Le débat
Un premier train de questions s’adresse à Jean-Pierre Imélé. Est-il vrai que les pays importateurs d’Europe refusent que les produits soient transformés en Afrique? Vos partenaires ne sont-ils que des Camerounais ? Distribuez-vous des dividendes et quel est le salaire moyen de vos employés permanents ?
Vous êtes-vous adressé à Proparco ? Quelles sont vos relations avec les grands groupes comme la Compagnie fruitière au Cameroun ? Et si demain vous voulez faire de la banane, cela poserait-il problème ?
J.-P. Imélé répond d’abord sur les salaires. Compte tenu de son statut, son entreprise n’est pas tenue de respecter les conventions collectives locales en la matière. Mais étant une entreprise du secteur de l’agriculture biologique et du commerce équitable, et étant certifiée par Ecocert, elle est tenue de verser des salaires supérieurs à la moyenne. Un employé d’exploitation agricole touche de 40 à 55.000 FCFA plus des primes. L’entreprise dispose d’une cantine qui permet aux employés d’avoir un repas décent par jour.
Concernant l’actionnariat, il est étranger et camerounais. 40 % des actions sont détenues par des sociétés françaises qui assurent des transferts de technologie sur place. Un pays européen ne peut pas refuser la transformation sur place des produits africains. Les citoyens européens, qu’ils en soient conscients ou non, participent au renforcement des capacités des entreprises des pays du Sud en matière de qualité. Il y a des structures qui bénéficient de fonds européens de développement en faveur des entreprises. Le Coleacp (association interprofessionnelle pour la promotion des échanges ACP-UE de fruits, légumes, fleurs, plantes) a des bureaux à Rungis et à Bruxelles. Il travaille sur des problématiques phytosanitaires. Le CDE (Centre de Développement des Entreprises) aide les entreprises du Sud à acquérir des standards pour prétendre vendre sur le marché européen. Il peut y avoir des groupes de supermarchés européens qui décident de promouvoir un label qui a pour objectif de trier ce qu’ils vont importer, ce qui donne une chance aux entreprises africaines qui bénéficient de ce label. De plus, l’OMC peut sanctionner des refus d’importer.
Sur les dividendes, la société a été rejointe depuis 1986 par des actionnaires étrangers. J.-P. Imélé est lui-même actionnaire et dispose de 40 % des actions. Bien que ce soit sa préoccupation, la société est trop jeune pour distribuer des dividendes.
J.-P. Imélé ne s’est pas rapproché initialement de Proparco car il n’avait pas encore un niveau d’organisation suffisant et n’avait donc pas les critères d’éligibilité minimum. Il fallait d’abord renforcer la société, avec beaucoup d’appui au management, au recrutement et à la mise aux normes.
Les relations avec les grands groupes sont bonnes, en particulier avec la Société bananière. A la suite des émeutes de 2008, des échanges ont été institués avec cette société pour prendre des initiatives favorables à l’intégration du personnel. La Compagnie fruitière s’est récemment impliquée dans un projet d’ONG pour la professionnalisation du personnel (le Cimar) situé à proximité de la plantation de bananes.
Une question s’adresse à Michel Jacquier : que veulent dire les mesures d’accompagnement, concrètement ?
M. Jacquier trouve intéressant qu’au capital de Biotropical, il y ait IPE qui lui-même est financé par Proparco. En réponse à la question posée, il précise qu’il essaie, à travers les outils dont il dispose, de financer des relais. Une grande partie de l’enjeu de la mise à niveau des entreprises, c’est de permettre à celles-ci de respecter les normes strictes qui leur permettent d’entrer sur le marché européen. L’assistance du FISEA, c’est du financement de conseil à des entreprises ou à des fonds d’investissement.
S'adressant à M. Jacquier, le Présidente du club des Africaines entrepreneurs d’Europe demande : qu’avez-vous mis en place concernant l’entrepreneuriat féminin ? Beaucoup d’échecs concernent les femmes migrantes. Elle regrette qu’à l’occasion d’une conférence-débat organisée sur le co-développement au regard de la femme africaine, l’AFD n’ait pas répondu à son invitation.
M. Jacquier répond qu’il est attentif à ces questions de genre mais qu’il n’a pas de stratégie globale. Le gouvernement demande à l’AFD d’y travailler. J.-B. Bokoto a sur cette question une expérience personnelle. Africa Synergies a au moins 60 % de projets qui résistent jusqu’à ce jour et qui sont portés par des femmes. Au niveau des Business Angels, les réseaux les plus actifs sont des réseaux de femmes. Il précise par ailleurs qu’en Afrique, la plupart des entreprises sont d’abord des réseaux sociaux informels avant de se structurer.
J.-P. Imélé est de nouveau interrogé : privilégie-t-il la production de mangues indépendamment d’autres produits? Et pourquoi ne s’attaque-t-il pas au marché africain ?
