Jean-Michel Severino
Jean-Michel Severino © CADE
A l’ouverture de cette première rencontre débat de l’année 2010 / 2011, Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, présente l’orateur, Jean-Michel Severino, « homme d’expérience, d’action et de réflexion », qui a consacré toute sa carrière au développement, à la Banque mondiale, à la Coopération, puis à l’Agence Française de Développement (AFD), qu’il a dirigée pendant 9 ans. En commençant, ce dernier précise que « Le Temps de l’Afrique », a été écrit à quatre mains, avec Olivier Ray.
Il y a presque 4 ans, lorsque tous deux ont commencé à y penser, ils avaient été frappés par le considérable décalage entre ce qu’ils vivaient du continent africain au sud du Sahara dans leur expérience professionnelle et l’image que leur renvoyaient les collègues, les médias, le secteur privé, les amis... . C’était un regard compassionnel. Eux, par contre, conservent le souvenir d’avoir participé à une aventure extraordinairement dynamique.
Depuis 10 ans les taux de croissance sont de l’ordre de 6 %, avec un redémarrage relativement rapide après la crise. Dans leur entourage, ce chiffre paraît aussi naturel que la désespérance des années 80/90, comme si, en Afrique, il s’agissait de phénomènes mystérieux de l’ordre du surnaturel. Après avoir analysé les causes de la décroissance passée et de la croissance actuelle, ils sont convaincus que le XXIème siècle sera le « temps » de l’Afrique.
Son exposé s’articulera en trois parties : pourquoi une croissance rapide, pourquoi il pourrait ne pas y avoir de croissance, les partenaires anciens et nouveaux.
Une croissance rapide
Trois raisons expliquent la croissance. La première, au risque d’être provocateur, est que l’ajustement structurel a réussi. Son objectif était de rétablir les équilibres macroéconomiques : or ces équilibres sont rétablis. L’inflation a baissé, les taux de change sont bien situés, la dette est formidablement réduite, les balances commerciales et des paiements redressées.
La seconde raison est que les prix des actifs sont élevés et le resteront. L’Afrique est la première ou la seconde détentrice mondiale de ces actifs : le pétrole, les matières premières, l’air (le carbone), les sols (les deux tiers des terres disponibles), les sous-sols, la biodiversité. Leurs prix pèseront sur les croissances économiques des pays consommateurs. Cette situation se traduit par une réalité stupéfiante : les termes de l’échange se sont redressés. Cela est lié à un phénomène « métasocial », qui durera au moins cent ans. La planète va compter 9 milliards d’habitants, elle s’enrichit donc et a besoin de toutes ses ressources.
Le peuplement
La troisième raison est démographique. La moitié de l’accroissement du
peuplement planétaire sera en Afrique où la population atteindra entre 1,8 et 2,3 milliards aux environs de 2050. C’est généralement une mauvaise nouvelle : des charges supplémentaires, des bouches à nourrir. Le peuplement se déroule en trois phases et présente des avantages ou des inconvénients, selon le rapport actifs/inactifs. Au début, les inactifs ont l’avantage (forte natalité, peu de main-d’œuvre). C’était la situation de l’Afrique jusque dans les années 90. Dans la seconde phase, appelée le dividende démographique, la na- talité diminue, mais la population continue à progresser et il n’y a pas encore trop de vieux. Le rapport est donc favorable aux actifs. C’est le « moment » de l’Afrique aujourd’hui et jusqu’en 2100/2150. Troisième phase enfin, le nombre d’inactifs augmente, tandis que la natalité baisse. C’est la situation de l’Europe et aussi de la Chine. Dans l’histoire de l’humanité, les périodes de croissance correspondent toujours au dividende démographique. Celui-ci ne suffit pas, mais il est indispensable.
