A propos de l'indice annuel de la gouvernance africaine
Depuis que l'idée de progrès hante la conscience
humaine, on s'est efforcé, avec plus ou moins de
bonheur, de mettre au point des instruments de
mesure qui permettent d'apprécier et de quantifier son évolution.
Les esprits sont familiers avec l'usage d'indices
économiques, comme le Produit National Brut ou l'Indice
du Développement Humain (IDH) des Nations Unies qui
mesurent l'état de la richesse, en tenant compte des conditions
de vie - éducation et santé - dans le cas de ce dernier
indice. Avec la mondialisation cette tendance à vouloir
prendre la mesure de l'activité humaine sous ses diverses
formes pour illustrer son progrès ne fait que s'accentuer.
Tout récemment la Fondation Mo Ibrahim, créée il y a
quatre ans par un homme d'affaires soudanais pour traiter
des enjeux de la gouvernance et du leadership politique en
Afrique, a publié son indice annuel 2010 qui croise les
données 2008-2009 de quatre domaines : sécurité et justice,
participation et Droits de l'Homme, développement
économique et développement humain, à travers une batterie
de 88 critères issus de 23 sources différentes. Cet indice,
dit indice Ibrahim, présente le double intérêt d'émaner
d'une source africaine et de recourir pour qualifier la
gouvernance à des facteurs d'ordre différents - économiques,
sociaux et politiques - qui contribuent tous à la qualité
de la gouvernance.
L'indice Ibrahim n'a pas d'équivalent dans les pays du
Nord. Il constitue, dans le contexte actuel, un essai synthétique
de mesurer de façon comparative pour les 53 pays
africains du continent, l'état de leur gouvernance au regard
de leur performance selon des critères communs. C'est là
une première caractéristique qui prête le flanc à un débat :
compte tenu de la diversité des situations et des politiques
de développement suivies, cet alignement sur des critères
communs pose problème.
Quoiqu'il en soit de cette question méthodologique, l'indice
Ibrahim s'inscrit, dans la confrontation d'idées concernant
le développement en Afrique, comme un repère sur
les avancées et reculs des évolutions enregistrées dans les
capacités et performances des Etats en marche vers l'amélioration
du sort de leurs concitoyens.
Au-delà des questions que pose son calcul et des polémiques
qu'est appelé à susciter le classement des pays par
ordre de « bonne gouvernance », on peut s'interroger sur la
pertinence et la portée de cette gouvernance, terme apparu
depuis moins de trente ans sous la plume d'experts internationaux
à l'instigation de la Banque Mondiale. Si certaines
des difficultés à développer la production sans accroître les
inégalités peuvent être mises sur le compte d'une mauvaise
gouvernance, convient-il de s'acharner à définir ce qu'est la
« bonne gouvernance » et à en préciser les critères pour les
cerner quantitativement et qualitativement ? La gouvernance
n'est-elle pas ce nouveau concept destiné à unifier
les politiques de développement et à dicter aux pays pauvres
leur conduite pour avoir les meilleures chances de
progresser ?
Gouvernance et mondialisation ont partie liée. Elles exercent
une pression sur les gouvernements pour les soumettre
à des lignes d'action conformes aux intérêts dominants.
Ce qui est en jeu ici, c'est la place de la démocratie comme
voie de construction d'un avenir qui place au centre des
exigences les choix des peuples en faveur d'une société qui
leur convienne. Cela suppose l'émergence d'un consensus
social mobilisateur des énergies de tous les membres d'une
société et une volonté politique d'exercer les choix à la
base de ce consensus social.
A cet égard il n'est pas indifférent de constater que l'indice
Ibrahim place en tête de son classement trois îles - Maurice,
Seychelles et le Cap-Vert - ainsi que le Botswana, où
tout le monde s'accorde à reconnaitre la qualité du consensus
social et de la volonté politique, et en queue de classement
des pays comme l'Erythrée, le Zimbabwe, la RD du
Congo, le Tchad et la Somalie qui en manquent de l'avis
de tous !
La publication d'indices comme l'indice Ibrahim jalonne
de nos jours la vie des peuples, interpelle les dirigeants sur
les meilleures pratiques de gouvernement, alimente des
débats sur les mérites respectifs de telles ou telles politiques...
. Elle n'est pas de nature à peser sur le face à face
du pouvoir et des citoyens, sur leur choix de société et sur
le chemin qui a leur préférence dans la construction de leur
avenir.■
La Cade