La décentralisation au Ghana, de l'ère coloniale à l'Etat moderne
Jeremy Lees © CADE
Jeremy Lees appuie son intervention sur son expérience de terrain puisqu’il a été acteur du projet d’appui à la décentralisation et à la gouvernance locale au Ghana. Le Ghana est enclavé dans d’anciennes colonies et protectorats français. Son territoire est dix fois plus petit que celui de la RDC. Accra, sa capitale, comporte 4 millions d’habitants. J. Lees rappelle d’abord quelques notions relatives à la décentralisation. La dévolution est le transfert de compétences, de ressources et de pouvoirs à un organisme subsidiaire doté d’autonomie (collectivités territoriales, villes régions, départements …). La déconcentration est le transfert de l’exécution de missions et de services de l’Etat central sur d’autres structures (préfectures, agences régionales de santé…). La délégation est le transfert de ressources et de pouvoirs d’un organisme subsidiaire à un autre (Communautés de communes, syndicats mixtes …). Ces trois formes ne sont pas mutuellement exclusives et concourent à la gestion locale.
La gestion locale, une affaire coloniale. Au Ghana (anciennement Gold Coast, colonie anglaise), les Anglais ont théorisé la gestion indirecte ou déléguée (Indirect Rule) comme un outil de quadrillage du pays en soudoyant les autorités traditionnelles chargées de l’ordre public et des affaires locales. Les avantages en étaient une colonisation à bas prix et le maintien de la primauté et du pouvoir des chefs traditionnels. Ce concept de gestion indirecte ou déléguée n’était pas applicable partout, en particulier dans les centres urbains importants. D’où une solution transposée du Royaume-Uni : la création de municipalités.
La gestion locale sort du système colonial. La phase finale de la lutte pour l’indépendance couvre la période 1945-1957. De nouvelles ordonnances réintroduisent des membres élus dans les assemblées; le souci étant de moderniser l’Etat et de critiquer le rôle des chefs corrompus et inféodés aux colons. Dans le débat entre Etat unitaire et fédéralisme, ce dernier est écarté car il risque de cristalliser la réalité ethnique complexe du pays qui comprend 40 langues et 60 dialectes. Mais il implique des initiatives relatives à la décentralisation. En 1961 est promulguée une première loi sur la gestion locale qui révèle une exigence démocratique, 100 % des assemblées étant élues, les chefs n’y étant plus représentés, et qui prévoit une gestion locale déconcentrée.
La gestion locale est victime de l’instabilité politique post-indépendance. De 1957 à 1981, plusieurs régimes se sont succédés : 1 dominion, 3 républiques, 5 régimes militaires. Dans ce contexte, les réformes de gestion locale sont restées lettre morte, ou diversement appliquées et les assemblées, composées de chefs traditionnels ou de personnalités désignées. La priorité est donnée à la consolidation de l’Etat central avec pour corollaire la limitation du débat démocratique, des risques de contre pouvoir local et de tensions ethniques.
La gestion locale contestée. En 1982, à la suite d’un coup d’Etat, on assiste à l’avènement du Provisional National Defence Council (PNDC) qui part du constat d’une gestion locale inefficace. Pour comprendre le sens du projet ghanéen de décentralisation et sa relation avec les chefferies traditionnelles, il faut se rappeler le contexte de l’époque et du slogan « power to the people ». 1982 est l’année de la première déclaration de politique générale de décentralisation indiquant son rôle dans la construction d’une démocratie participative.
De la gestion locale à la décentralisation : un projet politique vers la démocratie. En 1988 est votée la Local Government Law après de larges consultations et la publication du « Livre bleu ». Cette loi prévoit trois niveaux : l’Etat, la région et le district. La primauté est donnée au district, entité politique dotée du pouvoir exécutif, fiscal et administratif. L’assemblée est élue à 66 % et désignée à 34 %. Le président est élu, l’exécutif nommé. Un dispositif de transfert de ressources est prévu. La région est le maillon faible. En 1988/1989 ont lieu les premières élections au Ghana depuis plus de 10 ans. Le travail sur la création des districts ouvre la voie à la Constitution de 1992 qui consacre le Ghana comme pays décentralisé.
