Chaque société construit sa modernité
Anne-Cécile Robert trouve passionnantes
les interventions d’O. Blondin
Diop et de B. Dumont. En effet, alors
que depuis quelques années on est dans
une présentation binaire et schématique
de la période coloniale entre les bons et
les méchants et que cela ne sert ni la
mémoire ni l’histoire, avec ces intervenants,
on est dans l’interaction humaine
et politique et cela nous rapproche plus
de la vérité que les grands anathèmes
moraux.
Philippe Hugon rappelle que la situation
varie d’un Etat à l’autre. En 1960,
le Cameroun n’était pas une colonie,
mais un protectorat des Nations Unies.
Il fut le lieu de grandes violences :
émeutes conduites par l’UPC, mouvement
indépendantiste d’inspiration
marxiste, considéré comme proche de
l’Union soviétique, répression meurtrière
par l’armée française, notamment
chez les Bamiléké. L’indépendance
n’était pas inscrite à l’avance. La présence
de la France était très forte. La
« Communauté franco-africaine » n’a
disparu officiellement qu’en 1995. Ce
qui explique la poursuite par la France
de fonctions régaliennes : accords de
coopération militaire, zone franc nécessaire
au maintien de l’unité monétaire
des deux ex-Fédérations.
L’expression Françafrique ne couvre
pas toutes les relations entre la France
et l’Afrique. Il y a sans doute encore
des réseaux, mais la réalité c’est qu’en
1960, 40 % du commerce extérieur
français se faisait avec le « pré carré »
et moins de 2 % aujourd’hui. Les grandes
entreprises françaises n’y sont plus,
sauf quelques-unes pour le pétrole, les
travaux publics ou les services. Les
intérêts économiques sont hors de la
zone Franc, en Afrique du Sud, au Nigeria,
en Angola.
La chute du mur de Berlin a provoqué
une rupture radicale dans la position de
la France vis-à-vis de l’Afrique. Il n’y
a plus de surenchère géopolitique.
L’avenir de la zone Franc est en question.
D’un côté, il y a l’euro, de l’autre
des Banques centrales africaines. On
parle de monnaies nationales ou régionales
comme l’Union économique et
monétaire Ouest-africaine (UEMOA).
Il y a encore 10.000 militaires français,
soit 4 fois moins et ils ne sont pas tous
dans la zone Franc. Il n y a plus que
deux bases. Cette présence est largement
européanisée pour la formation
des armées nationales. Les interventions
ont lieu dans un cadre multilatéral.
On s’interroge actuellement sur ce
qu’il convient de faire,
compte tenu de la présence
américaine et de
celle, plus discrète, de la
Chine.
Il y a une spécificité des
relations entre la France
et l’Afrique mais les enjeux
ne sont plus les mêmes
: diversification des
partenaires africains, multiplication
des acteurs
extérieurs au continent
avec les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le
Brésil, l’Union européenne. Des relations
de type colonial subsistent, complexes
et complexées, taxées d’indifférence
ou d’ingérence. Il y a un retrait
relatif, mais le cordon ombilical n’a
pas été rompu, comme entre la Grande-
Bretagne et ses anciennes colonies.
En quoi est-ce que la crise a influencé
la situation ? Yaoundé n’est plus reconnaissable,
c’était un village, aujourd-
’hui c’est une ville, avec des buildings,
plusieurs universités. On communique
par internet. La croissance de l’ensemble
du continent a été recalculée. C’est
une exception au niveau international.
L’Afrique a perdu des parts de marchés.
Mais une enquête sur les ménages
a été faite en se basant sur les
biens durables dont ils disposent, sur
leur niveau d’éducation, de santé, sur
les indicateurs sociaux. Le PIB n’est
pas stagnant. Il y a des zones de drames,
de conflits, mais ils sont nettement
moins importants qu’au moment
des indépendances, il n’y a pas de
grandes guerres, il y a des risques de
conflits localisés. On trouve un niveau
de revenu ne correspondant pas aux
données macro-économiques. Mais
c’est parce que 90 % de l’activité n’est
pas enregistrée, car elle passe par l’activité
urbaine informelle, par la contrebande
et par des voies mal connues.
Par rapport à la compétition internationale,
il y a une exception africaine.
Mais si l’on regarde l’évolution de
l’espérance de vie, du niveau de scolarisation,
de la santé, il n’y a pas stagnation.
L’Afrique évolue, elle est entrée
dans l’Histoire. Il reste bien sûr des
problèmes permanents : le religieux et
le politique. En politique, il y a un double
registre : à l’extérieur un souci de
légitimation ; à l’intérieur les rapports
avec les chefferies traditionnelles. On
était en présence de religions rurales
basées sur l’oralité, c’était l’animisme,
le polythéisme. Aujourd’hui dominent
les religions monothéistes,
religions du Livre, avec l’Islam,
les églises évangélistes,
en ville comme à la campagne.
A ces fondamentaux
s’ajoute la pression démographique.
Il faut, conclut P. Hugon,
éviter les oppositions binaires
entre tradition et modernité.
Chaque société construit sa
propre modernité. Il n’y a pas
de modèle. Chacune agit par
métissage, syncrétisme, hybridation,
par des entrées multiples. Pour comprendre
l’évolution, il faut voir comment
des sociétés, différentes géographiquement
et culturellement, avancent
leur propre modernité. Il n’y a pas permanence
de l’Afrique des indépendances,
il n’y a pas non plus rupture, c’est
une continuité réinterprétée historiquement.
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