L'effacement de la dette, ici et là-bas
Qui ne s’émeut pas du tour que prend la
crise financière internationale après les
cris d’alarme et les analyses toutes plus
savantes les unes que les autres dont se font
l’écho la presse et les acteurs de l’audiovisuel
privés comme publics ? Il n’est pas de qualificatifs
et de références historiques assez forts
pour dénoncer les menaces que font peser les
dérives financières non seulement sur la croissance
et le fonctionnement de nos économies
mais également sur la confiance dans le système
« néo-libéral » qui prévaut.
A la lumière des caractéristiques et de la portée
de cette crise, comme des remèdes qui sont envisagés,
il est légitime de s’interroger sur le
traitement de la dette africaine par les grandes
institutions financières internationales et les
pays créanciers regroupés au sein du Club de
Paris pour la dette publique.
Y a-t-il des points communs entre la crise financière
que vit l’Occident et la dette qui accable
l’Afrique ? Au-delà des aspects particuliers
de chacun de ces désordres structurels, notons
deux traits communs avant d’évoquer les profondes
différences d’approche dans la mise en
oeuvre des politiques destinées à y faire face.
La première similitude est, bien évidemment,
l’excès de l’endettement par rapport aux capacités
de remboursement. Moteur de la croissance
et donc voulue par les autorités politiques
et monétaires, la politique de distribution des
crédits mise en oeuvre par les banques occidentales
à la recherche de placement de leurs liquidités
et de l’amélioration de leur rentabilité (en
masquant et externalisant leurs risques via les
fameuses titrisations) a été poussée jusqu’au
point extrême où la bulle financière a crevé.
Dans les pays africains, la croissance de l’endettement,
entretenue par des bailleurs de fonds
plus soucieux de satisfaire les besoins en capitaux
de régimes favorables aux intérêts occidentaux
que de veiller à la meilleure affectation
de leurs investissements, s’est révélée catastrophique
du jour où le service de la dette extérieure
a asphyxié toute politique de développement
et a conduit les pays débiteurs en défaut
de paiement à renégocier leur dette et à mettre
en oeuvre les politiques d’ajustement structurel
tant décriées.
Autre point commun, l’excès d’endettement, né
dans la sphère privée en Occident et largement
dans la sphère publique en Afrique, appelle
dans les deux cas des interventions publiques.
C’est vrai en Afrique où l’allègement doit être
négocié par les gouvernements avec les créanciers
publics extérieurs, avec tous les aléas que
cela suppose du fait des inégalités de pouvoir
entre négociateurs. C’est également vrai en
Occident où dès que la confiance (et avec elle
la croissance) est menacée les pouvoirs publics
se mobilisent sous des formes très variées.
Mais là s’arrêtent les similitudes. S’il ne fait
pas peur en Occident de mobiliser très rapidement
des sommes énormes pour effacer les
dettes et sauver du naufrage les acteurs compromis
dans la crise financière, il n’en est pas
de même pour l’Afrique. Ce continent n’a pas
les moyens de faire face à sa dette sans imposer
à sa population des charges au-delà du supportable
et entraîner une récession inacceptable.
Mais ne pourrait-on pas, au regard de la
facilité avec laquelle on efface en Occident par
centaines de milliards les dettes en dépréciant
les actifs bancaires, penser, pour l’Afrique, à
des annulations urgentes de dette beaucoup
moins coûteuses et beaucoup plus porteuses
d’espoir ? Y aurait-il deux poids, deux mesures
pour traiter les affaires du monde ?
La crise financière occidentale nous interpelle
tous. Il ne serait pas décent que la mobilisation
pour surmonter nos difficultés nous fasse oublier
la détresse africaine, voire, en limitant
notre politique d’allègement de la dette, faire
porter de fait une partie du poids du règlement
de notre crise sur l’Afrique, sous prétexte
qu’elle regorge de ressources recherchées et
très valorisées.■
Jean-Loïc Baudet