Le Débat
L’auditoire © cade
Les exemples concrets d’initiatives
de la part de jeunes entrepreneurs
africains et de mécanismes
d’accompagnement pour les soutenir
qui ont été exposés ont suscité
de nombreuses questions.
Le partenariat
Un premier train de questions
porte sur la difficulté pour un entrepreneur
d’établir un partenariat.
C’est un paradoxe en Afrique, où
existe une tradition de solidarité.
Les organisations patronales y
sont très faibles et quand elles
existent, ce sont souvent des filiales
d’organisations qui dépendent
de multinationales. Par ailleurs,
l’Etat ne joue pas vraiment son
rôle pour la promotion des entreprises.
R. Njitchoua répond qu’il y
a encore en Afrique, un certain
égoïsme et une phobie du partage.
Quand un Africain a un projet, il
préfère le faire seul. Il prend
l’exemple des tontines qui amassent
parfois des sommes considérables
mais qui ne constituent pas
une épargne mobilisable, chacun
préférant se consacrer à son petit
projet. Il y a un effort de pédagogie
à faire. Mais cela change chez
les chefs d’entreprise issus de la
diaspora qui comprennent qu’ensemble,
on est plus fort. P. Hoppenot
a observé que quand on crée
un partenariat, la méfiance s’installe
: au début, tout le monde est
d’accord, mais en s’engageant a
minima et en attendant de voir. A.
Ngongang évoque, pour expliquer
cette méfiance, des facteurs
culturels. Les indépendances africaines
se sont parfois faites dans
la douleur comme au Cameroun.
Certains parents ne donnent pas
leur nom à leurs enfants car il
évoque un passé qui risquerait de
les faire passer pour des descendants
de terroristes. Il faut donc
aujourd’hui reconstruire en faisant
sauter les blocages psychologiques.
Ce n’est pas infranchissable
et passé un certain cap, les choses
deviennent faciles.
La concurrence asiatique
Des questions portent sur la
concurrence asiatique qui relève
de la problématique des coûts de
production et de la concurrence
sur les marchés. R. Portella estime
qu’il ne faut pas stigmatiser les
Chinois tout en reconnaissant que
leur présence sur les marchés engendre
des tensions avec les commerçants
africains. Pour P. Hoppenot,
c’est dans le domaine des
travaux publics que les Chinois
sont particulièrement agressifs. Ce
sont plutôt les Français qui souffrent,
les Chinois étant en capacité
de faire des offres plus basses que
celles de leurs concurrents en réponse
aux appels d’offres. Par contre, les Chinois étant de bons
commerçants, ils concurrencent
directement les marchands africains
sur les marchés et cela devient
conflictuel. Il faut donc trouver
les moyens de réguler cette
concurrence. Les gouvernements
ont accordé des facilités aux Chinois
pour investir dans leur pays. Il
faudrait que les commerçants et les
chefs d’entreprises fassent pression
sur leur gouvernement pour
faire cesser ces aides.
Le rôle de l’Etat
Quel rôle l’Etat joue-t-il dans la
formation professionnelle ? A cette
question, il est répondu que le développement
des ressources humaines
en Afrique glisse de plus
en plus de l’Etat au privé. Cependant,
le chef de l’Etat camerounais,
par exemple, parle de la création
d’écoles d’ingénieurs professionnalisantes
ce qui révèle une
prise de conscience de la nécessité
de former de la main-d’oeuvre
qualifiée. A noter que des écoles
techniques créées en Afrique centrale,
l’ont été à l’initiative des
communautés villageoises et que
les professeurs sont payés par les
porteurs du projet, le rôle de l’Etat
étant en l’occurrence inexistant.
Concernant le rôle de l’Etat, la
fiscalité est une question récurrente.
Au Cameroun, R. Njitchoua
indique qu’elle est élevée. Face à
cette difficulté, la solution est selon
lui de faire du marketing politique.
Lors d’un débat à la télévision
locale avec des responsables du
Ministère des mines, il a défendu
le fait que l’eau était un produit de
première nécessité et qu’elle devait
donc être défiscalisée. Il a été entendu
puisqu’il y a deux mois,
l’eau a été complètement défiscalisée.
Mais beaucoup de choses restent
à faire et les groupes de pression
ont un rôle à jouer. Une des
revendications actuelles est l’exonération
des droits de douane de
l’outil de production comme cela
est appliqué aux Chinois. P. Hoppenot
assimile les contrôles fiscaux
bien souvent à du racket,
puisqu’ils reviennent à payer ce
qu’il faut à tel responsable
politique, et non ce qu’on
doit, ce qui peut conduire
l’entrepreneur au jeu dangereux
de la double comptabilité.
Le problème de la légitimité
des acteurs locaux
Une question porte sur la
légitimité des acteurs locaux.
