Le Débat
Doudou Diene souhaite engager
un vrai débat avec l’assemblée
qui pose de nombreuses questions.
Peut-on considérer que la
mise en place d’un Ministère
de l’identité nationale et de l’immigration
constitue un rejet explicite
et légiféré de l’autre dont
les Africains au premier rang ?
Et peut-on qualifier cet acte de
raciste ?
Doudou Diene : La simple association
identité et immigration
indique que c’est bien l’immigration
qui est visée. C’est la reproduction
de cette vieille construction
selon laquelle l’autre est le
problème de l’identité. Le problème
qu’a eu Doudou Diene
dans son travail pour l’Assemblée
de l’ONU a été d’amener le racisme
à s’exprimer. Cette association
identité-immigration dans
une structure gouvernementale
est l’expression qui n’a peut-être
pas été consciemment pensée
d’une réalité profonde. Ce n’est
pas une exclusivité française. Elle
est, sur le continent européen,
l’expression profonde d’une crispation
et d’une crise identitaire.
Elle révèle que les vieilles constructions
identitaires correspondant
à un moment de l’histoire ne
sont plus conformes aux dynamiques
multiculturelles des sociétés
actuelles. C’est cette contradiction
qui est rejetée par l’élite qui
se sent bousculée par le multiculturalisme
et qui ne parvient
pas à penser, à théoriser, à répondre
par une éthique. C’est la révélation
d’un racisme masqué,
d’une xénophobie prégnante, très
profonde.
Quel est le rôle majeur que joue
l’identité culturelle dans la construction
des Nations africaines ?
Doudou Diene : Son rôle est fondamental.
Dans toutes les constructions
africaines, mythiques ou
modernes, même si elles ont des
objectifs politiques de pouvoir, il
y a toujours des référents culturels
qui sont sollicités dans le
bricolage identitaire. L’élément
culturel est le ciment de ce bricolage.
Mais la culture est toujours
conçue comme l’expression d’un
groupe exclusif donné qui s’est
posé comme l’élément conducteur
de la culture nationale. L’expression
culturelle est la première
expression du rejet identitaire. On
le voit dans le débat sur la burqa,
dans la musique, dans les expressions
esthétiques. L’élément
culturel exclusif au coeur du bricolage
identitaire est l’expression
d’une construction artificielle. La
réponse est dans des ensembles,
des interactions multiculturels.
On voit bien, quand on met côte à
côte les pratiques culturelles nationales
et les pratiques africaines,
que les jeunes peuvent se
retrouver autour de la musique.
La culture est un champ privilégié
pour répondre aux tensions
identitaires.
Comment régler les problèmes
d’ethnicité et les conflits religieux
à l’intérieur d’un Etat africain
donné, lesquels risquent de le
faire éclater. Qu’en est-il de l’irrédentisme
casamançais ?
Doudou Diene : La seule réponse
est de reconnaître la permanence
et la prégnance de la question
identitaire. Pour ce qui concerne
la Casamance, il y a des ethnies
culturellement identifiées, ayant
une spécificité construite à travers
le temps qui doit être reconnue
et respectée dans un ensemble
national. Cette reconnaissance
ne doit pas être simplement culturelle,
mais elle doit trouver aussi
son expression dans le domaine
politique. Plus globalement, on
peut donner un élément de réponse
à la question en posant
que toutes les sociétés actuelles
sont multiculturelles, en reconnaissant
cette diversité et en essayant
de réduire cette tension
identitaire par cette dialectique
permanente tirée de la diversité.
Dans les débats sur l’identité nationale,
comme dans les constructions
racistes, les intellectuels
affirment souvent qu’il faut respecter
la diversité. Mais c’est un
concept ambigu. A l’époque coloniale,
l’identité africaine au
moment des luttes pour l’indépendance,
a été conçue comme
une arme pour combattre le colon.
Elle a pu correspondre à un
moment de l’histoire à une nécessité.
Mais elle n’a pas été pensée
comme une identité plurielle dans
la société africaine.
La réflexion sur l’identité n’estelle
pas nécessaire comme prise
de conscience de sa culture ?
Certes, il faut veiller au danger
de son instrumentalisation. Mais
ne faut-il pas en passer par là, ne
fût-ce que pour se connaître ?
Doudou Diene : Dans tout ensemble
multiculturel marqué par la
diversité des communautés à parcours
religieux, culturel, ethnique
différents, il faut reconnaître chaque
branche dans sa singularité.
Cette première étape ne peut avoir
de sens, dans une dynamique interculturelle,
que si elle est liée à
l’ensemble, donc à l’universalité,
aux interactions. Il est capital pour
la vitalité de toute société multiculturelle
que les identités spécifiques
soient reconnues et que cette
reconnaissance aille de pair avec
le « vivre ensemble ».
