Souvenirs d'avenir
C’est par ce titre que
Gérard Winter
aborde son exposé.
Le monde a radicalement
changé depuis
50 ans. La recherche
pour le développement
a permis d’imposer un
certain nombre de
connaissances, de savoirs,
de savoir-faire
qui restent pleinement
d’actualité pour affronter
les défis d’un
développement devenu mondialisé.
Ces défis sont la lutte contre les inégalités,
l’état de la planète et l’épuisement
des ressources naturelles,
l’appropriation de la science par
tous les citoyens et par tous les pays.
G. Winter a vécu ce bouleversement
tout au long de sa carrière
entièrement consacrée à la recherche,
au développement et à la coopération.
Pendant 50 ans il a été confronté à
la question de l’utilité de cette recherche
pour le développement. Il
pense pouvoir y répondre par les
connaissances accumulées, les découvertes
faites, les innovations mises
en application. Mais, pour lui, ce
n’est pas l’essentiel. A l’expérience,
l’essentiel, c’est la fidélité à une
démarche qui combine manière de
voir, visées politiques
et principes
d’éthique
professionnelle.
Cette démarche
concerne toute
personne, scientifiques
professionnels
ou non,
toute organisation
qui se
consacre à la
recherche du
développement
et cherchent à le
promouvoir. C’est sur cette démarche
qu’il va faire porter son exposé,
et non sur l’état actuel de la recherche
scientifique pour le développement.
Ces principes, par fidélité à des découvertes
de départ, G. Winter a eu
la chance et la volonté de pouvoir
les expérimenter dans des institutions
variées (institut de recherche,
ministères du plan et des finances,
ONG, réseaux, conseil politique
comme le Haut Conseil de la Coopération
internationale.
► Principes et méthodes
Ces principes ont « sauté à la figure
» de G. Winter dès le début de
son itinéraire dans les années 60, sur
le terrain camerounais ; ce terrain
sans lequel il n’y aurait pas de recherche
pour le développement digne
de ce nom. Ce fut d’abord au
cours d’une enquête sur le niveau de
vie des ménages dans l’Adamaoua
(on dirait aujourd’hui une enquête
sur la pauvreté). Il découvrit que ces
ménages n’existaient pas. Selon les
fonctions exercées : alimentation,
consommation, investissement, maîtrise
du foncier, revenus, échanges,
les centres de décision pouvaient
varier, et donc les unités statistiques
correspondantes. Si bien que les
structures sociales de l’Adamaoua
ne correspondaient pas à celles présupposées
dans le questionnaire. Les
statisticiens avaient besoin de l’anthropologue.
Ce fut ensuite au Ministère du Plan,
au Cameroun, où il a participé à l’équipe
qui a élaboré le troisième plan
quinquennal. Là encore, il a découvert
qu’il y avait un hiatus entre les
données microéconomiques des enquêtes
statistiques et les connaissances
fournies par les monographies
des sciences sociales d’une part et
les interdépendances macroéconomiques
et internationales d’autre
part. Il a découvert aussi que l’histoire
des sociétés camerounaises et
leurs rapports de force politiques et
internationaux comptaient tout autant,
sinon plus, que toute quantification
économique. Il apprit donc
que pour voir juste et sans biais, que
pour se donner les moyens intellectuels
de convaincre, trois conditions
étaient nécessaires.
1.Combiner les regards disciplinaires,
le mot discipline étant entendu
non seulement au sens de discipline
scientifique, mais aussi au sens de
métiers techniques et institutionnels.
G. Winter en a fait l’expérience
au sein du groupe AMIRA
qu’il a fondé au service de coopération
de l’INSEE dans les années 70.
Ce véritable réseau pluridisciplinaire
a travaillé pendant une quinzaine
d’années et a beaucoup produit
sur la question de l’adaptation
de la statistique aux réalités sociales
et à l’utilisation politique des chiffres.
A l’ORSTOM (devenu IRD), il
a été constaté que des découvertes
importantes pouvaient naître à l’articulation
de disciplines différentes.
Par exemple la collaboration de
médecins et de biologistes a permis
de découvrir l’origine du Sida.
Dans le réseau IMPACT enfin,
c’est encore cette collaboration de
spécialistes venus d’horizons institutionnels
et de métiers très divers
qui permit dans les années 90 de
mettre en évidence les différentes
composantes de la pauvreté au sud
du Sahara et de focaliser leur origine
dans le cumul des inégalités de
savoir, de pouvoir et d’argent.