Face à la faillite des
Etats, la légitimité tend à
revenir à des acteurs extérieurs.
Quel est le rôle des
entrepreneurs locaux dans
la reconstruction de leur légitimité
d’action ? A. Ngongang répond
qu’aujourd’hui les acteurs locaux
prennent conscience qu’il faut coopérer
non seulement localement
mais aussi avec les autres pays
face à la nécessité d’élargir les
marchés. Un entrepreneur qui n’a
pas eu l’opportunité de se former à
l’étranger peut réussir à créer son
entreprise en s’appuyant sur ses
réseaux familiaux et ses relations.
Le rôle des banques dans la création
d’entreprises est souvent évoqué.
L’expérience faite au Cameroun
par R. Njitchoua est significative.
Il s’est en effet heurté à des
refus successifs avant de se tourner
vers IPDev lors du montage de son
projet. Mais dès lors que celui-ci a
montré qu’il marchait, les relations
avec les banques se sont normalisées.
Pour P. Hoppenot, il faut se
mettre à la place des banques. En
France, elles ne prêtent pas à des
start-up si l’entrepreneur n’apporte
pas un minimum de fonds propres
pour prendre les premiers risques.
IPDev se substitue aux banques en
apportant des fonds propres mais
après avoir étudié à fond le projet.
Cela permet de se connaître et d’établir
une véritable relation de
confiance.
Disposer d’un « capital politique
? »
Quant à la nécessité de disposer
d’un « capital politique » pour réussir,
les réponses sont variées. R.
Portella rassure les jeunes entrepreneurs
qui voudraient se lancer
en les assurant que des porteurs de
projets réussissent
sans bénéficier
de réseau
puissant. Il n’en
est pas moins
vrai, selon les
témoignages des
intervenants, que
les interlocuteurs
qu’ils ont en face
d’eux ne sont pas
toujours des
vrais patriotes et
songent à leur
intérêt personnel
avant de penser à
l’intérêt général. R. Njitchoua,
faisant part de son expérience personnelle,
indique qu’il existe des
règles non écrites, des codes à
connaître, faute de quoi on peut
courir à l’échec. Le chef d’entreprise
peut contribuer à supprimer
certains abus, comme des contrôles
fiscaux par des personnes non
habilitées, en les dénonçant auprès
des autorités avec lesquelles des
liens ont pu s’établir. Le marketing
politique peut donc avoir des vertus.
Des réseaux d’aide à la diaspora
à l’articulation avec le secteur
informel
Face aux pièges qu’il faut savoir
contourner, quelqu’un demande
s’il existe un réseau qui aide les
candidats entrepreneurs de la diaspora
à comprendre les codes. Dans
ce but, R. Njitchoua a organisé au
Cameroun, en collaboration avec
l’ONUDI, un forum avec des chefs
d’entreprise « en herbe » et des
partenaires du Nord. Il est en train
de monter une association (New
Bell Initiative, du nom d’un quartier
de particulière pauvreté) qui a
pour objectif de mobiliser les élites
pour trouver de l’emploi à ceux
qui n’ont pas d’expertise et de les
mettre ensemble pour créer des
structures.
Sur l’appui apporté au secteur informel,
des articulations sont possibles
avec les entreprises. Cameroun
Breuvages a créé de nombreux
emplois indirects : ce sont
des grossistes qui travaillent de manière informelle et qui brassent
pas mal d’argent. Ce système répond
bien à la fois à la vocation
économique et au volet social de
l’entreprise.
Diversification ou éparpillement
?
Une question porte sur la motivation
et sur la diversification des
activités d’un même entrepreneur.
L’exemple est donné d’un expert
comptable qui exporte des mangues
et des haricots verts, ou
d’une agence de tourisme qui se
lance dans la filature de textiles.
On s’attendrait davantage à une
diversification horizontale. Est-ce
que ce comportement, qui est très
différent de ce qu’on trouve dans
les pays du Nord, est dû au souci
de la réputation du chef d’entreprise,
à ses réseaux politiques ou à
la diversification des risques ? P.
Hoppenot répond que les entrepreneurs
avec qui il travaille se
concentrent sur leur objectif et ça
marche bien. Par contre, lorsqu’ils
ont l’impression de maîtriser leur
entreprise, ils ont souvent envie
d’aborder un autre challenge.
Finalement, la réponse à la demande
sociale dans l’environnement
de l’entreprise se trouve essentiellement
dans la création
d’emplois, dans la formation et
parfois dans des pratiques de
sponsorisation qui relaient l’absence
de l’Etat dans de nombreux
créneaux. Les chefs d’entreprises
sont conscients de leur responsabilité
au sein de la société dans
laquelle ils exercent et la meilleure
manière d’avoir un impact
social est de réussir et de pérenniser
leur entreprise. ■
Philippe Mathieu