le Congolais
a senti quelque part dans le regard
français une certaine péjoration de
sa personne par rapport aux Africains
de l’Ouest. Ce qui fait la
grande différence entre les littératures
de ces deux pôles, c’est un environnement,
avec une littérature de
savane d’un côté, et une littérature
de forêt de l’autre, les perceptions
du monde, de la terre et de la nature
étant différentes. N. Martin-Granel
précise qu’entre Tchicaya et Sony
Labou Tansi, les débats ont été
poussés très loin. Le fond du différend
était bien la question de l’identité
et la façon dont on la retrouve
dans leurs oeuvres. Tchicaya,
contrairement à Sony Labou Tansi,
affirme qu’il faut couper le cordon
et ne jamais remonter aux sources.
C’est un débat feutré, tout en nuances,
complexe. Ils s’opposent par
rapport à la Négritude mais pas
contre Senghor rappelle L. Kesteloot.
Celle-ci se dit en désaccord
avec D. Delas lorsqu’il dit que
l’Afrique en général n’existe
pas. Les écrivains de la nouvelle
génération qui écrivent
dans la « Revue Noire » prennent
position par rapport aux
anciens en s’identifiant
comme Africains et parlent
du monde noir, de la diaspora,
de l’Afrique.
D. Delas intervient à son tour
en indiquant que la littérature
coloniale a aussi inventé une
Afrique avec tous les clichés
de l’époque. Mais si on admet
que la Négritude n’est pas
une rupture totale et radicale,
on peut aussi dire que la vision
qu’elle donne d’une
Afrique est liée à des options
essentialistes. Quand on parle
du Congo, on se trouve beaucoup
plus devant une crédibilité
qu’on pourrait accorder à
cette généralisation qui se
cache sous l’emploi du mot
« Afrique ». La pensée va dans le
sens de la revalorisation d’une Afrique
qui serait largement liée à la
connaissance des cultures et des
civilisations traditionnelles. Chez
les peuples de la forêt, les civilisations
n’ont pas fonctionné de la
même manière. Alors faut-il garder
le terme ?
De nombreuses questions portent
sur la place de la langue française
et sur celle des langues locales.
Sony Labou Tansi a souvent écrit en
langue locale mais L. Kesteloot n’a
pas trouvé de manuscrits écrits en
kikongo à part quelques poèmes.
Dans tous les pays, on a voulu alphabétiser
en français. Les langues
locales ont été écartées au prétexte
qu’il y a trop de langues en Afrique
et que cela aurait révélé les clivages
ethniques. Aujourd’hui, c’est un
handicap. L’Afrique anglophone a
réussi à le faire et pourtant elle n’est
pas plus « tribalisée » que l’Afrique
francophone. Quand Boubacar Boris
Diop écrit son livre « Doomi Golo »
en wolof, il est lu. Concernant la
littérature peule, elle a fait l’objet
d’un numéro dans « Etudes littéraires
africaines ». Il s’agit de traduire
et faire connaître la littérature traditionnelle
et ensuite de voir si les
gens se mettent à écrire dans cette
langue. T. Boni indique les traductions
faites par les missionnaires, en
particulier à Madagascar où ils ont
publiés des petits manuels de proverbes
malgaches, en les adaptant à
la morale chrétienne.
L’analphabétisation est-elle la
cause de la non écriture en langue
du pays ?
Les tentatives d’enseignement
en langues vernaculaires,
comme au Burkina-Faso, ont été des
échecs. C’est un problème très complexe.
Il faut qu’il y ait une littérature,
et le poids de la francophonie
est encore très fort. Se pose aussi la
question du public, du marché. Il y a
30 ans, des injonctions très fortes
venaient des universitaires visant à
réhabiliter les langues locales, mais
eux-mêmes écrivaient en français.
Pour Sony Labou Tansi, le problème,
c’est la littérature, ce n’est
pas la langue. Toute la question est
de savoir comment rester soi-même
dans un univers mondialisé. Tout un
travail est fait pour retranscrire l’oralité
; les contes, les chansons. T.
Boni indique qu’un travail pertinent
est fait sur les langues dans la chanson
dont les traductions sont très
difficiles pour qu’il n’y ait pas perte
de sens. Mais celles-ci sont un instrument
essentiel pour le dialogue
des cultures.■
Philippe Mathieu
Je remercie Tanella Boni d’avoir bien
voulu porter un oeil critique sur ce texte.
P. M.
Vous pouvez consulter sur Internet :
Librairie Soumbala : http://soumbala.com/
Femmes écrivains:http://aflit.arts.uwa.edu.au/FEMEChome.html