Par ailleurs, selon l’espace dont dispose le peuplement, la densité de la population variera et les conditions de la croissance seront réunies ou pas. En Afrique les densités moyennes sont de 35 habitants au kilomètre carré (hab/km2). Mais la moitié du continent n’étant pas habitable, les densités moyennes approcheront rapidement les 150 à 170 hab/km2, soit plus qu’en Europe et sans dépeupler les campagnes. Le peuplement joue aussi sur la relation ville/ campagne. Plus de 40 % de la population africaine vit en ville, 70 % en 2070. On y déplore la pauvreté et l’atrocité des conditions de vie mais on y constate aussi l’augmentation de l’espérance de vie et des revenus, sans laquelle les gens n’y viendraient pas. Cette augmentation de la densité favorise la croissance, comme on l’a constaté en Europe, lors de la révolution industrielle. A la différence des dernières décades, les villes africaines vont devenir suffisamment importantes pour constituer un marché valable pour le paysan. Il pourra vivre en les nourrissant et elles trouveront alors à se ravitailler sur place, permettant de réduire les importations alimentaires.
Tous ces éléments expliquent bien la croissance. Mais ... . Il y a six ou sept ans, le chef économique de la région Afrique à la Banque mondiale, dans un excellent article, a mis en avant que toutes les périodes d’expansion africaine ont été suivies de périodes d’effondrement. Il y a donc deux thèses sur la croissance africaine : durable ou pas.
Les risques de décroissance
Il se pourrait effectivement que les facteurs de croissance, qui viennent d’être analysés, ne produisent pas les effets escomptés. Il y a cinq raisons pour une possible « décroissance » ou une croissance stérile. L’ajustement structurel en premier. Il a eu les bons effets précédemment décrits. Toutefois « 20 années d’ajustement structurel ont laissé les Etats exsangues, ont laminé les capacités administratives. Des coupes profondes ont été pratiquées dans les budgets sociaux » « Les institutions ont, de fait, pris 20 ans de retard. » On est tenté de comparer avec l’Asie. Il y a trente ans, les administrations asiatiques n’étaient pas meilleures qu’en Afrique. Mais depuis, des économies et des services publics sophistiqués ont fondé une croissance axée sur l’exportation ... à une époque de pleine expansion. Or l’Afrique se lance dans l’exportation ... en période de crise. Il faut donc chercher un marché ailleurs.
Cette recherche d’un marché intérieur est la seconde raison, éventuelle, de décroissance. Car à part le Nigeria, l’Ethiopie et
peut-être l’Afrique du Sud, la taille des Etats ne leur permet pas de constituer un marché suffisant pour une industrialisation. La coopération régionale devient impérative, mais ce n’est pas plus facile qu’en Europe ! La création de marchés intérieurs est donc complexe. Elle suppose la mobilisation de tous les partenaires, y compris étrangers.
Or, depuis vingt ans, toutes les institutions financières internationales, les Etats et leurs organismes spécialisés ont axé leurs prescriptions de politique économique sur la mise en place d’incitations export, alimentaires et industrielles. Parmi elles l’industrie textile. Il fallait alors restructurer des industries nationales qui n’étaient effectivement plus compétitives, avant d’ouvrir les marchés intérieurs. Mais on a fait l’inverse et l’industrie textile africaine s’est effondrée. Il faut donc reconstruire ce qui existait il y a trente ans, car il est difficile de concevoir une industrialisation rapide sans le textile. C’est un nouveau défi.
Troisième source de problèmes : le prix des actifs. Partout, les pays producteurs sont susceptibles d’être atteints par le « syndrome hollandais » : la rente tue le dynamisme humain et économique. Lorsque les gisements sont épuisés, la rente disparaît. C’est déjà le cas en Afrique où la décapitalisation a commencé dans certains secteurs. L’érosion des sols, leur fragilité, le foncier et les compétitions qu’il génère, un environnement intertropical plus sensible aux phénomènes naturels extrêmes, accélèrent ce processus. Pour compenser cette décapitalisation, il faudrait une croissance de 8 à 10 % par an. Tout ceci n’est pas une fatalité, mais on voit les difficultés et les exigences auxquelles il faut faire face.
