Roland Portella © CADE
Roland Portella demande à l’intervenant suivant ce qu’il pense du Campus Europe-Afrique qui s’est tenu au Maroc pour réfléchir à la formation de gros potentiels d’équipes au niveau international pour accompagner les entreprises dans la globalisation.
La diversité des entreprises : fer de lance de l'économie africaine
Didier Acouetey © CADE
Didier Acouetey indique que ce Campus répond à une dynamique Sud-Sud. Les entreprises marocaines investissent en effet de plus en plus en Afrique subsaharienne. Plus généralement, la formation est un enjeu crucial pour permettre aux entreprises de se positionner sur les marchés internationaux. Les entreprises africaines ont un déficit en capacités techniques et humaines qui ne leur ont pas permis de bénéficier pleinement de l’AGOA et de profiter de l’ouverture des marchés. Un véritable investissement est à opérer en faveur des ressources humaines des entreprises.
Le secteur privé africain est à la fois ancien et très récent. Ancien, car on a toujours fait du commerce en Afrique, même si l’entreprise existait sous une forme individuelle ; ce milieu des affaires s’est structuré du fait de mouvements de fond : la libéralisation des économies qui a permis l’émergence d’un secteur privé, l’ajustement structurel qui a provoqué un dégraissage de la fonction publique, ce qui a amené de nombreux fonctionnaires à se tourner vers le secteur privé, les besoins importants d’investissements en Afrique, le partenariat public-privé. Tout ceci a rendu nécessaire d’offrir un cadre réglementaire plus adapté, favorable aux investissements et structurant pour le secteur privé.
Ce secteur privé compte 70 % de très petites entreprises, 20 % d’entreprises moyennes et seulement 10 % de grandes entreprises. A l’intérieur de ces formats, les entreprises sont plus ou moins structurées et certaines sont cotées sur les marchés. De nombreuses petites entreprises fonctionnent assez bien hors de tout cadre légal (secteur informel). Cette grande diversité est reconnue comme le fer de lance de l’économie africaine.
Un autre élément à considérer est l’évolution du contexte économique mondial et l’Afrique y suscite un intérêt croissant. Le marché africain de demain est porteur (près de 2 milliards d’habitants en 2050) et le continent dispose d’un fort potentiel de croissance, ce qui crée un appel
d’air qui favorise le développement du secteur privé, qui bénéficie par ailleurs d’une nouvelle génération d’Africains bien formés. Certaines entreprises ont une dynamique régionale, ce qui est une exigence pour la conquête de marchés internationaux. Des partenariats avec de grands groupes asiatiques se développent qui apportent du cash, de la technologie et l’amélioration des ressources humaines. Des exemples encore peu nombreux de groupes prospères témoignent de la dynamique de ce secteur privé africain qui se régionalise et qui part à la conquête du monde. Il y a encore beaucoup de défis à relever en particulier dans le domaine des ressources humaines, ce à quoi s’emploie le cabinet Africsearch pour le compte des grandes entreprises africaines.
Les ressources humaines ont un coût. Les entreprises africaines ne comprennent pas toujours la nécessité d’investir dans ce secteur. Cela rend le recrutement de diplômés sur le marché international difficile, faute de rémunérations suffisantes et d’offre en matière de perspectives de carrière, ce qui pousse ces derniers à se tourner vers les multinationales. Cet investissement dans les ressources humaines est pourtant nécessaire au développement des entreprises et à la création de richesses. L’investissement sur le moyen ou le long terme se heurte aux coûts d’accès à l’argent, les crédits étant à des taux très élevés. Il y a heureusement des fonds d’investissement pour le secteur privé, mais ils vont vers de gros projets, le ticket d’entrée étant trop élevé pour les petites entreprises. Une économie ne peut se développer que si elle passe à une phase industrielle et de transformation des ressources. Mais passer d’une culture d’exportation à une culture de production suppose que soient abaissés les coûts d’accès à l’argent, de l’électricité, des transports, des communications et une véritable politique d’investissement dans la formation, sinon les produits, trop chers, ne sont pas compétitifs.
Les champions africains
Pour terminer, D. Acouetey rend compte d’une initiative qui permet de rapprocher les opérateurs économiques africains, qui s’intéressent au marché du Sud-Est asiatique et souhaitent lever des fonds sur ce marché, et les opérateurs asiatiques qui s’intéressent au marché africain. Il s’agit de la création d’une chambre de commerce africaine à Singapour et des entreprises « Champions ». Les « Champions » africains sont des entreprises structurées, reconnues, qui ont une capacité à conquérir de nouveaux marchés en Afrique et dans le monde. Elles sont en capacité de lever des fonds et d’absorber les technologies et donc d’avoir une meilleure pratique de fonctionnement. D. Acouetey travaille à un appel à « Champions » avec les organisations régionales africaines pour offrir un cadre qui stimule l’émergence d’un vrai secteur privé et surtout de vrais champions capables d’entrer en compétition avec des multinationales. Actuellement ces entreprises sont trop rares et si on n’est pas capable de créer un environnement qui permette à ces entreprises de naître et se développer, d’avoir des positions de champions, on n’aura jamais un secteur privé capable de développer le continent.
Roland Portella fait remarquer que les champions africains relèvent plus du désir d’Asie que du désir d’Europe.
Didier Acouetey énonce trois réalités.
1) Aujourd’hui, il y a moins d’Europe et de France en Afrique faute de stratégie européenne et française.
2) L’Afrique a beaucoup changé ces dernières années, elle est décomplexée et les Africains formés dans les universités partent à la conquête du monde.
3) Quand on regarde la trajectoire de beaucoup de pays africains par rapport à l’Asie du Sud-Est, on voit que dans les années 60, la Côte d’Ivoire était, en terme de richesse par habitant, devant la Corée du Sud et Singapour. Cinquante ans plus tard, la richesse par habitant de la Corée du Sud est de 15.000 $/habitant contre 4 à 500 pour les pays africains. Ces derniers souhaitent donc suivre la trajectoire des « dragons » asiatiques pour rattraper leur retard. Ces pays offrent des possibilités de partenariat dynamiques, accessibles si on les aborde de manière structurée, ce que permettent les chambres de commerce. ◘