La conjonction des crises alimentaire et économico – financière, qui sévissent depuis plusieurs mois, se traduit actuellement en Afrique dans deux domaines partiellement connectés : les investissements et l’accaparement des terres.
Les investissements directs étrangers (IDE) ne s’intéressent pas seulement aux secteurs miniers et pétroliers. A Londres le groupe Duet a lancé « Duet Victoria Africa Index » distribuant des informations pour placer des capitaux au sud du Sahara. Il propose aux fonds de pensions américains et européens et à d’autres investisseurs privés de prendre contact avec les entreprises installées en Afrique et d’investir par exemple 1 % d’un portefeuille de dix milliards de dollars, soit cent millions de dollars, somme considérable en Afrique, mais négligeable pour eux, donc sans risque. Leurs capitaux vont dans de multiples secteurs : télécommunications, banque, assurance, énergie, mines, agro-industrie, … Dans les 18 bourses du continent, les dividendes sur actions sont de l’ordre de 50 % par an, contre 5 à 6 % dans les pays de l’OCDE. Y sont présentes près de 6.000 entreprises, dont certaines sont filiales de multinationales et d’autres purement africaines. Pour l’information de ses clients, Duet suit de près ces sociétés et celles non listées en bourse. Créé en 2002 cet index est de plus en plus florissant.
Par ailleurs on lit dans le rapport « Doing Business 2009 » de la Banque mondiale que l’Afrique a connu cette année un nombre record de réformes tendant à faciliter la pratique des affaires : 58 dans 28 pays dont quatre (Botswana, Burkina- Faso, Égypte, Sénégal) figurent parmi les dix premiers réformateurs du monde. Dans ce contexte,
lors du séminaire organisé à Washington
le 13 octobre dernier par le
département du Trésor des Étatsunis,
l’adjoint d’Henry Paulson a
déclaré que « les économies africaines
avaient réalisé plusieurs percées
ces dernières années… et qu’il
fallait s’attaquer aux contraintes
posées par les infrastructures pour
libérer le potentiel économique de
l’Afrique ». D’ailleurs une société
de gestion de fonds américaine,
créée en 2000, a pu mobiliser avec
succès plus de 1,5 milliards de dollars,
investis dans 33 entreprises
actives dans une quarantaine de
pays.
On peut voir aussi une preuve des
bonnes perspectives offertes par ce
sous-continent dans le rachat par la
banque marocaine Attijariwafa
Bank (1ère au Maghreb et 6ème sur
le continent) des cinq filiales du
Crédit Agricole au Cameroun,
Congo, Côte d’Ivoire, Gabon et
Sénégal.
Le patrimoine des États
D’autres investisseurs, publics et
privés, s’intéressent au patrimoine
même des États : le sol. Ils achètent
ou louent des terres arables pour
des cultures vivrières ou industrielles
à leur profit. C’est actuellement
un grave sujet d’inquiétude, relayé
par la FAO, qui alerte les responsables
sur ces transactions susceptibles
d’entraîner une forme de néocolonialisme
: les pays pauvres
produisant de la nourriture pour les
pays émergents aux dépends de
leurs propres populations.
Plusieurs millions d’hectares seraient
en cours de négociation. Les
pays demandeurs sont une demidouzaine
en Asie, du Japon au
Moyen-Orient. Ils cherchent sur
tous les continents, Russie et Étatsunis
compris. En Afrique, seraient
concernés l’Algérie, le Cameroun,
Madagascar, l’Ouganda, le Soudan
et la Tanzanie pour une superficie
totale de 2.400.000 hectares, dont 1
million au Soudan et 1,3 à Madagascar.
Ici ont filtré quelques précisions.
Le gouvernement et Daewoo
Logistic Madagascar démentent la
société mère à Séoul, qui annonçait
un droit de cultiver 1 million
d’hectares pour le maïs et 300.000
pour le palmier à huile. En réalité,
il ne s’agirait que d’une « facilité
pour une recherche foncière sur
100.000 hectares » et le processus
ne se poursuivrait que si les résultats
de l’étude étaient positifs.
Toute la presse malgache s’est emparée
de cette menace et il est probable
que les paysans des régions
concernées seront peu coopératifs,
car il devrait y avoir des expropriations.
Ce projet se situe dans un schéma
général bien rodé.
L’ONG « GRAIN» a étudié 100
cas dans le monde. Des pays ou des
fonds souverains achètent ou
louent des terres que leurs entreprises
cultiveront pour réexportation
chez eux. Ils prennent les sols et
apportent la main-d’oeuvre pour
nourrir leurs populations, en promettant
des infrastructures diverses.
La Banque mondiale, la Société
Financière Internationale (SFI),
la Banque européenne pour la reconstruction
et le développement
(BERD) soutiendraient ce mouvement.
De grands investisseurs privés
s’y ajoutent, eux, dans la perspective
des bénéfices qui résulteront
des hausses à venir de ces
productions alimentaires ou industrielles.
Pour l’heure ces transactions sont
présentées sous l’angle émotionnel,
celui de « l’accaparement ». Des
études objectives, coûts / avantages
pour les gouvernements et
les populations, devront être menées
afin de pouvoir juger en
connaissance de cause.■
Robert Ginésy