La parole est alors donnée à des
intervenants qui souhaitent s’exprimer
dans la salle.
Lylian Kasteloot se dit en accord
avec Doudou Diene tout en précisant
qu’il est très en avance. Toutes
les sociétés sont multiculturelles,
certes, mais dans chaque pays
il y a des cultures dominantes. Ce
qui pose problème, c’est l’attitude
des individus minoritaires par rapport
aux cultures dominantes.
Nous avons en Afrique comme en
Europe des sociétés tolérantes,
mais avec des fondements traditionnels,
des usages, qui font
qu’une Française ne peut pas se
comporter à Dakar comme à Paris.
Les individus de culture minoritaire
doivent s’adapter. En
France, se pose le problème du
respect d’une culture dominante.
Quand les Français parlent de civilisation,
ils ont une conception
de l’Homme. C’est toute une
construction bricolée depuis des
siècles. L’identité culturelle, la
culture, le bricolage, c’est la
même chose. C’est ce qui nous
unit et nous oppose. On s’oppose
avec l’identité culturelle. La Négritude
a été un grand mouvement
de l’identité culturelle nécessaire
qui a donné des choses magnifiques.
Doudou Diene : Vous avez posé
la question centrale qui est cette
notion de culture dominante.
Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Le
leitmotiv qui revient c’est la défense
de l’identité culturelle. La
notion de culture est complexe ;
elle touche à l’esthétique, à l’éthique,
au spirituel. On s’arrête souvent
à l’esthétique. La dimension
éthique est plus profonde ; c’est
l’éthique des valeurs et quand on
se les approprie, on rejette les valeurs
de l’autre. Le spirituel est
présent dans toutes les cultures.
Quand on prend ces trois dimensions,
on se rend compte que la
culture exprime une chose mouvante.
Lorsqu’on la fixe en parlant
de culture nationale, on la reconstruit,
on fait du bricolage. Il y a
des discours de la culture dominante.
Mais dans les pratiques
culturelles, on se rend compte que
les interactions se font tous les
jours. C’est quand on accole la
notion de national que cela devient
problématique. Les cultures
qui ont disparu sont celles qui se
sont enfermées sur elles-mêmes et
Doudou Diene se dit très méfiant
sur certains concepts qui enferment
les sociétés dans des expressions
définitives. La notion de
culture nationale indique qu’on
met des frontières. Quelles frontières
?
Catherine Coquery-Vidrovitch :
Elle se dit en accord avec les propos
de Doudou Diene et a beaucoup
aimé son idée de montrer
que l’identité nationale et le nationalisme,
c’est universel. Et il est
très important d’en faire la critique
en Afrique comme en France.
En France, on en a évacué complètement
la profondeur historique
et culturelle. Dans les années
2001 à 2008, on n’a parlé de manière
intellectuelle et violente que
de l’histoire coloniale. Les immigrés
sont l’ennemi de l’intérieur.
Concernant les deux dernières
vagues d’immigration : l’immigration
maghrébine de 1945 à
1970 puis l’immigration subsaharienne
à partir des années 70, on a
oublié qu’il y a eu l’Union française
et donc la liberté totale de
circulation. On a même discuté
l’idée d’accorder la nationalité
française et de l’Union française à
tout le monde. Les immigrés des
générations suivantes font partie
de notre histoire impériale. Les
intellectuels discutent du fait que
le concept d’identité nationale est
un non concept parce qu’il est
totalement nouveau et que l’histoire
est l’accumulation des mélanges
culturels depuis toujours. Il
faut absolument reprendre les
erreurs monumentales de cette
discussion et introduire notre histoire
impériale.
Doudou Diene : Le débat sur l’identité
nationale en France a commencé
lorsque certains députés
ont voulu souligner la dimension
positive de la colonisation. Ils ont
compris que l’enjeu était mémoriel
et qu’il touchait à l’écriture et
à l’enseignement de l’histoire.
L’ambiguïté des concepts est porteuse
de tensions. Le débat sur les
identités nationales a commencé il
y a très longtemps et certaines
élites l’ont enfermé dans des
concepts défensifs. Pour Doudou
Diene, ce qui est en train de se
passer est bon. Il parle
d’ « accouchement identitaire ».
C’est-à-dire que le conflit entre
les vieilles constructions identitaires
et les dynamiques multiculturelles
produit ce discours d’enfermement
xénophobique et raciste.
Mais c’est la résistance ultime à
de nouvelles identités qui se construisent
dans les sociétés de manière
profonde et qui permet de
faire sauter des verrous.■
Philippe Mathieu
Je remercie Doudou Diene d’avoir
bien voulu réviser le compte-rendu de sa conférence.