La décentralisation : le cadre constitutionnel. La section 20 de la Constitution de 1992 porte sur la décentralisation et la gestion locale. Les principes en sont le transfert de compétences et de ressources, la viabilité financière et la gestion du personnel par l’autorité locale. Elle fixe le nombre de districts et la composition de l’assemblée (70 % d’élus et 30 % de désignés parmi lesquels des autorités traditionnelles). L’assemblée est présidée par un District Chief Executive nommé par le Président de la République. L’assemblée dispose d’une dotation globale d’investissement fixée a minima à 5 % des recettes du budget de l’Etat. L’adoption de la Constitution et les élections présidentielles et législatives qui ont suivi ont permis l’adoption de deux textes centraux dès 1993 : le Local Government Act qui reprend en l’approfondissant le texte de 1988, et le District Assemblies Common Fund Act qui régit le mode de répartition des fonds.
La décentralisation : organisation territoriale. Dix régions et 170 districts sont créés. Les régions coordonnent l’action publique mise en œuvre par les districts, les évaluent ; elles sont administrées par un Regional Coordinating Director. En sont membres de droit le ministre régional, les présidents d’assemblée, les chefs exécutifs des districts, deux représentants des chefferies et les directeurs des services déconcentrés de l’Etat, mais sans voix délibérative. Les districts disposent du pouvoir fiscal et assurent le développement économique et social du territoire.
Les districts : une réforme contrariée. L’alternance de 2001 a introduit des éléments de contre-réforme. La majorité, le New Patriotic Party (NPP), est plutôt portée sur des réformes du secteur public recentralisatrices. Le plan d’action national de décentralisation n’est plus stratégique, les orientations sont inachevées de même que les transferts de personnels. Les districts sont démultipliés (60 créés entre 2002 et 2008). A cela s’ajoute l’instabilité ministérielle et la multiplicité des acteurs institutionnels. Cette alternance a cependant donné lieu à des avancées significatives comme la création du District Development Facility (DDF) et l’élaboration du document cadre de la décentralisation fiscale. Cette alternance est contrastée et marquée par une absence de volonté politique de poursuivre la décentralisation, mais sans se défaire de l’ancrage de cette dernière dans le pays.
La décentralisation, un nouvel élan avec une nouvelle alternance. Lors de l’alternance de 2009, la décentralisation redevient une priorité programmatique marquée par une volonté politique affirmée, une large consultation et un pilotage idoine. Un nouveau schéma directeur de la décentralisation avec plan d’action est élaboré. Les enjeux de la reprise de la réforme sont multiples : renouer avec le passé politique et en assurer la continuité, achever une réforme pérenne, accroître la qualité et la quantité des services auprès de la population. Cette réforme, très dynamique, apporte des réponses à plusieurs problématiques : l’articulation entre Etat central unitaire et structures décentralisées, transfert de ressources et de compétences aux districts, création et gestion de la fonction publique locale, autonomie des districts, harmonisation législative, rôle des acteurs non étatiques.
L’articulation entre l’Etat central unitaire et les structures décentralisées. Côté Etat, cette articulation semble résolue, l’enjeu étant de redonner une vision stratégique de l’action publique. Côté structures territoriales, la région constitue l’échelon déconcentré, le district, l’échelon de dévolution, et les substructures du district qui sont le niveau de délégation. La dévolution des départements déconcentrés est un sujet complexe du fait des réticences des ministères qui craignent une perte de pouvoir, du personnel à transférer, de compétences pas toujours identifiées, d’un levier fiscal à préciser, de l’absence de pratique de gestion des ressources humaines. L’enjeu est la capacité des districts à intégrer les personnels de l’Etat et à gérer le changement pour une efficacité accrue de production de services locaux.
Quelle autonomie des districts dans un Etat unitaire ? C’est le débat entre politiques locales et politiques nationales. Il touche en particulier l’autonomie financière sans transfert de risque sur l’Etat et sans exacerber les inégalités entre territoires. Et quelle est l’autonomie politique des districts si le DCE et 30 % des membres sont désignés ? Ce débat est permanent quelque soit le pays.
Le rôle des acteurs non étatiques. Ce sont les acteurs de la société civile et les autorités traditionnelles. Jeremy Lees se montre dubitatif sur le rôle des acteurs de la société civile. Comment ces derniers peuvent-ils améliorer la gouvernance locale en tant qu’organisations représentatives ? A quel degré sont-ils des acteurs du développement local ? Quelle articulation avec les citoyens, électeurs et contribuables ? Comment associer les autorités traditionnelles au développement local, sachant leur poids dans le domaine foncier et leur rôle de régulateur des conflits et de mobilisation des communautés ? Les organisations de la société civile sont faibles, les revendications des autorités traditionnelles sont fortes.