Yves Ekoué Amaïzo
Yves Ekoué Amaïzo
Yves Ekoué Amaïzo estime que
le scénario évoqué ci-dessus ne
marche plus si le franc CFA est
dévalué parce que les matières
premières devront augmenter en
volume et en valeur. Il avait préconisé
une dévaluation simultanée
du dollar et de l’Euro ce qui
aurait peut-être résolu beaucoup
de choses, y compris pour la
Grèce. Il propose de clarifier le
concept d’investissement et surtout
la notion de perception de la
rentabilité des investissements
en Afrique. Il y a des risques stratégiques,
une urgence de la polarisation.
Est-ce que ces investissements
créent un avantage compétitif pour
l’Afrique ? Si non, on va créer des
emplois en Asie, comme dans
l’exemple cité plus haut.
Clarifier le concept
d’investissement
Y. E. Amaïzo préfère parler de
« ressources non génératrices d’endettement
». C’est très important car
cela comporte l’aide au développement,
le solde budgétaire positif des
Etats, les transferts financiers de la
diaspora, les investissements étrangers
directs (IED), les investissements
en portefeuille (IP), les transferts
de profits. Tout cela, bien géré
et bien organisé, donne la capacité
d’influence d’une économie.
L’investissement, c’est d’abord un
sacrifice : il faut renoncer à une consommation
immédiate pour un surcroît
de recettes futures (c’est la rentabilité
prévisionnelle). La dépense
immédiate est la charge temporaire
modifiant durablement le cycle d’exploitation
d’une organisation, d’un
individu, ou d’un produit financier.
Il faut des arbitrages à savoir un
choix judicieux qui permet ou non
de créer de la valeur. La valeur nette
d’un investissement qui est la différence
entre sa valeur actuelle et son
coût, permet de mesurer la valeur
ajoutée créée.
Tout cela se
situe dans une
d y n ami q u e
d’enrichissement
qui permet
d’assurer
une croissance
à long
terme. Il y a
des contrôles
à faire aussi
bien au niveau
macroéconomique
(part dans la formation du
capital fixe d’une économie) qu’au
niveau microéconomique (profit,
retour sur investissement, renouvellement
de la valeur). Tout ceci conduit
au développement, au progrès et
au mieux-être. C’est une création
continue et diffusée de la valeur
ajoutée créée.
Rentabilité des investissements
Cette rentabilité est soumise à deux
logiques : une logique financière qui
est la capacité d’un capital à procurer
du revenu, et une logique de production
qui est le bénéfice tiré d’un
investissement productif. La mesure
de la rentabilité est complexe. Du
point de vue financier, c’est le rapport
entre résultat net et capitaux
propres. Au plan économique, c’est
le rapport entre l’excédent brut d’exploitation
et l’actif économique. Au
plan de la logique commerciale,
c’est le rapport entre résultat d’exploitation
et chiffre d’affaires hors
taxe. Il y a d’autres logiques : la logique
sociale, éthique, environnementale,
la logique de développement
(formation du capital fixe, emplois,
choix technologiques, relations
avec les concurrents, externalités
limitées). Le calcul du taux de rentabilité
d’un investissement par rapport
au coût d’opportunité du capital
dépend du risque de l’actif économique.
Afrique : un investissement
capital ?
Pour qui ? répond Y. E. Amaïzo.
Pour beaucoup, l’Afrique est un bon
placement sauf que ce que cela rapporte
est réduit. Ce sont les multinationales
qui créent des emplois mais,
sur le long terme, ceux-ci ont été
détruits plusieurs fois. Alors, s’interroge
l’orateur, l’Afrique est-elle un
investissement capital ou devientelle
un capital-investissement ? Ce
sont, pour les entrepreneurs, deux
logiques différentes. Cela pose un
problème de fond et on voit, en arrière-
plan, les interférences politiques
qu’il peut y avoir. La question
est de savoir pour qui fait-on l’investissement.
L’entrepreneur va choisir
d’investir là où il prévoit de façon
intuitive un retour sur investissement.
Dans les pays dont les Etats
sont faibles, en particulier, l’entrepreneur
aura tendance à privatiser les
profits et à les rapatrier, sans distribution
importante sauf pour les actionnaires,
et à socialiser les pertes.
Le problème est que l’emprunt ou
l’épargne ne génèrent pas nécessairement
de profit sauf en investissant
dans les capacités productives ou
dans l’intermédiation financière, ce
qui peut conduire à la spéculation et
à des pertes d’emplois.
Dans la course vers les richesses
africaines, Y. E. Amaïzo dénonce un
slogan suivant lequel ces richesses
seraient une malédiction. Elles ne le
sont pas en Europe, elles ne le sont
pas plus en Afrique. Il présente une
analyse faite auprès d’un groupe
d’investisseurs en Afrique subsaharienne
par le groupe EMPA
(Emerging Markets Private Equity
Survey) en 2011. Ce qui préoccupe
ces derniers, c’est essentiellement le
risque politique et l’insuffisance des
investisseurs privés sur le marché.
Les autres contraintes, pourtant souvent
citées, comme la régulation et la fiscalité contraignantes, le trop faible
niveau d’opportunités d’affaires, le
niveau trop élevé des apports pour
pénétrer le marché, les procédures
de sortie contraignantes sont moins
prégnantes. Par comparaison, la
même enquête concernant l’investissement
en Chine révèle que deux
facteurs préoccupent particulièrement
les investisseurs : ce sont la
régulation et la fiscalité contraignantes,
et le niveau trop élevé des
apports pour pénétrer le marché.