2. Il faut des verres progressifs
pour relier le local et le global.
Pour G. Winter, le local est le lieu
du singulier, de la complexité et de
l’innovation. Le global cerne les
contraintes, les interdépendances,
les valeurs communes ou antagonistes.
Le va-et-vient de l’un à l’autre
est nécessaire mais cette articulation
entre ces deux échelles extrêmes
reste un défi intellectuel et politique
crucial à l’heure actuelle. G.
Winter en donne quelques exemples
:
• Mille projets d’ONG dans un pays
ne feront pas le développement de
ce pays, sauf s’il s’agit de projets
innovants qui cherchent à tester
les objectifs, les modalités et les
moyens d’une politique publique
nationale dans le secteur. C’est ce
passage du micro au macro que
recherche par exemple désormais
le GRET. Mais il y faut des années
de tâtonnements et de rigueur.
• Les sciences de l’environnement
essaient aussi d’intégrer dans
leurs modèles globaux les complexités
des phénomènes locaux.
Les débats sur l’avenir du climat
et de la biodiversité sont liés en
partie à cette difficulté de la
science. G. Winter avait coutume
de dire « qu’il faut relier les satellites
aux Pataugas ».
• Et c’est toujours à cette même
question que se heurtent le FMI et
la Banque Mondiale pour l’élaboration
de leurs politiques d’ajustement
et de développement. Comment
utiliser les statistiques sans
aboutir à des modèles caricaturaux
et dangereux à force d’extrapolations
fondées sur l’uniformisation
et la simplification ? Le
groupe DIAL que G. Winter a
contribué à créer en 1990 a affronté
cette difficulté grâce à des
enquêtes par sondages, emboîtées
les unes dans les autres. Ce sont
les fameuses enquêtes 1.2.3. qui
ont essaimé jusqu’au Vietnam et
en Chine. Elles consistent à se
focaliser progressivement du
macro au micro (et non l’inverse)
sur des unités et des données de
plus en plus fines et complexes.
• Dernier exemple, plus politique,
de ce défi : celui de la décentralisation
et de la démocratie participative.
Sans la critique des sciences
sociales et politiques, ce mot
d’ordre à la mode risque de n’être
que de la poudre aux yeux et de
laisser dans l’ombre les plus pauvres
et les sans-voix.
3. Sortir de la « dictature de l’urgence
», ou plus simplement apprendre
l’histoire pour préparer
l’avenir. On est, pense G. Winter, à
une époque où les contradictions
entre le court terme et le long terme
atteignent un paroxysme.
• L’économie financière libérale et
mondialisée s’oppose à un développement
socialement et écologiquement
durable. Corrélativement,
les sciences tendent à être
dominées par les technosciences
ordonnées aux profits et aux désirs
solvables immédiats. Mais
scientifiques et ingénieurs commencent
à apprendre, par l’expérience
et sous la pression des opinions
publiques, que leurs prouesses
peuvent cacher des effets désastreux
à long terme pour
l’Homme et sa planète.
• Dans le domaine du développement
lui-même, les interventions
humanitaires dans l’urgence commencent
à savoir maintenant
qu’elles sont condamnées à se
prolonger ou à se multiplier indéfiniment
si ne sont pas mises en
même temps en place les conditions
d’un développement sécurisé.
La recherche pour le développement,
par son objet scientifique et son objectif
politique, s’inscrit nécessairement
dans la durée. Il lui faut d’ailleurs
de longues chroniques de données
et de faits pour expliquer la dynamique
combinée des sociétés dans
leur environnement. En économie
comme ailleurs, il lui faut faire mémoire
des réussites comme des
échecs. L’histoire économique est
irremplaçable car les modèles sont
par nature conservateurs.
► Les nouvelles visées politiques
de la recherche pour le
développement.
Le développement se heurte désormais
à des contraintes et à des dynamiques
sans précédent.
Tout d’abord, les contraintes liées à
l’état de la planète et à l’épuisement
de ses ressources. La thématique
scientifique correspondante a un
contenu politique évident. Elle a pris
son essor il y a une vingtaine d’années
et a été contrainte d’adopter les
trois principes méthodologiques évoqués
plus haut. Mais cette thématique
doit se conjuguer avec les trois
priorités politiques suivantes qui
sont, pense G. Winter, intimement
liées.
