Avoir le courage de se regarder en face
C’est à partir de son dernier livre
L’Afrique noire est-elle maudite ?
que Moussa Konaté organise son
exposé sur l’écriture de l’histoire,
osant, selon ses propres propos, dire
à haute voix sur l’Afrique ce que tout
le monde pense tout bas.
Cette terre d’Afrique, qui possède
30 % des richesses du monde et quantité
d’espaces fertiles, qui est forte
d’une population très jeune, et qui
bénéficie de 365 jours de soleil par
an, comment se fait-il qu’elle ne s’en
sorte pas ? Pourquoi cette image de
la misère et de la maladie ? Après 50
ans d’Indépendances, et tant de milliards
d’euros et de dollars investis,
pourquoi ? Est-ce une malédiction ?
Non, l’Afrique n’est pas maudite.
Son livre, aboutissement de tout ce
qu’il a pu écrire jusqu’à présent, a
sans doute été pour lui le plus difficile
à faire, parce qu’il est très dur de
se regarder en face devant les autres :
il veut pourtant proposer
une explication.
La réponse que l’on entend
du côté de l’Afrique
est que cette situation est
due au double héritage de
la Traite des Noirs et de
la Colonisation. Ce qui,
évidemment, n’est pas
faux.
La traite a indubitablement
marqué non seulement
le continent lui-même mais
aussi d’autres terres au-delà, puisque
les Noirs qui sont ailleurs, Amériques,
Caraïbes, le sont à cause de la
traite des esclaves. C’est rendre justice
à l’histoire que de dire que l’esclavage
a été le fait de l’Europe, oui,
de l’Occident, oui, mais qu’avant eux
il y avait déjà eu les Arabes, ce dont
on parle moins, et aussi que ce commerce
n’aurait pas pris la dimension
qu’il a connue s’il
n’avait pas été
alimenté par des
Noirs également,
car pour qu’il y ait
des acheteurs, il a
bien fallu qu’il y
ait des vendeurs.
Les objectifs de la
colonisation,
quant à eux, ont
été énoncés sur
une base bien hypocrite
: à savoir qu’il n’y avait pas
eu avant la fin du XIXème siècle de
civilisation africaine, ni de société
africaine organisée ! L’argument
était que l’Europe allait apporter en
Afrique une civilisation à des gens
qui n’en avaient pas. En réalité, il
fallait à l’Europe en plein développement
industriel, de nouvelles terres,
de nouvelles richesses, de nouvelles
mains-d’oeuvre. Alors que des relations commerciales entre l’Afrique et
l’Europe avaient existé bien avant la
colonisation, pourquoi cela n’a-t-il
pas pu continuer normalement ? Le
monde qui en serait sorti aurait probablement
été un monde meilleur. Mais
il a fallu des conquêtes à l’Europe,
dont les manuels d’histoire occidentale
ne disent pas la brutalité incroyable,
les atrocités dont les Africains
furent victimes, le véritable choc
qu’ils ont subi.
Un exemple : si les sociétés subsahariennes
peuvent se différencier les
unes des autres, une caractéristique les
réunit toutes, c’est la conviction que
l’individu doit tout au groupe. La
communauté l’aide à venir au monde,
elle l’aide à passer dans l’au-delà, le
respect à l’égard des anciens est absolu
et le soutien aux vieilles personnes
est un devoir imprescriptible. Quand
des communautés ont vu le colonisateur
humilier leurs vieillards, au moment
de la levée des impôts par exemple,
quels sentiments ont-elles pu
éprouver ?
Victime de ces deux traumatismes,
« vous nous avez pris nos hommes
» (la traite), « vous nous avez pris
nos terres » (la colonisation),
l’homme africain s’est forgé pour
longtemps une attitude défensive
: « vous ne nous prendrez pas
notre âme », « vous ne nous prendrez
pas notre culture ». Résultant des événements
historiques, ce raidissement
« conservateur » est explicable et
compréhensible. Mais aujourd’hui il
faut avoir le courage de dire certaines
choses : les sociétés africaines sont
comme toutes les sociétés humaines,
elles ont comme les autres leurs défauts,
et refuser de changer, alors que
le temps passe et que tout évolue,
c’est négatif aussi. Or les sociétés
africaines ne veulent pas se réformer,
elles se sont crues éternelles, elles se
veulent éternelles. A cause de la colonisation,
elles ne veulent pas changer.
Quittant le champ de l’histoire au sens
événementiel, l’analyse de Moussa
Konaté va bientôt rejoindre l’histoire
des mentalités et des comportements.
La fameuse solidarité africaine, pour
commencer. Certes, on ira aider moralement
et financièrement un membre
de sa famille ou de sa communauté.
Mais la réalité, c’est qu’il n’y a pas de
solidarité nationale. La solidarité est
une solidarité de groupe, familiale,
tribale ou ethnique, dont certains savent
bien profiter, qui la transforment
en une exploitation de l’homme par
l’homme. Cette solidarité africaine
étant prioritaire par rapport à toute
autre responsabilité ou obligation professionnelle.
Le fonctionnaire abandonnera
à la minute sa tâche administrative
pour aller régler une affaire
familiale, l’étudiant diplômé qui n’a
pas trouvé exactement le travail escompté
ira boire du thé tout l’aprèsmidi,
sachant bien qu’il trouvera un
gîte à la maison. La solidarité à l’africaine
permet cela.
La convivialité africaine aussi pose
problème : et Moussa Konaté d’évoquer
sa propre situation. Marié assez
tardivement, il a pu rester relativement
longtemps hors des circuits de
convivialité obligatoire. Le mariage
l’a fait entrer dans le système. Pendant
cinq années ensuite, impossible
d’écrire un livre, de s’isoler pour travailler,
de s’enfermer sans qu’on le
dise hanté par les mauvais esprits. Le
chercheur, l’intellectuel ne peut jamais
être seul, sans cesse dérangé par
tel ou tel voisin, frère ou cousin… La
sociabilité humaine prime sur tout, et
cela aussi est un problème. A 50 ans,
Moussa Konaté a dû quitter le Mali le
coeur brisé, pour pouvoir travailler et
écrire.
La liberté de l’individu enfin est mal
reconnue et celle des femmes en particulier,
alors qu’elles ont une telle
énergie et jouent dans l’économie un
rôle extraordinaire.
Oui, il y a des
valeurs africaines
de solidarité et
d’humanisme ,
vers lesquelles on
verra peut-être
bientôt les Occidentaux
regarder
de plus en plus, et
l’Afrique doit
maintenir ces
valeurs positives,
mais elle doit
faire évoluer son modèle de société,
parce que le monde change et qu’il y a
des nécessités nouvelles.◘
T. Boni remercie Moussa Konaté d’avoir rappelé le contenu de son dernier essai et donne pour finir la parole à Lilyan
Kesteloot.