Dans un pays émergent, comme la
Turquie, la perception du risque est
moindre. Les Turcs entrent très vite
dans le capital des entreprises. Pourtant
le taux de croissance est relativement
faible. Cette enquête montre
qu’il n’y a pas de relation entre
l’investissement et le taux de croissance.
Les risques stratégiques
Contrairement à ce qu’on dit, la rentabilité
des investissements en
Afrique n’est pas extraordinaire.
Accéder à la richesse de l’Afrique
par l’investissement étranger direct
ou par l’investissement en portefeuille
devrait impliquer une indispensable
régulation d’un Etat responsable
qui, lui-même, devrait
rendre des comptes à son peuple.
Malheureusement, cette régulation
n’est pas effective et les élites ellesmêmes
ne jouent pas toujours le rôle
qu’elles devraient jouer. La Chine
est un autre risque stratégique à long
terme. Avec 4 112 milliards USD de
réserves internationales en 2012, la
Chine peut se retrouver, via des
fonds d’investissement en capitalrisque
au centre des principaux conseils
d’administration en Afrique.
Au Sud-Soudan, 30 % des sols sont
achetés par les Chinois, non pas pour
faire de l’agriculture, mais pour exploiter
le sous-sol. Si on n’y prend
garde, le sol n’appartiendra plus aux
Africains prévient Y. E. Amaïzo. La
par t des fonds de capitalinvestissement
levés sur les marchés
émergents en Afrique subsaharienne
a été de 6,4 % en 2010. Elle était au
même niveau en 2006. Contrairement
à ce qui est souvent dit, il n’y a
pas beaucoup de capital qui va vers
l’Afrique. On ne met pas du capitalinvestissement
là où ce n’est pas sûr,
pas prévisible.
Urgence de la polarisation
Il faut donner du sens à ce capitalinvestissement,
se fixer des objectifs.
La polarisation (ou les effets de
la concentration géographique des
activités économiques) est de plusieurs
ordres : économique
(infrastructures de bien-être et du
savoir, santé, entreprenariat, création
de pouvoir d’achat) ; temporelle
(favoriser le long terme sur l’urgence
ou le court terme). Si on oublie
le moyen ou long terme, on favorise
la spéculation. La polarisation
territoriale : il faut stopper le laisser
faire sur l’ensemble de l’espace sinon
on abandonne des espaces
pauvres ou perçus comme non productifs.
Enfin, la polarisation sociale,
éthique et environnementale
implique l’intégration régionale et la
participation des populations. Tout
cela ne peut se faire que s’il y a une
régulation et un Etat sérieux.
Avantages compétitifs
Pour Y. E. Amaïzo, un problème
important est que d’une manière
générale on n’anticipe pas la performance
en Afrique où on navigue
entre contraintes et optimisme excessif.
L’Afrique pâtit de l’insuffisance
de données statistiques, d’espace
de croissance. En Afrique subsaharienne,
ce sont des marchés
d’opportunité. Un autre problème
plus récent est le prix d’accès compétitif
par rapport aux autres pays
émergents. La confiance des investisseurs
et gestionnaires de capitalrisque
tient aux rendements élevés et
en augmentation, par niches. En
Afrique du Sud la rentabilité est
meilleure (20 %) que celle du capital
-investissement du Royaume-Uni ou
des Etats-Unis (13 et 8 %) sur certains
fonds. Les fonds africains euxmêmes
ont des références intéressantes
mais celles-ci ont été calculées
à l’extérieur.
Les flux de capitaux vers l’Afrique
subsaharienne sont analysés pour
2007 et 2009. Les transferts de la
diaspora représentent de l’ordre de 3
% du PIB, les investissements étrangers
directs, 4 % ; les investissements
en portefeuille ont subi une
forte baisse passant de 6 % du PIB
en 2007 à environ 2 % en 2009.
L’aide publique au développement
reste à un niveau élevé, de l’ordre de
5 % du PIB, ce qui montre que
l’Afrique demeure tributaire de
l’aide. Les flux d’investissement en
capital privé vers l’Afrique subsaharienne
montrent une progression
intéressante de 1990 à 2009, mais ce
sont surtout des investissements
étrangers directs (29 096 millions
USD contre 9 981 millions USD
d’investissement en portefeuille en
2009).
Conclusion
La rentabilité des investissements en
Afrique est tributaire d’un certain
nombre de conditions. Pour Y. E.
Amaïzo, il faut accompagner l’émergence
des avantages compétitifs.
Pour cela, il évoque un certain
nombre de principes et de règles :
- Planifier l’attractivité des investisseurs
vers l’Afrique
- Obtenir une prévisibilité du niveau
de transparence de l’environnement
des affaires et d’égalité dans
le traitement des accès
- Investir dans la mise à disposition
d’informations fiables, et disponibles
en temps réel
- Organiser la prévisibilité de la régulation
des investissements par
l’Etat
- Rééquilibrer la concurrence et la
compétition entre acteurs des pays
riches industrialisés, des pays
émergents et d’Afrique
- Revenir à une prime liant
« épargne-investissement-emploi
décent » pour une augmentationdiffusion
du pouvoir d’achat
- Arbitrer entre « investissement
sollicité et investissement nonsollicité
»
- Maximiser le rapport rentabilité/
profit en termes d’effets induits
- Donner une prime à la minimisation
des externalités négatives (qui
ont un impact négatif notamment
sur les emplois et les salaires)
- Contenir la dérégulation, synonyme
de désinvestissement dans
les capacités productives et donc
de désindustrialisation.◘
R. Portella demande quels sont, pour les 10 ou 20 ans à venir, les secteurs porteurs ? On a parlé des mines, du pétrole dont certains pensent que les effets induits sont faibles. Qu’en est-il des biens de consommation, des produits manufacturés, de l’environnement ?