Christiane Albert
Elle souligne que l’« exil » a toujours existé depuis l’antiquité. Mais il est aujourd’hui davantage associé au phénomène de l’immigration, thématique qui fait apparaître un nouveau personnage dans la littérature, celui de l’« immigré ». En fait, la littérature africaine est née en situation d’exil : la négritude parisienne. C’est donc un thème très présent, qui, selon les épo- ques, sera appréhendé différemment, nous renseignant ainsi sur la manière dont il est perçu par la société.
Il y a eu trois étapes : l’époque coloniale, la période des indépendances (1960) jusqu’à 1980, depuis les années 80.
L'immigration: militaire, étudiante, travailleuse
La littérature africaine est apparue durant la période coloniale. De 1930 à 1960 ont eu lieu aussi les premiers mouvements migratoire de l’Afrique vers la France. Il y a eu trois sortes d’immigration. La première est celle des soldats enrôlés dans l’armée française pour participer aux deux grandes guerres : 14/18 et 39/45. Peu représentée dans la littérature, la guerre est évoquée par exemple dans la nouvelle « Véhi-Ciosane» qui a été filmée et où Sembène Ousmane évoque l’histoire du fils d’un chef revenu fou de la guerre.
Deuxième type d’immigration, celle des étudiants venant en France, car il n’y avait pas d’université en Afrique. Ils apparaissent fréquemment dans la littérature sous forme de témoignages autobiographiques, mettant en scène des étudiants confrontés à la société française et à la culture occidentale. La plupart des écrivains africains ont d’ailleurs commencé leur carrière par un récit autobiographique, tels « L’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane, « Un nègre à Paris » de Bernard Dadié, « Kocumbo, l’étudiant noir » d’Aké Lob ou encore « Mirage de Paris » d’Ousmane Socé. Les récits décrivent la souffrance, la misère matérielle, la solitude des étudiants africains à Paris. Ils racontent des expériences individuelles, mais à la différence de l’autobiographie occidentale, ils ne décrivent pas de destin singulier, il n’y a pas de confidence comme chez J.-J. Rousseau. Par contre ces témoignages prennent valeur collective en éclairant sur la situation des étrangers en France. L’exil est décrit comme une expérience déstabilisante d’un déchirement entre la culture occidentale, fascinante, et la culture traditionnelle.
Enfin, dernier type d’immigration, celle pour cause économique due au déséquilibre Nord-Sud. C’est l’afflux massif de travailleurs immigrés, qui viennent seuls en France où ils vivent dans des conditions misérables et envoient leur paye à leur famille restée en Afrique. Certains écrivains vont prendre en compte ce phénomène, pour dénoncer ces conditions de travail et de vie comme le fait Sembène Ousmane dans « Le Docker noir » et « La Noire de... » ou Driss Chraïbi dans « Les Boucs ». Dans ces récits plus militants que ceux qui évoquent les étudiants, la condamnation est avant tout idéologique et porte sur les conditions économiques dans lesquelles vivent les immigrés en France et sur leur exploitation.
Après les indépendances
L’immigration devient un phénomène de masse. Le regroupement familial commence en 1970 et avec lui, la construction des cités. Peu de familles africaines ne sont pas concernées par l’immigration. Mais paradoxalement cette question est peu évoquée dans la littérature qui se tourne vers la société africaine et les problèmes sociaux : dot, mariage forcé, conflits de génération ou le domaine politique avec les dictatures.
A partir des années 80
Christiane Albert © Cade
Une rupture se produit avec l’entrée en littérature d’une nouvelle génération d’écrivains africains qui vivent l’exil d’une manière différente de la première génération des années 60.
Celui-ci n’est plus vécu sur le mode de la nostalgie ou de l’aspiration au retour. Il est revendiqué et assumé comme un mode de vie transnational, un peu dans la tradition des écrivains cosmopolites du début du siècle, qui disaient appartenir à une internationale littéraire et rejetaient toute forme de nationalisme. De la même manière, la plupart des écrivains de la diaspora adoptent une posture supranationale (certains comme Abdourahman Ali Waberi ou Kossi Efoui vont même jusqu’à remettre en question la notion d’africanité), ce qui modifie leur positionnement identitaire par rapport à leurs aînés. Ils récusent toute appartenance à l’espace littéraire national africain, pour se revendiquer « écrivains » tout court et non « écrivains africains ».
Au niveau de la représentation, une rupture se produit aussi. On sort de la dualité « ici et là-bas », qui existait dans les premiers récits d’immigrés, où l’exil était décrit comme une expérience douloureuse, destructrice, difficile à vivre, mais où l’exilé savait qui il était et avait pour objectif de rentrer au pays. Une fois revenu, il faisait profiter son pays de son expérience. L’exil s’apparentait alors à une sorte d’initiation.
Après les années 90, c’est toujours une expérience difficile à vivre, mais le retour n’est plus envisagé et le sentiment d’appartenance identitaire se dilue. Les personnages d’immigrés qu’on rencontre dans les romans sont désormais autant en décalage avec leur société d’accueil - la France - qu’avec leur société d’origine (Daniel Biyaoula « L’impasse »). L’exil devient une espèce d’entre-deux, offrant à l’écrivain la possibilité de porter un regard critique autant sur le « là-bas », le pays d’origine, que sur « l’ici », tel un observateur étranger, qui donne crédibilité à ce qui est marqué par l’habitude, le « Persan » de notre époque. De plus, on trouve de manière récurrente les thèmes de l’errance, du nomadisme, du désancrage identitaire. Les auteurs prennent en compte les configurations nouvelles induites par la mondialisation, qui brasse les populations, les capitaux, mais aussi les espaces et les temporalités. Ils rendent bien compte de notre époque post-moderne, parcellisée, fragmentée, où le mouvement s’accélère et dont le sens échappe de plus en plus. C’est la fin des certitudes. Désormais les récits d’immigration enchevêtrent les espaces (Fatou Diome), mais aussi les identités et les appartenances. Ils donnent visibilité à un monde nouveau, hybride, hétérogène, en train de naître, dont plus personne ne peut prétendre avoir la maîtrise.
Peut-on, pour autant, parler des récits sur l’immigration comme des écritures supra-nationales, comme une littérature « Monde », revendiquée par certains ; une littérature qui parviendrait à dépasser les nationalismes littéraires ? Difficile de répondre à cette question, dans la mesure où cette littérature est exclusivement éditée en France et donc pour une bonne part destinée à un public occidental, qui peine à considérer les écrivains de la diaspora comme des écrivains à part entière. En 2006, le Salon du Livre était consacré aux œuvres francophones. Les écrivains de la diaspora étaient présents, mais pas les écrivains français ce qui pose la question de savoir si ces derniers sont francophones ou pas.
En conclusion, on peut dire que cette forme de marginalisation littéraire, dénoncée par les écrivains, reproduit la marginalisation sociale. C’est une situation qu’on peut regretter, car cette littérature n’est sans doute pas aussi connue qu’elle le mériterait, d’une part, et d’autre part, elle pèse sur la créativité des écrivains africains qui sont obligés de répondre à une certaine attente du public, en se perpétuant dans un genre connu.◘