Le développement en partant des savoirs paysans
Jean-Pascal Pichot. © cade
Pour Jean-Pascal Pichot, on assiste actuellement à un changement de paradigme scientifique en agronomie qui correspond à un changement d’attitude. Malgré certaines résistances toujours en vigueur dans les organismes de recherche et avec l’aide des ONG, on constate un abandon progressif de la démarche dirigiste globale : le savant se met à l’écoute du paysan et tire parti de la diversité des milieux, des savoirs et des savoirfaire pour innover. En un mot, c’est le retour au local.
Cela a pour corollaire une nouvelle prise en compte de l’espace et du temps. En effet, toutes les sociétés ont une histoire et il faut en premier lieu s’attacher à comprendre d’où viennent les sociétés rurales. Il est donc fondamental d’écouter les anciens, pour connaître les fondements de l’organisation sociale, dans laquelle la diversité des milieux, une richesse en soi, est aussi construite socialement. Les droits d’accès à la terre et aux puits, par exemple, varient grandement d’un pays à l’autre, selon qu’il s’agit d’agriculteurs ou d’éleveurs. Selon J.-P. Pichot, des politiques favorables doivent être mises en place, pour que les communautés de base disposent de droits et des moyens financiers de les exercer ; c’est-àdire qu’il faut des États de droit, décentralisés efficacement.
Mais les espaces villageois sont aussi des lieux de confrontation des projets. De nombreuses tensions existent : entre les autochtones et les migrants, entre les agriculteurs et les éleveurs et entre différentes façons de percevoir les ressources ou d’utiliser la biomasse. A ce propos, J.-P. Pichot souligne que ces espaces ne sont pas limités et que les problèmes ne peuvent, par conséquent, être résolus par des marquages de frontières sur les arbres, par exemple. C’est pour cela que des plateformes de confrontation entre des intérêts opposés sont indispensables.
Ensuite, il faut noter que les espaces villageois sont des « construits sociaux évolutifs », les facteurs d’évolution étant d’une part les migrations, surtout vers l’Afrique, avec les financements qu’elles apportent et le retour des jeunes, et d’autre part les médias. De fait, l’attraction de la ville et l’appel des marchés urbains a provoqué une évolution des systèmes de production et de cueillette. Parallèlement, les contraintes climatiques et économiques ont provoqué le remplacement des céréales par l’arachide et le manioc.
Un certain nombre de problèmes graves se posent aux systèmes de production villageois. Les agriculteurs ont bien développé des solutions alternatives, tels les parcs arborés qui ont montré leur longévité, mais celles-ci ne sont pas soutenues, les systèmes d’appui à l’agriculture (organismes de crédit public et de distribution des intrants, semences et engrais), ont pratiquement disparu. De fait, les structures de soutien portent surtout sur les cultures industrielles, le coton et les palmiers par exemple, parce qu’elles sont destinées à l’exportation. Par ailleurs, les activités de transformation, jusqu’alors réservées aux femmes, sont en train d’être récupérées par les hommes (comme le beurre de karité au Burkina). Enfin, faute d’engrais, les sols sont appauvris, mais une fois régénérés, les anciens propriétaires veulent rentrer en possession de leurs terres, engendrant de nombreuses tensions autour du foncier.
Il existe cependant quelques points positifs. Par exemple, il n’y a pas, contrairement à ce que l’on entend, de déforestation en Guinée. Au contraire, on assiste à une croissance de la forêt. A côté de la diffusion de cultures externes (manioc - il est arrivé du Brésil -, maïs, pomme de terre, riz indica), se maintiennent les cultures internes (mil, sorgho, riz glaberrima, igname). Enfin, les Africains ne constituent pas une société de survie, comme on le croit trop souvent. Ils sont des consommateurs avisés, qui ont leurs préférences, ce qui est propice au développement de produits locaux sur les marchés régionaux. Ces derniers sont cultivés presque biologiquement et mériteraient d’être labellisés.
Avant de conclure, J.-P. Pichot met en garde contre le crédit solidaire, qui peut mener à l’endettement et au surendettement, voire au servage, comme cela peut s’observer à Pondichéry. Pour cette raison, les paysans doivent absolument garder la maîtrise sociale de l’innovation. Dans ce contexte, ceux qui viennent de l’extérieur avec de bonnes idées (les experts, les ONG) ont à monter des partenariats entre les collectivités, les organisations professionnelles, les groupements d’entreprises, de manière à métisser savoirs endogènes et exogènes et à privilégier les formules créatrices d’emplois pour dépasser le système informel. Tout cela implique que les politiques publiques assurent un cadre législatif et administratif sécurisant.