L’année de l’Afrique ?
Le cinquantième anniversaire de leur indépendance!
C’est ce que sera l’année 2010 pour
les pays issus de l’ancienne A-O-F, de l’ancienne
A-E-F, pour Madagascar, mais aussi pour
l’ex-Zaïre, le Nigeria et plusieurs autres, c’est-àdire
un rendez-vous avec l’Histoire, avec la mémoire,
l’occasion de fêter des souvenirs et des espoirs,
aussi de faire un bilan et de juger des résultats,
d’affronter les déceptions et les trahisons…
Comment ne pas avoir une pensée amicale pour ces
pays aux prises avec les crises du monde actuel, la
pauvreté, le dérèglement climatique, la froide logique
du libéralisme, la rapacité des multinationales
et de certains de leurs dirigeants ?
Que ces pays fêtent cet anniversaire, quoi de plus
normal ? Que l’ancienne puissance coloniale veuille
y participer est plus surprenant. Qu’a donc voulu le
président Nicolas Sarkozy en décrétant « année de
l’Afrique » l’année 2010, qui sera aussi celle d’un
sommet France-Afrique ? Est-ce vraiment à nous,
descendants de l’ancienne puissance coloniale de
célébrer ces indépendances, acquises pour la plupart
sans guerre il est vrai, mais non sans conflits dont
certains furent violents, comme au Cameroun, au
Kenya, de dresser le bilan des premières années de
ces jeunes pays lancés dans l’aventure nationale
non sans que les anciens colonisateurs aient veillé
au maintien de leurs intérêts ?
L’année de l’Afrique peut-elle faire oublier le
contentieux qui s’alourdit tous les jours avec les
Africains qui ont de plus en plus de mal à obtenir
des visas et des bourses d’étude, à se faire reconnaître
comme des travailleurs normaux, à accepter la
cristallisation de leurs pensions d’anciens combattants
? L’année de l’Afrique ne peut pas être seulement
l’année qui verra défiler des contingents africains
sur les Champs-Elysées, le 14 juillet.
Jacques Toubon a été chargé par le président de la
République d’orchestrer et de coordonner les manifestations
et les évènements qui doivent remplir
cette année. Il a affirmé avec force qu’il tenait l’Afrique
pour un continent d’avenir, sinon pour « le continent
de l’avenir » et que, pour lui, l’année de l’Afrique
devra être un levier pour faire bouger les choses,
pour refonder la coopération avec l’Afrique sur
de nouvelles bases. En concertation avec la plupart
des présidents de la République des pays africains
auxquels il a rendu visite et qui se sont montrés
concernés par ce projet, il s’est fixé comme objectifs
de rénover et de moderniser la coopération franco-
africaine, de célébrer notre histoire partagée et
de faire vivre notre culture commune, enfin, de reconnaître
le rôle et la place des Africains de la diaspora
dans tous les secteurs de notre vie nationale. Il
a déclaré le 24 novembre dernier à l’Académie des
sciences d’outre-mer qu’il espérait « qu’à travers le
prisme des imbécillités d’aujourd’hui, nous discernions
les espoirs et l’espérance africaine de demain
» et qu’il attendait de cette année, outre une
meilleure connaissance et compréhension du continent
africain, de sa richesse et de sa diversité, des
avancées significatives et des mesures concrètes du
président de la République et du gouvernement,
dans un certain nombre de domaines, visas, bourses,
pensions militaires. L’avenir dira très vite si ce sont
des voeux pieux ou des engagements.
Et Haïti ? Nous allions signer cet éditorial lorsque
nous avons découvert l’ampleur et la gravité du
séisme qui a dévasté Port-au-Prince et ses environs.
Plus de cent mille victimes, aux dernières estimations.
Comment ne pas être bouleversés par cette
catastrophe naturelle devenue la tragédie d’un peuple
? L’émotion s’est parfois, trop souvent, traduite dans les commentaires oraux et écrits, par des
discours stéréotypés sur la « malédiction »,
comme l’a relevé l’écrivain Dany Laferrière(1).
Est-ce parce que Haïti est le pays « où la Négritude
s’est mise debout pour la première fois »,
comme l’a écrit Aimé Césaire, qui a conquis son
indépendance par les armes en 1804 ?
Haïti n’est pas la victime d’une malédiction, mais
d’un phénomène naturel qui a frappé un des peuples
les plus pauvres et les plus démunis de la
planète. Or la pauvreté n’est pas une malédiction,
pas plus que les guerres et les violences. Avant
d’être un problème économique, elle est ici le
produit de l’histoire, l’héritage d’une énorme
dette coloniale, de cent années de guerres civiles,
d’une occupation militaire américaine de dix-neuf
ans, de trente années de dictature, qui ont produit
ce que Jean Metellus appelle une « accumulation
de négligences » nationales et internationales.
Ne nous lamentons pas sur la déréliction de la
Perle des Antilles perdue, écoutons plutôt le cri
des Haïtiens qui demandent de l’aide et qui veulent
reconstruire, réinventer leur pays sur des bases
économiques, sociales, politiques et morales
plus solides.
L’année de l’Afrique devra être aussi l’année de
Haïti et ne pas se limiter à 2010.■
La CADE