Le roman « caméléon »
Caya Makhélé va expliquer comment
le roman, la fiction s’adressent à un
public jeune et comment ils le mettent
en scène. Les tranches d’âge ne sont
pas les mêmes en Afrique et en Occident.
C’est une difficulté pour les
éditeurs : on ne sait pas à quel public
on s’adresse. Il faut donc des grilles
de lecture plus ouvertes.
« L’enfant noir » de
Camara Laye, écrit
pour les enfants, a
touché tous les publics.
C’est ce que C.
Makhélé appelle le
« roman caméléon »,
qui convient à tous.
Écrit et édité pour
tous publics, il rencontre
un écho particulier
chez les jeunes, notamment si
les personnages sont des enfants. Ils y
trouvent le vécu d’une part d’euxmêmes,
une vue sur leur avenir, lorsqu’on
y parle de la
responsabilité de l’adulte
face à la société.
C’est la dialectique de
la transition entre la
tradition, support des
valeurs du passé, et la
modernité, qui est
l’intrusion de l’Occident
en Afrique.
Les écrivains interrogent
celle d’aujourd’hui
: comment s’estelle
construite, avec quelles valeurs
ancestrales, quelles valeurs de la modernité
? Ces ouvrages regardent vers
l’avenir. Ils s’ouvrent sur le monde
entier avec une place plus importante
encore accordée aux médias : télévision,
cinéma, Internet. Les jeunes vont
dans les cybercafés, ils inventent des
arnaques en multipliant les tentations
dans les sites.
On s’interroge sur la place que pourrait
occuper Internet dans la diffusion
de cette littérature. La question se
pose également en France. Mais faire
l’impasse du livre, par rapport
à la consommation de
lecture, priverait les jeunes
de l’essentiel : le support
matériel papier, qui mémorise
le contenu du livre.
La fiction raconte la vie
Quelques uns des thèmes
traités sont ensuite présentés.
La littérature contribue aussi
à la socialisation de l’enfant.
La fiction tente de montrer la place
des jeunes dans la société, sous une
forme documentaire. A travers un
conte, on fait passer des principes
moraux. S’ils sont introduits discrètement,
le lecteur jeune n’est pas rebuté.
Si c’est asséné comme une vérité absolue,
ils ne sont pas acceptés.
La fiction donne une crédibilité matérielle
aux choses et aux gens. Les petits
cireurs des rues passent généralement
inaperçus, mais comme le livre
en parle, les jeunes voient ces cireurs,
jusqu’alors invisibles dans leur quotidienneté. Ils voient ces enfants exploités
se construire néanmoins une
existence. Ils acquièrent la légitimité
de ce que l’on voit.
Il y a aussi la part faite au quotidien,
où l’enfant se prend en charge. En
voici quelques exemples :
Une bande de cousins et de copains
en vacances dans un village enquêtent
sur les conflits de génération.
Les enfants de la ville dans un village.
Ce sont les deux pôles fondateurs
de l’Afrique d’aujourd’hui.
Autre roman : dans un village la télévision
est arrivée. Ce fut de la magie,
comme le cinéma des frères Lumière
à son époque en France. Elle vient
d’être installée, puis disparaît. Traumatisme,
car c’était le miracle pour
sortir le village de son isolement. Les
enfants mènent l’enquête pour retrouver
cet objet venu d’ailleurs, un
OVNI littéraire.
Un autre thème à la mode, c’est l’enfant
- soldat. Il vit dans l’immédiat, il
n’a plus d’enfance, de morale. Il manie
la Kalachnikov comme nos ancêtres
la daba. Il acquiert un seul savoir
: détruire. Il se construit quand
même à travers une désacralisation
totale de l’existence et il revient dans
le giron familial, à la suite d’une
sorte d’initiation, pour passer à l’âge
adulte. C’est la modernité de l’Afrique,
qui se bat avec elle-même, qui
se disloque pour se reconstruire, qui
se cherche. De nombreux romans en
parlent, dont le plus célèbre « Allah
n’est pas obligé ».
Ce thème nous ramène à un autre
questionnement : qu’avons-nous fait
de nos indépendances ? 50 ans c’est
peu, mais on peut quand même tirer
des leçons du passé, conformément à
la tradition africaine : s’inspirer de
l’expérience des anciens.
Autre sujet : « Dans la cour des
grands ». Sous ce titre, le livre raconte
comment être accepté par les
plus âgés. Le rite initiatique, constitutif
de l’être africain, se retrouve
ainsi dans la modernité. Ici c’est une
adolescente, qui est face à une question
fondamentale : à la veille de
faire l’amour, sautera-t-elle le pas ?
C’est la question de toute une jeunesse.
En conclusion, on constate que les
auteurs montrent la capacité de la
jeunesse de se forger de nouveaux
rites de passage, dans une société qui
elle-même s’interroge. Quitter sa
famille pour s’installer ailleurs, se
créer un avenir à travers l’école, sortir
de l’enfermement de l’armée pour
se ressaisir. C’est la capacité de dire
ce qu’elle pense de la société dans
laquelle elle vit.◘