La quatrième possibilité de décroissance est l’instabilité politique africaine, qui est normale et fatale dans son contexte. « Il serait absolument stupéfiant qu’il n’en soit pas ainsi ». J.-M. Severino évoque alors un scénario catastrophe. Si la France connaissait la progression démographique que subit l’Afrique depuis les indépendances, que se passerait-il ? Nous serions aujourd’hui 240 millions dont 60 millions d’étrangers et nous serions, dans 40 ans, 420 millions, dont 120 millions d’étrangers. Serions-nous en république ? Aurions-nous connu la paix publique ? Comment gérer les modalités d’occupation des sols ? Tenir un tel rythme sans conflits, ni régimes autoritaires est de l’ordre de l’impossibilité sociologique.
En Afrique, ce n’est pas une hypothèse mais la réalité. Elle va devoir faire son unité régionale avec des Etats de constitution récente, accueillir des communautés allogènes, car ce sera une Afrique en marche. Les populations du Sahel descendront sur les côtes ; celles de l’Ouest iront vers l’Est ; du Nord vers le Sud. Les enjeux politiques seront élevés, il y aura des risques accrus de conflits, vraisemblablement pas inter étatiques d’abord, mais plutôt intra étatiques. Ces tensions ont déjà éclaté au Kenya et en Côte d’Ivoire, deux cas d’école pathétiques, pour des raisons similaires, sans que leur croissance accélérée ait pu influer dans un sens ou dans l’autre.
Le cinquième facteur de risque est que les politiques économiques peuvent changer. Pas au niveau des grands choix de principes, mais dans la réalité. Il n’est pas donné que la sagesse macro économique récente continue. D’autres priorités pourraient être retenues. On retrouverait alors les trappes à pauvreté bien connues.
Les stratégies des nouveaux partenaires
Il faut maintenant voir comment se positionnent la France, l’Europe, le monde occidental, la Chine, les Indiens, les Brésiliens face à cette nouvelle Afrique. La Chine sera choisie comme l’archétype des nouveaux acteurs, encore isolée car très différente des autres.
Le monde chinois, très diversifié avec parfois des antagonismes, regarde lucidement les atouts et les handicaps du partenaire. La Chine est dépendante de l’Afrique pour ses ressources minérales, pétrolières et alimentaires. Puisqu’elle achète, elle vend et investit. La Chine est le premier client, le second fournisseur et ses investissements progressent. Au plan politique, elle a mis au point un système d’aide au développement, complet et global, sans se préoccuper de la politique menée par les Etats africains.
Un voisin incontournable
Dans tous les cas l’avenir de l’Afrique nous concerne, en problèmes ou en potentiels. Si l’Afrique échoue, pas de potentiel, il n’y aura que des problèmes, avec 2 milliards de personnes en situation d’échec aux portes de l’Europe. Si elle réussit, il faudra voir quel mode de développement elle choisit. Elle va se construire ou bien contre nous (gestion des flux migratoires, attitude face aux entreprises), ou bien avec nous (opportunités de marchés, partenariats géopolitiques ...). Pour en tirer parti, il faudra abandonner l’état d’esprit qui a conduit à l’ajustement structurel. Durant 30 ans, l’Afrique a été considérée comme pauvre, animiste, sous-performante économiquement, avec un lien post-colonial indéfectible, fondé sur le partage de la langue. Pour l’aider, la France, l’Europe apportaient en fait un développement compassionnel et la bonne gouvernance.
Or l’Afrique a changé. C’est un continent actif, plein de ses formidables capacités, qui pour le religieux va voir ailleurs et pour les partenaires aussi. En effet les Africains ont trouvé un partenaire super performant qui les fascine. Les liaisons aériennes avec Pékin se multiplient, les politiques, les hommes d’affaires sont conquis. La corruption ne gène pas. On ne fait pas de charité, on va faire des affaires. En face, quelles stratégies sont élaborées par la France et l’Europe ? Rien, le désert, un grand vide intellectuel provoqué par l’ombre portée de cet ajustement structurel.
Seule note d’espoir aujourd’hui : le secteur privé. Normalement à l’affût d’opportunités et de marchés, il se retrouve avec les Chinois comme acheteurs, comme fournisseurs, comme co-investisseurs. Sans complexe, car en partie ces entreprises chinoises sont d’ailleurs des filiales des grandes industries françaises et européennes. ◘