Mondial sud-africain de 2010 : derrière Zakumi et les vuvuzela, l’affirmation d’un continent
Pendant un mois à partir du 11 juin 2010, l’Afrique
du Sud organise pour la première fois sur le
continent africain la coupe du monde de football.
Elle accueille 32 équipes de très haut niveau et
des journalistes du monde entier, mais seulement 6
équipes d’un continent qui compte 53 pays : les Bafana
Bafana d’Afrique du Sud, les Lions indomptables du
Cameroun, les Éléphants de Côte-d’Ivoire, les Super
Eagles du Nigeria, les Fennecs d’Algérie et le Ghana
Football Association. S’y dérouleront 64 matchs dans
9 villes différentes où ont été aménagés 27 stades modernes
et renforcés les hébergements et les transports
ferroviaires et aériens. Le régime sud-africain s’est
investi pour faire de cet évènement mondial et télévisuel
de première importance un des temps forts du retour
sur la scène mondiale de la « Nation arc-en-ciel »,
sans se rendre autonome par rapport aux choix de la
Fifa. On comprend aussi que l’Afrique toute entière
soit fière d’organiser, pour la première fois de son histoire,
la compétition la plus populaire et la plus médiatique
de la planète. Cette manifestation de confiance
en l’avenir de l’Afrique du Sud et du continent est
symbolisée par Zakumi, léopard aux cheveux verts, la
mascotte de 2010 (fabriquée à Shanghai au grand dam
de la Cosatu, le grand syndicat sud-africain) qui personnifie
les valeurs africaines d’hospitalité, d’enthousiasme
et de sociabilité. C’est d’autant plus important
que pour nombre de jeunes Africains (43 % ont moins
de 15 ans), le foot est devenu un modèle de réussite
comme un autre dans les pays les plus footballistiques,
avec la migration et le visa facile pour l’Europe, mais
des déceptions à la clé pour cette main-d’oeuvre africaine
prolétarisée en Suisse ou en Roumanie.
Les retombées économiques ne seront pas à la hauteur
des investissements consentis comme ce fut le cas en
Grèce en 2004 pour les J.O., crise financière et économique
au Nord oblige, et pour autant la consécration
sera-t-elle au rendez-vous ? Essayons de comprendre
les diverses facettes de ce moment qui, pour être sportif,
n’en reste pas moins d’abord politique et sociétal.
Que se passe-t-il derrière les vuvuzela, ces cornes sonores
monotones qui occupent tout l’espace sonore des
stades sud-africains ?
Le foot est manifestement un élément unificateur pour
une jeune nation, permettant de dépasser les clivages et
de mettre en scène le nationalisme tout en montrant
l’efficience du régime par le biais de la motivation des
joueurs. Être membre de la Fédération Internationale
de Football Association (FIFA) est aujourd'hui un impératif
pour toute nouvelle nation (la FIFA compte plus
de membres que l'ONU) et lui confère reconnaissance
et légitimité. Si nationalisme et chauvinisme s’y expriment,
on peut y voir aussi des moments de fraternisation
comme en 1998 avec l’équipe « blanc-blackbeur
» française ou des moments de contestation
(Marseillaise sifflée au stade de France). En Afrique du
Sud comme en Côte-d’Ivoire, c’est une force qui oeuvre
pour la réconciliation, pendant un laps de temps
assez court cependant. Ce sport, vu son importance,
n’échappe donc pas à la politisation. Drogba ou Gbagbo,
les personnalités de la planète foot ne sont-elles pas
plus célèbres que certains chefs d'État eux-mêmes ? Si
une équipe subsaharienne arrive à une place enviable
au Mondial, le régime concerné sera assuré de sa tranquillité
comme on l’a vu au Cameroun dans les années
90.
Une grande nation se construit aussi à travers ses exploits
sportifs et les peuples suivent avec ferveur la
performance de leurs sélections respectives. Accueillir
la Coupe du monde, c’est bien, mais espérer l’emporter,
c’est encore mieux. Aucune certitude pour l’Afrique, si ce n’est que les joueurs africains
comptent parmi les meilleurs du monde mais ils
n’assurent pas seuls le succès. Dirigeants et État
doivent organiser les choses très en amont pour y
parvenir. Mais comment le faire avec une équipe,
assemblée pour la circonstance, de joueurs éparpillés
en Europe et éloignés de leurs pays de naissance
? Lorsque l’équipe nationale gagne, cela signifie
de l’organisation, de la préparation et un travail
tactique dans la durée. Et il faut compter aussi
sur l’ancienneté de la pratique du sport à tous les
âges dans des conditions décentes pour repérer,
sélectionner et construire une équipe. L’équipe
d’Afrique du Sud pourrait être ainsi la première
nation organisatrice d'un Mondial à ne pas franchir
le premier tour. C’est que le régime d'apartheid a
entravé le développement d'un football de haut niveau
malgré la passion pour le ballon rond de la
majorité noire, condamnée à jouer sur des terrains
vagues… Seuls ont été valorisés le rugby et le cricket
pratiqués par les Blancs dans écoles et stades.
Malgré des atouts visibles et cette affirmation médiatique,
l’Afrique reste encore trop dépendante
dans le domaine du foot. Elle fournit toujours aux
grandes équipes européennes leurs meilleurs
joueurs. C’est un gisement de superstars bon marché
! L’impuissance des États s’exprime dans le
faible nombre d’équipes sélectionnées, l’utilisation
d’entraineurs-sélectionneurs européens très coûteux
comme dans la faiblesse de la rigueur et du professionnalisme
de leur préparation. Enfin, le football
professionnel africain est devenu rapidement affairiste
avec la mise en oeuvre de moyens financiers
disproportionnés et n’a pas su faire fructifier ses
manières de jouer.
Reste que ce sport est le sport préféré des Africains
les plus démunis qui jouent sans chaussures et sans
stades et qu’il peut exprimer la jeunesse africaine
dans ce qu’elle a de meilleur. N’en doutons pas, ici
aussi, l’autonomie est en marche, à bas bruit, obligeant
les États à investir dans ce sport à long terme,
en Afrique du Sud d’abord.■
La Cade