L'écrivain Cheikh Hamidou Kane à l'OIF
Cinquante ans ! Voici, oui, un demi-siècle que
parut « L’aventure ambiguë », en 1960, à l’aube
des indépendances. Cinquante ans et ce roman
n’a pas pris une ride !
Lors de la présentation par Hamidou Sall, Jacques Chevrier
et Celia Sabati, de son livre à l’Organisation Internationale
de la Francophonie, Cheikh Hamidou Kane
commença par écouter tout ce que les participants pensaient
de son oeuvre : roman de la quête de soi, roman
d’apprentissage, roman de l’ambiguïté de la condition
humaine, texte précurseur de la mondialisation, récit problématique
de la double identité, récit enfin de la rencontre
avec l’Europe et certains des acquis consécutifs.
Mais « aventure ambiguë » puisque son héros meurt à la
fin. Echec mais aussi espoir de réaliser la synthèse, puisque
Cheikh Hamidou Kane publiera (20 ans après) « Les
Gardiens du Temple ». Ce dernier récit propose une suite
au parcours tragique de Samba Diallo et met en scène les
acteurs d’un pays indépendant où les problèmes trouvent
cette fois des solutions harmonieuses.
Durant cette abondance de commentaires, l’auteur avait
gardé le silence, les yeux baissés ou dans le vague. Prenant
enfin la parole, il remercia et confirma le succès de
son roman qui, à son étonnement, dépasse aujourd’hui
les frontières de l’Afrique pour prendre sens dans tous
les pays colonisés ou qui le furent à un moment de leur
histoire. Cheikh Hamidou Kane relève alors l’un des
commentaires entendus, selon lequel son roman ne
contestait pas de manière frontale l’action coloniale,
contrairement aux écrivains de la même époque, Mongo
Béti, Ferdinand Oyono ou Sembène Ousmane. Il refuse
cette interprétation bien qu’il admette s’être interdit
d’écrire un pamphlet. Sa contestation effective n’excluait
pas la réflexion et ce qu’on pouvait tirer de cette situation
traumatisante.
Il tint à rappeler alors qu’en France, à cette même époque,
il militait au Mouvement de Libération Nationale
(MLN), en même temps qu’au Parti Africain de l’Indépendance
(PAI de Majhemout Diop et Abdoulaye Ly), à
l’Union Progressiste sénégalaise (UPS de Léopold Sédar
Senghor et Mamadou Dia) et au Rassemblement Démocratique
Africain (RDA d’Houphouët-Boigny). Le MLN
réclamait bien sûr l’indépendance avec dans ses rangs
Babacar Ba, Mamoudou Touré, Henri Senghor, Christian
Valantin, Abdoulaye Wade, Joseph Ki-Zerbo. Ce dernier
rentrant en Haute-Volta y créa aussitôt un parti du même
nom.
Cheikh Hamidou Kane ne s’attarda pas sur ces détails
que nous donnons ici pour mémoire, il évoqua simplement
son engagement aux côtés de Mamadou Dia et son
éloignement du Sénégal après 1963, lorsque Senghor
l’envoya comme Conseiller d’Ambassade à Monrovia
« afin qu’il ne put témoigner au procès de Mamadou
Dia ».
C’est alors, dit-il, qu’il écrivit une première partie de son
second roman. Engagé à l’UNICEF, il ira à Lagos puis,
en Côte d’Ivoire où il écrira la suite. Il s’agissait d’un
roman historique évoquant les troubles du Sénégal desquels
il avait été témoin. Or, le coup d’Etat militaire du
Togo venait d’avoir lieu et les années qui suivirent en
connurent d’autres.
Pris d’un scrupule, Cheikh Hamidou Kane, lors d’une
rencontre avec Aimé Césaire (qui avait en son temps
signé le manifeste pour la libération de M. Dia) lui parla
de son roman et le lui montra. Césaire le lut et lui
conseilla de ne pas le publier.
Les arguments de Césaire ? Le chagrin qu’en ressentirait
son ami Senghor, et l’optimisme excessif manifesté dans
ce roman envers les initiatives des militaires dans les
jeunes démocraties !
Cheikh Hamidou Kane ajourna alors la publication des
« Gardiens du Temple », ouvrage qu’il enrichira encore
lors de son retour au Sénégal. On y trouve des propositions
nouvelles et progressistes par rapport à la société
africaine, que « L’Aventure ambiguë » avait peut-être un
peu idéalisée (ceci est notre opinion).
Pour clore cette rencontre, il employa
une phrase lapidaire : « On
pourrait dire que L’Aventure ambiguë
résume les trente dernières
années de la colonisation et Les
Gardiens du Temple les trente premières
de l’Indépendance ».
Ce livre emblématique de l’histoire
coloniale pour des générations
d’Africains de tous les horizons reste d’actualité.■
Lilyan Kesteloot
IFAN – Université de Dakar