Un intervenant indique qu’il connaît peu d’entreprises qui travaillent sur des produits agricoles d’origine afri-caine. C’est très positif. Il se demande s’il est possible d’acclimater en Afrique des espèces qui vivent sous des climats semblables en Asie ? Est-ce que la puissance des tontines, qui ont un niveau de financement important en pays bamiléké, joue un rôle dans ses capacités d’investissement ?
J.-P. Imélé répond que la mangue a été introduite au XVIIe siècle au Cameroun par des voyageurs hollandais. Elle est sans fibres et possède de très bonnes qualités gustatives. La façade atlantique favorise des récoltes sur de longues périodes ce qui permet d’alimenter régulièrement l’industrie. Le programme d’amélioration de la compétitivité agricole du Cameroun n’a pourtant pas intégré la mangue comme une production stratégique. Elle a été délaissée jusqu’à ce que J.- P. Imélé s’en occupe en créant un verger à partir de graines provenant de Bornéo et de Sumatra. Il a démontré que ce fruit pouvait créer beaucoup d’emplois en milieu rural.
Il a fait des tentatives pour commercialiser les produits transformés sur le marché africain. C’est impossible avec des produits frais du fait des mauvaises liaisons entre pays. Il faut tenir compte des barrières techniques, douanières et liées à la corruption qui freinent le commerce régional qui serait pourtant un facteur de réduction des tensions entre pays.
Il n’a pas fait appel aux tontines car, dit-il, « ce n’était pas ma culture à l’époque » ; mais il juge cet outil, basé sur la confiance, très intéressant parce qu’il permet de résoudre rapidement des problèmes de financement.
Le système intégré présenté par J.-P. Imélé implique de petits producteurs. A-t-il pensé à les faire entrer dans l’actionnariat ?
L’Union Européenne veut accorder des préférences tarifaires aux pays africains ; quelles en sont les conséquences pour les producteurs ?
S’adressant à J.-B. Bokoto, un intervenant demande quels sont les principaux écueils pour créer une population d’entrepreneurs en Afrique francophone, comme cela se produit au Nigeria ou en Afrique du Sud ?
Quels sont les critères d’éligibilité au FISEA pour les entreprises ? est-il demandé à M. Jacquier.
Pour J.-P.Imélé, les petits producteurs ne peuvent pas être impliqués dans l’actionnariat de Biotropical. Mais le fait de les inciter à produire des mangues chez eux leur permet d’avoir des revenus supplémentaires. Le débouché est sûr car il y a une forte demande qu’on a du mal à satisfaire.
Concernant les questions tarifaires des pays ACP découlant des Nouveaux Partenariats Economiques, la clé réside dans l’amélioration de la compétitivité des entreprises faute de quoi les pays ACP ne pourront faire face aux pays mieux organisés. Les efforts faits seront-ils porteurs ? Biotropical bénéficie d’un avantage comparatif sur la mangue dont la qualité n’existe qu’au Cameroun.
J.-B. Bokoto indique que le concept de Business Angels est récent ; mais il faudrait faire un effort de vulgarisation pour sensibiliser les Africains
francophones à son potentiel dans le processus de financement endogène.
M. Jacquier constate que les entreprises sont souvent amenées à prendre en charge des tâches d’intérêt général qui sont du ressort des Etats. Ce sont ces derniers qui devraient développer l’activité des petits producteurs. Dans certains cas, l’entreprise va faire de la formation professionnelle au-delà de ses propres besoins. C’est un rôle important joué par le secteur privé. Il signale au passage que son groupe soutient éventuellement cette initiative en consentant aux entreprises qui prennent en charge un objet d’intérêt général, des concours concessionnels. C’est un aspect important du partenariat public-privé.
On a beaucoup parlé de l’investissement ; mais comment préparer les compétences, le futur? Avez-vous pensé à des réseaux de compétences et pas seulement à des réseaux économiques ?
J.-P. Imélé répond qu’à Biotropical, on n’a pas développé de réseaux de compétences, même si son appartenance à divers cercles professionnels lui permet d’accéder à de multiples réseaux de compétences et à des disciplines non disponibles en interne. En interne, on a l’obligation de former le personnel de l’entreprise et les producteurs indépendants pour respecter le cahier des charges de la production. J.-B. Bokoto a compris l’importance de la formation. Il a organisé en interne un réseau de compétences qui permet aux acteurs de se rencontrer, d’échanger des informations. De temps en temps, il est fait appel à des spécialistes pour aider les entrepreneurs potentiels.
Les témoignages entendus au cours de cette rencontre-débat montrent qu’une nouvelle population d’entrepreneurs africains a su prendre à son compte des méthodes rigoureuses de management en même temps qu’une prise de conscience de l’importance du secteur privé dans le développement crée un environnement plus favorable. Ce contexte, complété par des appuis en matière d’investissements, entraîne des conditions favorables à la pérennisation des entreprises qui savent défendre leur compétitivité.■
Philippe Mathieu