LE DEBAT
Questions : - Une question porte sur
les différences de compétences entre
un pays comme le Cameroun et le
Mali. Ne pourrait-on pas assurer la
mobilité de ces compétences ?
- Un responsable de « Développeurs
sans frontière » illustre un des dispositifs
mis en place par les grandes
entreprises pour soutenir le démarrage
des PME. Auchan a créé le réseau
« Entreprendre » qui mobilise de
l’argent privé ou public et l’expertise
de patrons chevronnés pour accompagner
les créateurs d’entreprises et
pour l’octroi de prêts d’honneur. Il
cite également le réseau des
« Business Angels ». Tous ces outils
soutenus par le privé et accompagnés
par les acteurs publics sont en train
d’être dupliqués sur le plan international.
Qu’en pensez-vous ?
- Un autre intervenant se déclare
moins pessimiste en particulier pour
certains pays du Sahel. Dans une rencontre
antérieure de la Cade, il était
ressorti qu’au Burkina-Faso, où il y a
très peu de grandes entreprises, il y a
des PME solides, qui marchent très
bien. Il y en a également au Mali, souvent,
il est vrai, dans le secteur informel.
Les grands groupes agroindustriels
de Côte-d’Ivoire entraînent
autour d’eux énormément de planteurs
locaux qui se sont bien développés.
Réponses : A. Viry répond sur les
réseaux. Concernant « Développeurs
sans frontières », l’idée était d’avoir
dans le groupe CFAO, une pépinière
et de participer à des fonds ayant pour
vocation de pénétrer un tissu des
PME/PMI très vivant. En Afrique
subsaharienne, les conditions d’entrée
sur les marchés sont très libérales
mais les contraintes ont besoin d’être
réduites.
C. Carlier revient sur les difficultés de
formation qui expliquent les différences
en matière de compétences entre
pays. Une enquête réalisée auprès des
investisseurs en 2005 a montré le décrochage
du Mali par rapport au Cameroun
en ce qui concerne les formations.
Les échanges de compétence
Sud-Sud existent mais cela n’empêche
pas qu’il y a à faire, au Mali, un saut
important pour la formation de base.
Concernant les réseaux, tous les outils
sont les bienvenus. C. Carlier a travaillé
sur un incubateur d’entreprises
basé en France à l’intention de ceux,
qu’ils appartiennent ou non à la diaspora,
qui veulent créer leur entreprise
en Afrique. Elle a constaté un changement
: de nouvelles générations d’entrepreneurs
arrivent qui ne sont plus
centrés uniquement sur le commerce.
Il s’agit de personnes sorties d’écoles
prestigieuses qui comprennent ce
qu’est le capital, ce qu’est l’association
de partenaires au sein du capital
d’une entreprise. On sort petit à petit
de la construction d’entreprises familiales
pour entrer dans un actionnariat
d’entreprise. C’est la porte ouverte à
de nouveaux outils. Cette nouvelle
génération d’entrepreneurs qui ont
vécu en Europe a des référentiels européens.
Ils sont déstabilisés lorsqu’ils
se retrouvent dans leur environnement
d’origine et sont peu enclins à travailler
avec des gens qui n’ont pas les
mêmes référentiels. Dans les incubateurs,
on n’a jamais réussi à associer
quelqu’un de la diaspora à quelqu’un
du pays. Il y a une grande méfiance
réciproque.
A. Bouthelier pense que la création
d’entreprises n’est pas qu’un problème
d’argent. Concernant l’expatriation
des compétences, il cite l’usine
de casseroles de Guinée qui est
dirigée par un Camerounais. Le CIAN
se préoccupe actuellement du système
de retraite des expatriés africains. Il
corrèle le dynamisme du tissu de PME
au Burkina-Faso avec sa bonne note
en terme d’environnement des affaires
(3/5 au lieu de 1,9/5 en Guinée).
Questions : - Un intervenant soulève un point
non évoqué dans les interventions.
Comment accompagner le développement
local et l’entreprenariat si les
élus n’agissent pas sur le développement
des infrastructures ?
- Une question concerne la privatisation
d’entreprises nationales, comme
les télécoms ou les phosphates au
Sénégal. Cette dernière entreprise
mixte qui marchait très bien a fait
faillite et a été rachetée par un Indien
qui a du mal à la rétablir.