• D’abord s’attacher à mettre en
évidence les inégalités de toute
nature qui, quand elles sont cumulées
et excessives, deviennent injustes
et bloquent toute initiative significative
de développement. Actuellement,
ces inégalités restent pratiquement
un non-dit politique. Bien
sûr, et c’est heureux, les statistiques
sur leur nature et leur ampleur se
multiplient. Encore faut-il analyser
les causes profondes de ces inégalités et montrer leurs effets explosifs
à long terme, comme l’annoncent
d’ailleurs les révoltes dans les pays
arabes et ailleurs.
• Dans un monde piloté par les sciences
et les technologies, l’inégalité
originelle est celle du savoir. Elle
ne peut être combattue que par des
politiques d’éducation, de recherche
scientifique et de promotion de
la culture scientifique chez les citoyens.
Mais il ne suffit pas de
transférer des savoirs ; il faut, estime
G. Winter, partager la capacité
à apprendre et à découvrir. Quand il
était à la tête de l’ORSTOM/IRD,
G. Winter avait pour slogan « La
recherche scientifique d’un pays est
signe et acte de son développement
». C’est pourquoi, avec Michel
Levallois, il a voulu promouvoir
à l’ORSTOM la recherche
scientifique en partenariat avec les
pays africains et décoloniser la politique
scientifique de l’Institut
dans la voie ouverte dans les années
80 par Alain Ruellan, un de
ses prédécesseurs. Il s’agissait de
promouvoir des recherches décidées
et menées en commun avec
des moyens, des bases scientifiques,
des publications partagées.
Dans un monde scientifique de plus
en plus concurrentiel où les publications
de rang A sont la règle absolue,
ce partenariat est une très
lourde charge. C’est pourtant lui
qui caractérise au premier chef la
recherche scientifique pour le développement.
• Pour lutter contre les inégalités, ces
savoirs et savoir-faire doivent
être partagés avec les plus pauvres,
les sans-voix. Il faut renforcer
leurs capacités à analyser,
s’organiser, défendre leurs
intérêts, négocier en connaissance
de cause. Ce fut là l’objectif
de l’INTER-RESEAUX
DEVELOPPEMENT RURAL
que G. Winter a présidé à la
fin des années 90 aux côtés de
Denis Pesche, son Secrétaire
Exécutif. Il s’agissait d’aider
les paysans africains à s’organiser
pour devenir des acteurs
incontournables de leur propre
développement. G. Winter
souligne que cet objectif de
longue haleine fut très tôt un
de ceux de la Coopération française
dans son ensemble dont il constitue
une des grandes réussites, tous acteurs
confondus.
► Conclusion
Ces principes méthodologiques et
ces visées politiques qui donnent son
identité aujourd’hui à la recherche
pour le développement, ne vont pas
sans une certaine manière d’être et de
faire, sans ce que G. Winter appelle
une éthique professionnelle. Ces
principes et ces visées ne vont pas de
soi et exigent un engagement personnel
et opiniâtre. Beaucoup de jeunes
aspirent aujourd’hui à un tel engagement
mais ont du mal à en trouver
l’opportunité et les moyens.
• Cet engagement implique d’abord
un minimum de désintéressement et
un minimum d’indépendance vis-àvis
des pouvoirs, des honneurs, de
l’argent. Sans cela le partenariat
scientifique ne peut durer, l’intelligence
collective ne peut s’organiser,
les réseaux ne peuvent fonctionner.
• Il y faut aussi
une ténacité
reposant sur le
« principe d’espérance
» : il
f a u t ê t r e
convaincu que
l e s i d é e s
justes, au double
sens du
terme, finissent
par s’imposer
ou du moins,
par servir de
référence.
• Il faut enfin deux manières de
faire : d’abord ne pas hésiter à
plonger ses mains dans le cambouis
institutionnel pour vaincre les inerties
et rivalités bureaucratiques et
politiques, ce que G. Winter a été
contraint de faire à chaque étape de
son itinéraire ; ensuite, une volonté
et un art de la communication pour
convaincre les forces politiques et
irriguer les opinions publiques, ce
que la recherche française pour le
développement n’a pas su faire au
niveau international.
Ces principes méthodologiques, politiques
et éthiques peuvent paraître
bien utopiques aujourd’hui, mais G.
Winter pense, comme l’a écrit Paul
Ricoeur, que « l’utopie fait voir sous
l’apparence des choses l’avenir au
travail ».
Gérard Winter laisse le soin à Denis
Pesche de se prononcer sur ces principes
et de juger de leur pertinence et
surtout de leur actualité.◘