Un consultant d’une société de
conseil évoque des questions culturelles.
La culture entrepreneuriale est à
adapter à l’environnement. Concernant
le capital, il y avait en Afrique
une culture de l’honneur.
Aujourd’hui, on est dans l’ère de la
contractualisation. Est-on prêt à former
et à informer les opérateurs pour
leur adaptation. Il indique par ailleurs
qu’il a travaillé à la simplification
des dossiers d’appels d’offre
pour favoriser l’accessibilité aux marchés.
Réponses : A. Viry croit fondamentalement
qu’il n’y a pas d’exception africaine.
Il n’y a pas de raison de demander à
l’Afrique de travailler différemment ;
les règles du jeu, en matière de vie
économique, sont globales. Mais il y a
des étapes pour y parvenir par l’éducation
et la formation. Concernant
l’aspect culturel, la CFAO organise
des formations pour ses agents affectés
en Afrique.
C. Carlier indique que l’ONUDI travaille
avec l’Agence de promotion des
investissements qui joue un rôle sur
tout ce qui concerne les grands travaux
et les infrastructures mais
qu’elle ne travaille pas avec cette
agence concernant les PME. Il existe
des programmes d’appui à la formation
dans les domaines du bâtiment et
des travaux publics. Pour répondre à
la question sur les privatisations, c’est
une demande de la Banque Mondiale
dans le cadre du processus de désendettement.
Pour Y. Bouthelier, cette
politique de la Banque Mondiale a fait
des dégâts considérables en Afrique.
L’idéologie ne doit pas se mêler à la
réalité des affaires. Il cite un diplomate
selon lequel l’Afrique est la
seule partie du monde où le sousdéveloppement
est encore un défi à
l’échelle du continent. Partout ailleurs,
Asie, Amérique Latine, le sousdéveloppement
devient une exception.
Pour lui, une des causes de cette spécificité
est que le lien prévaut sur le
droit. Quand il y a une vraie rente de
pouvoir, il ne peut pas y avoir de
culture entrepreneuriale. Ce n’est pas
un problème culturel mais d’organisation
politique. Concernant l’environnement
contractuel, le code de l’honneur
n’est pas incompatible avec le
droit contractuel.
Questions : - La réussite des grandes nations
s’est faite dans le cadre de la définition
d’une politique industrielle.
Celle-ci est inexistante en Afrique.
- Un intervenant qui a travaillé sur
des projets de reboisement en Casamance
témoigne de la grande capacité
de mobilisation des Africains sur
les problèmes d’environnement.
Réponses : C. Carlier répond qu’une politique
industrielle est nécessaire. Le Cameroun
a commencé à en élaborer une.
Elle a été mise à mal par les nouvelles
stratégies des organisations internationales.
L’ONUDI, qui est une agence
technique et non un bailleur de fonds,
s’est emparé du dossier primordial de
l’accès à l’énergie dont le coût est
prohibitif, en promouvant les énergies
vertes et le développement d’industries
plus propres moins consommatrices
d’énergie. La problématique reste
la confiance et le financement. Dans
le domaine agro-industriel, le retour
sur investissement est sur le long
terme et la recherche-développement
est longue et coûteuse. La volonté de
le faire revient aux gouvernements et
aux organisations qui les soutiennent.
Le débat n’a pas caché les difficultés
et les enjeux encore considérables
auxquels il faut faire face. Mais on
sent aussi que les choses bougent avec
l’arrivée ne nouveaux acteurs mieux
formés, une forte mobilisation des
structures d’appui et des grands groupes
eux-mêmes qui ont compris l’intérêt
qu’ils ont à s’appuyer sur un tissu
local de PME performant. On a vu
également que lorsque l’environnement
des affaires était de qualité, les
entreprises locales se développaient.
Par ailleurs, l’évolution du secteur
informel pourrait être très rapide avec
le développement des systèmes d’information.
Et il faut signaler, comme
l’a fait A. Viry, que l’entreprenariat
est très vivant dans beaucoup de sociétés
africaines et qu’il y a en Afrique
la même proportion d’entrepreneurs
que dans les autres pays du
monde.■
Philippe Mathieu